Attention à ces infox visant l'arrestation de l'influenceur panafricaniste Kemi Seba
- Publié le 22 avril 2026 à 18:50
- Mis à jour le 22 avril 2026 à 19:18
- Lecture : 9 min
- Par : Emilie BERAUD, AFP Afrique
L'influenceur panafricaniste Kemi Seba, visé par un mandat d'arrêt du Bénin et proche de la Russie, a été arrêté la semaine dernière par la police sud-africaine pour séjour illégal dans ce pays. Alors qu'il est toujours en détention provisoire, des comptes basés en Afrique francophone diffusent sur les réseaux sociaux de fausses rumeurs, ciblant notamment sa situation administrative. Certains soutiennent ainsi que la Présidence du Niger aurait annoncé dans un communiqué le retrait du passeport diplomatique qu'elle lui a délivré en 2023. Les autorités nigériennes ont au contraire assuré que le document en possession de l'intéressé était toujours valide. D'autres diffusent des images censées montrer l'arrestation de l'influenceur, mais ces visuels qui présentent des incohérences ont très certainement été générés par IA.
L'influenceur panafricaniste Kemi Seba a été arrêté par la police sud-africaine le 13 avril 2026 dans la capitale Pretoria, pour séjour illégal en Afrique du Sud. Une occasion que compte saisir le Bénin - où il est visé par un mandat d'arrêt pour avoir soutenu la tentative de coup d'Etat de décembre dernier - pour demander son extradition (dépêche archivée ici).
A la tête de l'ONG baptisée "Urgences panafricanistes" et connu pour ses diatribes radicales contre la France et les pouvoirs africains alliés de Paris, l'influenceur aux 1,5 million d'abonnés avait salué le 7 décembre 2025 "le jour de la libération" du Bénin, au moment d'une tentative ratée de coup d'Etat (dépêche archivée ici).
Kemi Seba, qui a comparu le 20 avril dernier avec son fils de 18 ans devant la justice sud-africaine, reste en détention jusqu'à l'examen d'une demande de libération sous caution le mercredi 29 avril.
D'après un membre de son entourage, il s'était installé en Afrique du Sud il y a cinq mois. "Il était dans une situation qui était irrégulière parce qu'il avait dépassé son visa de 2 mois et il n'avait pas régularisé sa situation", a précisé cette source.
Né Franco-Béninois, l'influenceur de 44 ans a été déchu de sa nationalité française en 2024. Il possède un passeport diplomatique nigérien, octroyé par la junte au pouvoir issue d'un coup d'Etat perpétré en 2023.
Après l'annonce choc de son arrestation, des comptes basés en Afrique francophone ont ouvert une brèche sur le front de la désinformation, en diffusant des rumeurs largement relayées sur les réseaux sociaux.
Ainsi, de nombreuses publications prétendent dévoiler un soi-disant communiqué dans lequel la Présidence nigérienne annoncerait avoir "retiré" son passeport diplomatique à l'influenceur. D'autres assurent montrer des photos de l'arrestation de M. Seba.
Mais aucun de ces contenus n'est véridique : plusieurs sources solides confirment qu'il détient bel et bien un passeport diplomatique valide et authentique. Quant aux images de son arrestation, elles ont très certainement été générées par IA.
Faux communiqué
"RETRAIT DU PASSEPORT DIPLOMATIQUE DE KEMI SEBA ! Il est aussi viré de son poste de conseiller et déclaré persona non gratta !", soutient un compte X déjà épinglé pour avoir véhiculé des infox, dans un post partagé près de 250 fois depuis le 16 avril 2026 (1).
Des messages similaires circulent sur Facebook (2,3) et TikTok (4,5), où des utilisateurs répètent ce même narratif face caméra. Tous s'appuient sur un soi-disant document qui aurait été émis le 16 avril par les autorités du Niger et signé par le Secrétaire général du Gouvernement, Mahamane Roufai Laouali.
En commentaires, certains internautes congratulent les autorités nigériennes, quand d'autres dénoncent leur potentielle hypocrisie dans cette affaire :
Pour tenter d'y voir plus clair, nous avons dans un premier temps consulté le site de la Présidence du Niger et son compte X, où les autorités relaient habituellement tous leurs communiqués. A la date du 16 avril, nous n'avons retrouvé aucun document faisant allusion à l'arrestation de Kemi Seba.
Nous avons ensuite décortiqué le prétendu communiqué de la Présidence nigérienne. S'il comporte bien les armoiries du Niger ainsi que sa devise "Fraternité, Travail, Progrès", sa mise en page ne correspond pas vraiment à celle qui figure sur la plupart des communications officielles de ce pays d'Afrique de l'Ouest.
Par ailleurs, il affiche une faute d'orthographe manifeste, entourée par l'AFP ci-dessous en rouge : le terme "référencé" est écrit "référercé", une coquille qu'un Secrétariat général du gouvernement aurait peu de chances d'avoir laissé passer.
La Présidence du Niger n'a pas formellement démenti avoir publié ce document, mais deux jours après son apparition sur les réseaux sociaux, le ministre nigérien des Affaires étrangères, Bakary Yaou Sangaré, s'est exprimé sur le dossier Kemi Seba dans un entretien accordé à la chaîne de télévision internationale VoxAfrica (lien archivé ici).
