Le président malgache Andry Rajoelina lors du lancement officiel de la tisane Covid Organics, le 20 avril à Antananarivo (Rijasolo / AFP)

En Afrique, les remèdes traditionnels, recours populaires mais controversés face au coronavirus

En Afrique, simples anonymes sur les réseaux sociaux, vedettes locales et même certains chefs d’Etat vantent les vertus de diverses plantes de la pharmacopée traditionnelle pour soigner le Covid-19, la maladie causée par le nouveau coronavirus. Mais les autorités sanitaires et l’Organisation mondiale de la Santé mettent en garde: il n’existe aucune preuve scientifique d’un effet contre le coronavirus. Au mieux, elle peuvent soulager certains symptômes comme la toux ou la fièvre, mais elles ne soignent pas du coronavirus et peuvent même parfois avoir des effets néfastes sur la santé.

Neem, artemisia, ndolé, kongo bololo… Ces plantes sont réputées en Afrique pour soigner le paludisme, les problèmes de foie ou encore renforcer le système immunitaire. Ces dernières semaines, on leur prête une nouvelle vertu: prévenir ou soigner le nouveau coronavirus. 

Sur les réseaux sociaux comme sur les marchés du continent, ces remèdes naturels sont très prisés, au grand dam des autorités scientifiques, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui martèle qu’aucun médicament, naturel ou chimique, n’a encore fait ses preuves pour guérir du Covid-19.

"Certains remèdes occidentaux, traditionnels ou domestiques peuvent apporter du confort et soulager les symptômes de la COVID-19 mais rien ne prouve que les médicaments actuels permettent de prévenir ou de guérir la maladie", affirme l’institution sur son site internet, en expliquant que "plusieurs essais cliniques de médicaments occidentaux ou traditionnels sont en cours".

Chercheurs et laboratoires du monde entier sont lancés depuis plusieurs semaines dans un contre-la-montre pour tester diverses possibilités de traitements, médicaments ou combinaisons de médicaments pour soigner le Covid-19. 

La pandémie causée par le nouveau coronavirus a fait plus de 217.000 morts et contaminé plus de 3 millions de personnes, selon les bilans officiels recensés par l'AFP le 29 avril. 

Sans s’embarrasser des protocoles scientifiques, le président malgache Andry Rajoelina a présenté le 20 avril une tisane remède, baptisée Covid Organics, à base d'artemisia, une plante utilisée dans des médicaments contre le paludisme, et d'autres herbes qui poussent à Madagascar.

Le président malgache Andry Rajoelina boit une gorgée de Covid Organics lors du lancement officiel, le 20 avril à Antananarivo

"On a fait des tests, deux personnes sont maintenant guéries par ce traitement", a affirmé M. Rajoelina. "Cette tisane donne des résultats en sept jours (...). On peut changer l'histoire du monde entier", a-t-il lancé.

Cette préparation conçue par l'Institut malgache de recherche appliquée (IMRA) a été distribuée à la population et dans les écoles.

Distribution par l’armée de sachets de tisane Covid Organics, le 22 avril à Antananarivo
Des écoliers d'Antananarivo avec des bouteilles de tisane Covid Organics distribuées par les autorités

 

Héros sur les réseaux sociaux

Cette potion a connu un large retentissement sur les réseaux sociaux africains, où le président malgache est présenté en héros du continent.

De nombreuses publications aux tonalités complotistes en font un bienfaiteur face à l’Occident et à l’OMS accusés depuis le début de la pandémie de vouloir imposer médicaments et vaccins prétendument empoisonnés (ci-dessous, cliquer pour agrandir).

L’OMS n’a pas validé cette tisane car "tout médicament recommandé doit avoir fait l’objet de tests et d'essais pour prouver son efficacité et son innocuité afin qu’il ne soit pas néfaste à la population, ce qui n’est pas le cas pour ce remède", explique à l’AFP Michel Yao, responsable des opérations d’urgence de l’OMS Afrique.

