Une équipe de la Croix-Rouge congolaise transporte le cercueil d'une femme décédée d'Ebola, lors de son enterrement sécurisé à Bunia, en RDC, le 7 juin 2026. (AFP / JOSPIN MWISHA)

Endiguer l'épidémie d'Ebola, une tâche difficile freinée par la désinformation

Le retour de l'épidémie d'Ebola depuis mi-mai en République démocratique du Congo (RDC) et en Ouganda s'accompagne d'une résurgence des fausses informations autour de cette maladie virale. Dans les zones infectées fleurissent les narratifs complotistes, qui prétendent par exemple que le virus aurait été sciemment introduit par le gouvernement, les ONG ou bien encore des acteurs étrangers pour servir leurs propres intérêts. D’autres rumeurs affirment à tort que l’épidémie aurait touché le Libéria, le Ghana et la Sierra Léone, que telle plante pourrait guérir la maladie ou bien nient carrément l’existence même du virus. Ces récits, largement relayés sur les réseaux sociaux, fragilisent la confiance du public et entravent très concrètement le travail des équipes engagées sur le terrain. Ce qui empêche in fine d’endiguer correctement l’épidémie. 

Dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC) déjà fragilisé par des années de conflits armés, la population fait face depuis le 15 mai à une nouvelle épidémie d'Ebola, la 17e dans le pays depuis 1976. 

La maladie, qui se transmet par contact direct avec les liquides biologiques d’une personne ou d’un animal infecté, a déjà fait 136 morts en RDC et 2 en Ouganda, selon le bilan officiel de l’OMS en date du 11 juin (lien archivé ici).

Alors que la lutte contre le virus est déjà complexe sur le terrain faute de vaccin, les autorités doivent aussi composer avec une "infodémie" faite de rumeurs, théories du complot et fausses informations. 

"Il n'y a pas d'Ebola ici", affirme par exemple une femme face caméra dans une vidéo devenue virale sur X, où la publication a recueilli plus de 41.000 mentions "j'aime". Celle qui assure se trouver en RDC prétend que "tout le monde [y] vit sa meilleure vie" et que "personne ne panique". Selon elle, "le seul endroit où il y a Ebola, c'est sur les réseaux sociaux et dans les médias internationaux". 

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Capture d'écran d'une vidéo trompeuse sur X niant l'existence d'Ebola en RDC, réalisée le 12 juin 2026 / Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Son message rejoint celui d'un autre sceptique, qui suggère que l'apparition de nouveaux cas d'Ebola dans la région diamantifère de l'est de la RDC ne serait pas fortuite. "Ce qu'ils appellent Ebola est un empoisonnement à l'arsenic", croit savoir un internaute, dans les commentaires. 

Comme pour le Covid, "on retrouve des remises en cause de l'existence de la maladie, des accusations contre les autorités sanitaires ou encore la promotion de traitements non validés", observe Hemes Nkwa, médecin épidémiologiste camerounaise, active dans la lutte contre la désinformation sanitaire en Afrique (lien archivé ici).

En ligne, mais aussi directement sur les places de villages, certains invoquent ainsi la sorcellerie pour expliquer ces morts brusques, quand d’autres sont persuadés que la maladie serait inventée de toutes pièces pour permettre au gouvernement congolais ou aux ONG d'attirer des aides financières étrangères (lien archivé ici).  

"Aussi dangereuse que le virus"

Ces infox ne sont pas limitées à des cercles restreints. L'ONG ActionAid estime qu'en Ituri, région de l’est du pays qui constitue l'épicentre de l’épidémie, une personne sur trois ne croit pas qu'Ebola existe (lien archivé ici). 

Si bien que la situation inquiète au plus haut niveau. Cette "désinformation est presque aussi dangereuse que le virus lui-même", car elle entrave gravement la réponse sanitaire et "se répand tout aussi vite", mettait en garde le 5 juin Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). 

En effet, le déni en particulier freine le signalement des cas et retarde la prise en charge de nombreux malades, qui ne se rendent que très tardivement à l’hôpital, raconte Saani Yakubu, responsable RDC pour ActionAid, une ONG internationale impliquée dans la riposte contre Ebola (liens archivés ici et ici). 

La désinformation complique aussi le suivi des cas contacts, car les familles "sont réticentes à fournir des informations" et "les gens ne veulent pas être associés à Ebola", ajoute-t-il. Difficile aussi pour les soignants et membres d’ONG de se rendre sur place pour assurer un suivi, quand leurs équipes sont parfois violemment prises à partie. 