Il y a notamment déclaré que l'influenceur était bel et bien "détenteur d'un passeport diplomatique".
"C'est la police sud-africaine qui est venue vers nous, parce qu'il est détenteur justement d'un passeport et ils voulaient juste qu'on l'authentifie (...) donc on a authentifié, c'est un passeport qui a été régulièrement attribué à ce monsieur", a-t-il aussi indiqué dans cette interview mise en ligne par le média le 18 avril.
Juan Branco, conseillé de Kemi Seba qui l'a défendu par le passé, a lui dénoncé sur son compte X "un faux communiqué", "tentant de faire croire que la Présidence du Niger se désolidariserait" de l'influenceur.
Dans sa publication du 19 avril, l'avocat diffuse une lettre attribuée à l'ambassade du Niger en Afrique du Sud, qui serait l'authentification officielle évoquée par le ministre nigérien des Affaires étrangères. On peut y lire, en anglais, que l'institution certifie que le passeport diplomatique de Kemi Seba est bien "authentique" et "valide" (lien archivé ici).
Le jour de l'audition de M. Seba devant le tribunal de première instance de Pretoria, le 20 avril, un des avocats l'ayant représenté, Sesedi Phooko, avait également indiqué à l'AFP : "Il a été confirmé par l’ambassade du Niger que M. Kemi dispose bien d’un passeport diplomatique en règle et qu’il est nommé conseiller du président de l’État du Niger".
A noter cependant que le compte X de Kemi Seba a publié plus tard dans la même journée un message "inform[ant] l'ensemble des médias que Maître Sesedi Phooko ne représente" plus le panafricaniste (lien archivé ici).
Images générées par IA
D'autres comptes ont alimenté la désinformation autour de l'arrestation de Kemi Seba . En particulier sur Facebook, où deux images prétendent montrer le moment où l'influenceur a été arrêté. On y voit un homme lui ressemblant être menotté et escorté par la police (ici et là).
Cependant, plusieurs incohérences visuelles font planer le doute sur leur authenticité. Sur le premier cliché, les pseudo-membres de la police sud-africaine portent un uniforme qui diffère de l'habit traditionnel du Service de police sud-africain (SAPS).
Sur leur casquette, on peut lire la mention "police", alors qu'elle devrait être ornée d'un écusson en forme d'étoile à huit branches. Aussi, l'insigne visible sur leur chemise diffère de celui habituellement porté par les SAPS.
Sur le second visuel, l'homme ressemblant à M. Seba est vêtu de la même manière que sur une véritable photo du panafricaniste prise par l'AFP le 26 juin 2020, lors d’une conférence de presse à Paris. A quelques différences près.
Une manche longue supplémentaire d'un seul côté, l'absence d'une bague et l'aspect déformé du patch brodé sur sa chemise - censé représenter le continent africain - laissent penser que cette image aurait été générée par IA à partir de la photo prise par l'AFP en 2020.
Sur toutes les photos de M. Seba prises par l'AFP depuis 2006, il porte d'ailleurs ladite bague argentée, soit à l'annulaire soit à l'index de la main droite. Lors de son audition en début de semaine, elle était aussi à son doigt devant le tribunal sud-africain et ne semble jamais le quitter.
Pour aller plus loin, nous avons analysé ces deux images sur le logiciel de détection d'intelligence artificielle Hive Moderation, qui estime avec un très haut taux de probabilité qu'elles ont toutes les deux été générées par IA.
Question du passeport diplomatique
L'infox sur la soi-disant perte du passeport diplomatique de Kemi Seba n'est pas anodine, car beaucoup de croyances entourent ce document diplomatique et certains pensent qu'il le protègerait d'une extradition vers le Bénin.
Le passeport diplomatique peut en effet "être protecteur, au cas par cas", mais seulement "si son titulaire peut se prévaloir d'être en mission pour le compte de l'intérêt de l'Etat" qui le lui a délivré, explique à l'AFP William Bourdon, avocat en droit international. C'est rarement le cas, puisque "la très grande majorité" des détenteurs de ce document voyagent dans le cadre "de voyages privés qui ne peuvent pas être revendiqués publiquement", estime-t-il.
"Le passeport diplomatique ne confère pas en lui-même une quelconque immunité", confirme son confrère Jonathan Bellaiche, fondateur du cabinet GOLDWIN Avocats (lien archivé ici).
"Les immunités prévues par la Convention de Vienne sont attachées au statut d'agent diplomatique (immunité de juridiction pénale notamment)", a-t-il ajouté, précisant que "pour bénéficier d'une immunité, il faut donc que soit établie de manière certaine ce statut."
AFP Factuel n'a pas pu déterminer avec précision si le Niger avait accordé ou non ce statut à M. Seba.
Mais si tel n'est pas le cas, la jurisprudence considère que ce document, "délivré par un Etat à ses propres agents (ou à d’autres personnalités suivant la législation et la pratique de cet Etat)", est un "titre de voyage qui ne confère en soi aucune immunité à son titulaire", précise Me Bellaiche.
Dans cette affaire visant M. Seba, le parquet de Pretoria a demandé lors de l'audience un report afin de vérifier l'authenticité de son passeport, son statut de résident et les soupçons de blanchiment d'argent qui pèsent sur lui, pour lesquels il fait l'objet d'un autre mandat d'arrêt, émis en juin 2025 par le Bénin.
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