"L’OMS est ouverte à toutes les recherches, mais cela doit être fait dans les règles", affirme-t-il, en détaillant "des protocoles très standardisés": "comparer une population qui ne prend pas ce médicament à une population qui le prend", "vérifier qu’aucun effet secondaire ne soit éprouvé", et des essais sur "un nombre significatif de patients".

"Il faut savoir raison garder"

Andry Rajoelina n’est pas le premier chef d’Etat à prôner le recours à des remèdes naturels, qui trouvent beaucoup d’écho sur un continent où les traditions restent profondément ancrées et la médecine par les plantes très répandue.

Deux semaines plus tôt, le président de la Guinée Alpha Condé avait suscité le buzz en Afrique de l’Ouest.

En déplacement dans la capitale Conakry le 10 avril, le dirigeant guinéen, masque sur le visage, avait rappelé face aux caméras les bonnes pratiques à adopter: "se laver les mains plusieurs fois par jour" et "pas de regroupements". Avant d’ajouter: "Ceux qui peuvent acheter du mentholatum, qu'ils aillent (acheter) le mentholatum pour le mettre dans le nez. Ensuite, boire souvent de l'eau chaude".

Le mentholatum, pommade mentholée utilisée pour dégager le nez et soulager la toux, ne fait partie d’aucune des recommandations des autorités sanitaires.

Et "boire souvent de l’eau" ou "boire de l’eau chaude" sont des conseils qui figurent dans des fausses publications médicales récurrentes sur les réseaux sociaux. Leur efficacité a été démentie par des scientifiques dans des vérifications de l’AFP.

Pour Michel Yao, ces déclarations sont "inquiétantes""Ces hauts responsables devraient aller au-delà de leurs premières impressions sur ce que devrait être un médicament. (...) Il faut absolument savoir raison garder car les populations peuvent prendre au sérieux ces déclarations infondées", estime-t-il.

Amalgame avec le paludisme

A travers le continent, de nombreux tradipraticiens (personnes qui dispensent cette médecine traditionnelle), herboristes et guérisseurs assurent pouvoir soigner le nouveau coronavirus avec des herbes, des fruits ou de plantes "secrètes".

Les débats autour de l’efficacité de la chloroquine, médicament habituellement utilisé dans le traitement du paludisme, ont déclenché une ruée de la population sur les plantes aux vertus réputées anti-paludéennes.

L'artemisia est l’une d’entre elles. Une de ses molécules, l’artémisine, est d’ailleurs utilisée dans des médicaments contre le paludisme.

Plant d’artemisia annua, photographié le 21 avril en Suisse

Toutes les espèces d'artemisia ne contiennent toutefois pas l'artémisine. Et si cette molécule est effectivement utilisée dans la plupart des médicaments anti-paludéens, "c'est son association avec d'autres molécules qui est nécessaire pour soigner efficacement la maladie en retardant l'apparition de résistances", soulignait à l’AFP Sandrine Houzé, parasitologue à l'hôpital Bichat à Paris, l’an dernier.

Dans une vérification de l’AFP sur les infusions d’artemisia pour soigner le paludisme, plusieurs scientifiques mettaient en doute l’efficacité de ce procédé en raison notamment d’un dosage aléatoire et d’une concentration d’artémisine insuffisante.

Ces raisons ont également été pointées par l’OMS dans une publication d‘octobre 2019 qui juge non justifié l’usage de l’artemisia "non-pharmaceutique".

Quant à son efficacité sur le coronavirus, elle n’est pas prouvée. Il y a encore "beaucoup d’incertitudes", a résumé une porte-parole du ministère de la santé du Sénégal interrogée par l’AFP.

La chloroquine n’existe pas à l’état naturel 

En Côte d’Ivoire, les nombreux margousiers, arbres également connus sous le nom de "neem", ont été sauvagement élagués par la population pour en récupérer les feuilles, considérées comme un remède miracle et gratuit. 