Incendies et agressions

En effet, la défiance ne s'exprime pas uniquement en ligne. Sur le terrain, elle se traduit parfois par des actes de violence visant les soignants et les humanitaires, régulièrement accusés d’être à l'origine de l’épidémie pour récupérer des financements internationaux. 

À Rwampara, une localité située dans l’est de la RDC, une partie d'un centre de traitement d’Ebola a ainsi été incendiée par des habitants opposés à la mise en quarantaine du corps d'une personne décédée d'Ebola (lien archivé ici). 

Mamadou Kaba Barry, membre de l'ONG médicale Alima, raconte que deux tentes de son association ont été visées. Selon lui, la colère des manifestants avait été alimentée par la désinformation et le déni entourant la maladie (liens archivés ici et ). 

"La famille contestait le diagnostic et refusait de croire que la personne était décédée d'Ebola", explique-t-il. Ils voulaient donc récupérer son corps, ne voyant pas l’intérêt d’une quarantaine. 

Une part importante des violences recensées vise les équipes chargées de l’inhumation des personnes décédées d’Ebola. En raison du risque de contamination, les corps ne peuvent être restitués aux familles pour des funérailles traditionnelles. Les autorités sanitaires organisent donc des enterrements "dignes et sécurisés", auxquels les proches sont associés. 

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Des volontaires de la Croix-Rouge de la RDC transportent le corps d'une victime d'Ebola dans la province de l'Ituri, en RDC, le 8 juin 2026. (AFP / JOSPIN MWISHA)

Ce point cristallise les fantasmes et théories du complot : beaucoup de familles pensent qu'on ne leur remet pas directement les corps car les soignants en profiteraient pour faire du trafic d'organes. 

A Bunia, les proches d’un patient décédé ont ainsi "battu presque à mort" fin mai des agents chargés de l'enterrement, car ils pensaient que le cercueil était vide, raconte à l’AFP Mamadou Kaba Barry. 

"C'est quand même très grave. Cela nous empêche réellement d'assurer une prise en charge normale", déplore l’humanitaire, "ceux qui travaillent sur le terrain, en plus de la fatigue, du stress et du don de soi que leur mission exige, ont aussi besoin de sécurité".

"Méfiance historique" et "vide informationnel"

Ces obstacles à la riposte sanitaire sont loin d'être nouveaux. "La désinformation et la méfiance accompagnent la lutte contre Ebola depuis les précédentes flambées", rappelle Saani Mohamed Yakubu. 

Déjà lors de l'épidémie qui a frappé l'Afrique de l'Ouest en 2015, l'AFP rapportait les difficultés rencontrées par les soignants confrontés à de nombreuses rumeurs (dépêche archivée ici). Pour Mme Nkwa, la persistance et la force de ces infox s’expliquent par un "déficit d’information", mais surtout "de confiance" au sein de la population. 

"En RDC, plusieurs flambées d’Ebola se sont déroulées dans des contextes marqués par l’insécurité, les tensions politiques, la pauvreté et parfois une méfiance historique envers certaines institutions", souligne la médecin, rappelant que "les rumeurs répondent souvent à un besoin d’explication, de protection ou de réappropriation du récit".

Quelles solutions alors ? Les experts interrogés par l’AFP préconisent d’occuper le terrain, communiquer régulièrement, rétablir la bonne information. A l’image de ce qu’ont fait le Liberia, le Ghana ou encore la Sierra Leone, en démentant rapidement des rumeurs affirmant que l’épidémie d’Ebola aurait commencé à toucher leur territoire (les démentis archivés ici, ici et ici). 

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Captures d'écran de publications trompeuses sur TikTok annonçant l'arrivée d'Ebola au Liberia et au Ghana, réalisée le 12 juin 2026 / Croix rouges ajoutées par l'AFP.

Faute de quoi, "le silence crée un vide informationnel qui sera rapidement occupé par d'autres acteurs", prévient Hemes Nkwa. 

Toutefois, communiquer ne suffit pas. Selon Saani Yakubu, d'ActionAid, il est également nécessaire d'adapter les messages et de restaurer la confiance en travaillant étroitement avec les communautés touchées. Il recommande notamment d'avoir recours à des "ambassadeurs" chargés de relayer les informations essentielles dans les langues locales, et non uniquement en français ou en anglais.

On peut pour cela s’appuyer sur les chefs traditionnels, des patients guéris ou bien encore des guérisseurs, "pas systématiquement vecteurs de désinformation", selon Hemes Nkwa.

"Ils constituent au contraire des acteurs de proximité disposant d'une forte légitimité sociale", affirme-t-elle, ajoutant : "Lorsqu'ils deviennent des alliés, leur capacité d'influence peut considérablement renforcer la réponse sanitaire". 

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