Attention à ces publications qui affirment que la France est l'un des pays les moins sûrs du monde

À quelques mois de l'élection présidentielle, la sécurité fait partie des principales préoccupations des Françaises et des Français, derrière le pouvoir d'achat et devant l'environnement, selon un récent sondage. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes, médias et comptes conservateurs ou d'extrême droite relaient depuis le 9 juillet un classement qui placerait la France au 99ème rang "des pays les plus sûrs au monde, derrière la Tanzanie". Ces posts s'appuient sur un classement, le Global Peace Index (GPI) 2026, mais omettent de préciser qu'il est un indicateur de "l'état de paix" et non un classement révélant l'insécurité d'un pays. 

"La France dégringole à la 99e place des pays les plus sûrs, entre la Tanzanie et le Gabon! Les 15 années Hollande-Macron nous auront coûté cher. Un choc d'autorité est plus que jamais indispensable", s'est insurgé sur X dans un post partagé plus de 4.000 fois et cumulant plus de 100.000 vues, Thibault de Montbrial, un avocat français, spécialisé dans la défense des forces de sécurité intérieure et ancien conseiller de Valérie Pécresse (Les Républicains). 

"La France saigne de son insécurité ! Nous sommes entre la Tanzanie et le Gabon au classement des pays les plus sûrs du monde. L'État a intérêt de rendre leurs impôts aux Français !", clame de son côté Hugo Deux, sportif de MMA – auquel le média de droite conservatrice Valeurs actuelles a consacré un portrait – dans un tweet qui cumule près de 7.000 vues (lien archivé ici).

Des messages similaires circulent sur Facebook (1,2,3), Instagram, X, ainsi qu'en anglais.

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Tweet affirmant à tort que la France occupe la 99ème des pays les plus sûrs au monde. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

La sécurité est la deuxième préoccupations des Français, selon un sondage de février 2026 réalisé par Odoxa auprès de 12.000 personnes (lien archivé ici).

L'association des mots-clés "France" et "sécurité" revient ainsi fréquemment sur les réseaux sociaux, comme le confirme l'outil d'analyse des réseaux sociaux Visibrain. Mais elle connaît depuis la parution de ce classement le 9 juin 2026 un regain de viralité (lien archivé ici).

Le pic d'occurrences - le plus haut jamais atteint depuis le 1er mai, avec près de 3.000 mentions - est atteint le 9 juillet, le jour de la parution d'articles abondamment repris sur les réseaux sociaux, comme celui du Figaro titré "Voici le pays le plus sûr au monde en 2026 (et la France est très loin derrière)" ou du JDD (média dans le giron du milliardaire conservateur Vincent Bolloré).

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Capture d'écran prise le 10 juillet 2026 du graphique Visibrain montrant la viralité sur les réseaux sociaux des mots clés "France" et "sécurité", du 1er mai au 10 juillet 2026.

Pourtant, ce classement ne montre pas le niveau de sûreté de 163 Etats, mais leur "état de paix" (lien archivé ici), selon l'Institut pour l'économie et la paix, un groupe de réflexion mondial dont le siège est à Sydney en Australie.

Il fait d'ailleurs régulièrement l'objet d'une mauvaise interprétation et a fait l'objet de nombreuses vérifications, de l'AFP Factuel, mais aussi de Libération et de France 24

Mauvaise interprétation

Thomas Morgan, directeur de la recherche à l'Institut pour l'économie et la paix, souligne à l'AFP qu'il y a un "malentendu courant" à propos du GPI : "On croit souvent que c'est une mesure de la sécurité. Or ce n'est pas de ça qu'il s'agit" (lien archivé ici).

"Très souvent, les résultats sont présentés ainsi : on regarde les 10 pays en tête et on dit 'ce sont les 10 pays les plus sûrs', puis on regarde le bas du classement et on dit 'ce sont les 10 pays les plus dangereux'. Ce n'est pas tout à fait exact. Ce n'est pas complètement faux, mais ce n'est pas toute l'histoire", a-t-il ajouté. 

Car pour définir "l'état de paix" de la France ("state of peace", en anglais), trois domaines ont été pris en compte, dont le niveau de sécurité, mais pas uniquement.