Sur les réseaux sociaux ivoiriens, on assure que les feuilles de neem contiennent "mille fois" la dose de chloroquine des comprimés vendus en pharmacie.

Capture d'écran Twitter réalisée le 28 avril 2020

La chloroquine, dont l’efficacité pour lutter contre le coronavirus fait pour l’instant l’objet de plusieurs études scientifiques (comme le programme européen Discovery), est un dérivé de synthèse de la quinine. Elle n’existe donc pas à l’état naturel, et ne se trouve pas dans les plantes.

Pour le Dr Koblan Avoni, un des tradipraticiens les plus connus de Côte d’Ivoire, "il n’y a à ce jour aucune preuve scientifique que les feuilles de neem contiennent de la chloroquine ou de la quinine".

"Les feuilles de neem sont efficaces pour soigner les problèmes de foie. Comme le paludisme se développe dans le foie, elles permettent d’agir à ce niveau mais c’est tout ce qu’on peut affirmer", souligne-t-il.

Si "l’efficacité des plantes a été prouvée par nos parents et grand-parents", admet le professeur Sébastien Dano Djédjé, président de la Société ivoirienne de Toxicologie (Sitox), il faut selon lui se méfier des raccourcis hâtifs sur leur utilisation pour contrer le Sars-Cov2, le nouveau coronavirus encore peu connu.

"Il y a un dicton ivoirien qui dit: 'Tout ce qui est amer soigne le paludisme'. Les gens ont vite fait le raccourci et se ruent sur les plantes amères. Il faut être très prudent", estime-t-il.

Morts en RDC 

En République démocratique du Congo, la ruée sur une autre plante amère, le "kongo bololo" -nom de la vernonie en langue lingala- a eu des conséquences dramatiques.

Fin mars, plusieurs médias, dont la radio onusienne Okapi, ont rapporté le décès de trois enfants de moins de dix ans "après avoir été purgés par leur mère de kongo bololo mélangé avec le citron" dans la commune de Selembao, dans le sud de la capitale Kinshasa.

Tradipraticiens et diverses personnalités locales font une large promotion de cette plante traditionnelle.

La vedette de théâtre congolaise Fiston Sai Sai a ainsi exposé sur Facebook ses provisions de "kongo bololo", de citronnelle, de citron et de gingembre étalées sur le sol de sa cuisine, dans une vidéo en famille cumulant près de 290.000 vues et 6.000 partages.

Capture d'écran Facebook réalisée le 28 avril 2020

"Traditionnellement dans les villages, cette plante a toujours servi", rappelle Théophile Mbemba, spécialiste en biochimie de la nutrition.

"Les mamans utilisaient régulièrement cette plante pour traiter différentes maladies tels que maux de ventre, parfois des fièvres (...). Mais malheureusement, la dose n’est pas bien connue et, même à l’époque, cela entraînait beaucoup d’accidents en milieu rural", souligne ce professeur qui étudie les aliments traditionnels depuis 1986. 

Face à l’engouement pour cette plante, le bureau local de Médecins sans frontières a rappelé sur Facebook que "rien ne prouve" les vertus du "kongo bololo" contre le coronavirus.

Capture d'écran Facebook réalisée le 28 avril 2020

Risque de surdosage

Cette plante est aussi utilisée au Cameroun et au Gabon, sous le nom de ndolé. Elle sert notamment pour confectionner un plat éponyme, emblème du Cameroun.

"Il est compréhensible que les populations profanes assimilent le ndolé à la quinine à cause de leur goût amer. Mais passée cette similitude de goût, ces produits sont bien différents", rappelle le Dr Roger Etoa, responsable du centre médico-social du Port autonome de Douala (Cameroun).

Le quinquina, dont l’écorce contient la quinine, a des propriétés anti-paludéennes reconnues. La plante du ndolé a, elle, "des vertus thérapeutiques présumées sur les parasites intestinaux mais jusqu’ici, il n’est pas prouvé qu’elle est une solution contre le Covid-19", ajoute-t-il.

"Les gens utilisent la notion de 'naturel' pour dire d’un produit qu’il est bon. Mais tout ce qui est naturel n’est pas forcément bon, regardez des champignons toxiques par exemple. Et tout ce qui est chimique n’est pas mauvais. Il faut des études dans les deux cas pour juger de cela", estime Bruno Tengang, pneumologue au centre des maladies respiratoires de Douala (Cameroun).

Les praticiens interrogés par l’AFP pointent, comme avec des médicaments "classiques", le danger de l’automédication, avec les risques de surdosage ou de mélanges de différentes substances aux conséquences parfois dramatiques.

"Certaines substances peuvent être toxiques pour les reins (néphrotoxiques) ou le foie, qui ont pour rôle d’épurer notre sang", souligne le Dr Tengang: "Pour des substances dont on ne connaît ni la composition, ni l’origine, ni les dosages comme certaines de (ces) potions, cela peut entraîner (...) une insuffisance rénale", voire "détruire les reins".

Illusion de protection

Un autre risque indirect est que ces remèdes, même s’ils ne sont pas nocifs en soi, donnent le sentiment d’être protégé du coronavirus.

"La prise de boissons chaudes avec la menthe, le tilleul, le thé et autres médicaments dits 'de grand-mère' est connue pour soulager de la fièvre mais sans être un médicament contre une pathologie pour effectivement tuer le virus", souligne Bruno Tengang.

Ce sentiment d’immunité est "le noeud du problème", estime le pneumologue: "Certaines personnes qui se croient protégées après avoir pris certaines substances peuvent minimiser les symptômes qui apparaissent par la suite -comme une toux sèche, des difficultés à respirer, une fièvre qui ne tombe pas- et venir à l’hôpital quand il est trop tard, quand une bonne partie des poumons est détruite".

Marché de rue à Dakar, le 20 avril 2020

Les praticiens interrogés par l’AFP ne sont pas opposés au recours à des substances et molécules naturelles mais soulignent la nécessité de voir leur efficacité démontrée.

"L’OMS n’hésitera pas à recommander formellement un médicament, même s’il est issu de la pharmacopée traditionnelle, s’il prouve son efficacité, s’il a été rigoureusement et scientifiquement éprouvé pour s’assurer qu’il ne présente aucun danger pour les populations", assure Michel Yao.

"La pharmacopée traditionnelle pourrait fournir des remèdes anti-infectieux mais des enquêtes sérieuses et des évaluations rigoureuses doivent être menées pour valider les allégations", abonde Marc Litaudon, ingénieur de recherche à l’Institut de chimie des substances naturelles (ICSN) basé à Gif-sur-Yvette, rattaché au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

"S’il est connu que des préparations traditionnelles à base de neem, l’azadirachta indica, possèdent des propriétés anti-microbiennes, à ma connaissance aucune étude n’a été conduite sur les propriétés anti-coronavirus pour cette plante", poursuit-il.

Beaucoup de tradipraticiens y sont pour l’instant réticents, invoquant le caractère "secret" de leurs préparations.

"Tant que le problème de propriété intellectuelle ne sera pas réglé, les tradipraticiens ne seront pas prêts à dévoiler leurs secrets", explique Koblan Avoni: "Moi, par exemple, parfois j'utilise entre trois et 21 plantes pour soigner une maladie. Je ne peux pas révéler toutes mes compositions, je n'ai pas envie que quelqu'un d'autre étudie les plantes que j'utilise et s'accapare ma recette, encore moins l'Etat."

Anne-Sophie Faivre Le Cadre
Ange Kasongo
Sadia Mandjo
Monique Ngo Mayag