Ce rapport, publié chaque année depuis 2008, "utilise 23 indicateurs qualitatifs et quantitatifs pour mesurer l'état de la paix dans trois domaines : le niveau de sécurité et de sûreté, l'ampleur des conflits nationaux et internationaux en cours, et le degré de militarisation", est-il précisé en introduction de l'édition 2026 (lien archivé ici).

Selon Thomas Morgan, cette 99ème place s'explique notamment par le degré de militarisation du pays.

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Capture d'écran d'une carte issue du rapport du Global Peace Index de 2026, prise le 10 juillet.

"C'est l'un des pays les plus militarisés au monde [...] Si l'on regarde, par exemple, l'indicateur sur les armes lourdes, la France possède l'arme nucléaire, ce qui lui vaut automatiquement la pire note possible sur cet indicateur", a expliqué le chercheur.

La France obtient également "de mauvais résultats" sur les indicateurs de conflits extérieurs, du fait, selon M. Morgan, de son "implication dans un certain nombre de conflits". 

"La France est engagée dans ses opérations sur le territoire national comme à l'international", mobilisant près de 30.000 militaires, confirme le site du Ministère des Armées et des anciens combattants (lien archivé ici).

Le chercheur ajoute que "ce n'est pas un problème propre à la France", mais une "tendance à l'échelle mondiale". 

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Capture d'écran prise le 13 juillet 2026 sur le site du Ministère des Armées et des Anciens combattants.

Ainsi, les conclusions du rapport de l'Indice mondial de la paix 2026 étaient que "le monde poursuit sa trajectoire de long terme vers une détérioration de la paix, les conflits armés étant le principal moteur de ce déclin", avec une augmentation des dépenses militaires mondiales pour la dixième année consécutive.

Sentiment d'insécurité

En revanche, en termes de sécurité intérieure, la France occupe la 51ème place sur 163, et non la 99ème, comme on peut le lire en annexe du rapport, à la page 113. 

À titre de comparaison, l'Italie occupe la 24ème place et les Etats-Unis la 100ème place.

Selon les auteurs de cette étude, "la France est le pays le moins pacifique d'Europe de l'ouest et d'Europe centrale", avec une "détérioration de 2 %" au cours de l'année écoulée dans le domaine "sécurité et sûreté". En cause, une "dégradation de la criminalité violente et des perceptions de criminalité".

Le rapport relève que plus d'un quart des Français déclarent ne pas se sentir en sécurité lorsqu'ils marchent seuls la nuit et que près d'une personne sur dix dit avoir été victime d'un crime violent au cours de l'année écoulée, ce qui constituerait le taux le plus élevé de la région Europe occidentale et centrale.

Mais ces données, collectées par l'institut de sondages Gallup, sont déclaratives, reposant sur un sentiment et non des chiffres (lien archivé ici).

Quant aux chiffres pris en compte, figure notamment celui du taux d'homicides, qui est un indicateur biaisé, selon Sébastian Roché,  directeur de recherches au CNRS et professeur à Sciences-po Grenoble, interrogé par Le Parisien : "En criminologie, c'est un indicateur très solide. Mais au niveau mondial, il y a de grosses différences entre États : les plus stables et riches comptent précisément les morts, tandis que ceux plus faibles ou dysfonctionnels n'ont pas forcément les moyens, notamment en milieu rural" (liens archivés ici et ici).

D'autres chiffres sont pris en compte pour caractériser le degré de sécurité d'un pays, comme le nombre de personnes incarcérées ou le nombre d'agents de sécurité intérieure et de policiers pour 100.000 habitants.

"Pris isolément, chaque indicateur aura toujours une certaine part de subjectivité", concède Thomas Morgan. "Mais quand on les combine, je pense que c'est de là que vient la robustesse de la mesure", oppose le chercheur, qui rappelle que l'institut s'est également appuyé sur l'analyse d'experts pour déterminer le niveau d'instabilité politique ainsi que de "grands corpus de données médiatiques" témoignant, par exemple, de manifestations violentes.

"La France a connu d'importants troubles civils en septembre 2025, lorsque le mouvement de protestation 'Bloquons tout' a rassemblé des centaines de milliers de personnes dans les rues pour s'opposer aux mesures d'austérité du gouvernement, entraînant des affrontements avec la police et plus de 300 arrestations", précise le rapport, qui cite cet article de France 24 et celui-ci de NBC News (liens archivés ici et ici).

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