Attention à ces publications sur un prétendu "festival du viol" au Nigeria
- Publié le 30 mars 2026 à 13:21
- Lecture : 7 min
- Par : Cintia NABI CABRAL, AFP France, AFP Nigeria
Des femmes poursuivies, isolées, déshabillées : ces scènes d'agression très violentes sont devenues virales depuis le 19 mars 2026 sur les réseaux sociaux. Elles ont été filmées dans le sud du Nigeria, alors que la communauté Oramudu se préparait à célébrer un festival de la fertilité au cours duquel des prêtres "bénissent" les femmes mariées. Des internautes qualifient l'événement de "festival du viol", affirmant qu'il autoriserait des violences sexuelles contre les femmes seules. Mais si des agressions graves ont bel et bien eu lieu à la même date que le festival, celui-ci n'autorise ni n'encourage aucune agression contre les femmes, selon le président de la région à l'AFP. Au Nigeria, en 2024, 21% des femmes de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques ou sexuelles.
"Un festival qui autorise les hommes à violer toutes les femmes qui sont présentes dans la rue pendant 7 jours. Ça se passe au Nigeria, dans le village d'Ozoko ou Ozoro", affirme une internaute dans une vidéo TikTok, partagée 33.200 fois et cumulant 2 millions de vues depuis le 20 mars 2026. "Dans quel monde on vit en fait ? Parce qu'en plus c'est sous couvert de 'tradition' : 'C'est la tradition, on ne touche pas'", s'indigne-t-elle.
Des messages similaires circulent sur Facebook (1, 2, 3,4, 5, 6, 7, 8, 9, 10), Instagram (1, 2, 3), Threads, TikTok (1, 2, 3, 4, 5) et X (1, 2, 3), et dans plusieurs langues, notamment en anglais et en espagnol.
Pour illustrer leurs propos, certaines internautes diffusent des vidéos effectivement filmées lors du festival Alue-Do à Ozoro, dans l'État du Delta. On y voit des groupes de jeunes hommes poursuivre et déshabiller violemment des femmes isolées dans des espaces publics, filmés par des smartphones (liens archivés ici et ici).
Ces actes ont été dénoncés dès le lendemain par le Coordinateur de la zone B de l'Association nationale des étudiants nigérians (NANS), qui "condamne fermement les rapports troublants faisant état de viols, d'agressions et de harcèlement [...] commis sous couvert d'un festival connu sous le nom d'Aluejo" (lien archivé ici).
"Il est particulièrement alarmant que de tels incidents se produisent dans un environnement dominé par les étudiants, car la communauté d'Ozoro est la ville hôte de l'université Southern Delta", déplore l'association dans son communiqué.
Mais, Asiafa Berkley, président général du royaume d'Ozoro, a assuré le 24 mars à l'AFP qu'il ne s'agissait "en rien d'un 'festival du viol'", mais d'actes commis par des "voyous ayant profité de la situation" (lien archivé ici).
Alue-Do, un festival "détourné"
Le Nigeria, ancienne colonie britannique indépendante depuis 1960, est une république fédérale composée de 36 États et d'un territoire de la capitale fédérale (Abuja), dirigés par des gouverneurs élus (lien archivé ici). Si les rois traditionnels et émirs n'exercent aucun pouvoir politique (contrairement à l'époque précoloniale), ils jouissent toutefois d'une influence culturelle et spirituelle notable dans ce pays le plus peuplé d'Afrique, abritant plus de 300 ethnies (lien archivé ici).
Ozoro, siège d'émirat traditionnel de la tribu Isoko dans l'État du Delta (zone verte dans la carte ci-dessous), est composé de cinq communautés traditionnelles, chacune dotée de ses propres coutumes, traditions et festivals : la communauté d'Oramudu, qui accueille Alue-Do, n'est que l'une d'entre elles, a expliqué M. Berkley à l'AFP (lien archivé ici).
Ce dernier souligne toutefois que, cette année, "l'événement s'est déroulé sans encadrement adéquat" : aucune autorisation officielle n'aurait été demandée, ni au roi ni aux autorités locales, et la police n'aurait pas été informée.
Le président général du royaume d'Ozoro rappelle que ce festival de la fertilité, vieux d'environ 200 ans, est organisé tous les cinq à dix ans, en fonction "du nombre de femmes dans la communauté qui peinent à concevoir". Selon lui, la tradition repose sur des rites symboliques : "Un grand prêtre bénit uniquement les femmes mariées en frottant leur ventre avec du sable, tout en prononçant des prières de fertilité".
Alue-Do inclut également des prières pour de bonnes récoltes à la saison des pluies (mars ou avril), "les femmes de la communauté étant majoritairement agricultrices", a-t-il ajouté (lien archivé ici).
Mais d'après Asiafa Berkley, "certains jeunes ont mal interprété et détourné cette pratique culturelle de manière inacceptable, ce qui a conduit au harcèlement de jeunes femmes", a-t-il expliqué dans un communiqué de presse signé conjointement avec le secrétaire du royaume d'Ozoro, Obaro Egware, dans lequel ils "condamnent fermement" ces comportements "qui ne font pas partie de la culture locale et ne seront pas tolérés" (lien archivé ici).
Comme l'a indiqué la BBC dans cet article publié le 22 mars, certains témoins et habitants d'Ozoro ont expliqué que des femmes auraient été averties de ne pas sortir à certains moments du festival (liens archivés ici et ici).
"J'étais dans ma boutique quand un ami m'a dit qu'une fête était organisée, au cours de laquelle aucune femme ne devait être vue dehors. Il a dit que toute femme aperçue à l'extérieur serait violée ou agressée par tous les gars présents, que ce soit cinq ou dix hommes. J'ai été choqué, car je n'avais jamais vécu ça en cinq ans passés dans cette ville, donc j'ai pris ça pour une plaisanterie", affirme un internaute en anglais pidgin.
Ce dernier affirme avoir été témoin de scènes de violence, dont une femme traînée dans une boutique et une autre poursuivie par une foule, avant d'apprendre, par la suite, que "ces actes ne faisaient pas partie du festival", mais que "c'était les jeunes et les voyous qui voulaient en profiter pour abuser de jeunes femmes".
"Si personne n'avait aidé cette femme, elle serait probablement morte sur place", poursuit-il.
Interrogé sur ces incidents, Asiafa Berkley assure que "cela ne s'était jamais produit auparavant". Selon lui, autrefois, "il n'y avait pas de punition précise" pour les femmes non mariées qui sortaient, tandis que seules celles qui avaient des difficultés à avoir des enfants étaient encouragées à le faire afin de solliciter des "prières" et des "bénédictions".
"Mais il y a 200, 50, ou même il y a 20 ans, les gens étaient très obéissants. On vous disait, 'Tu sais, ce n'est pas pour toi, donc tu n'es pas censée sortir'. Alors, on restait à l'écart. On se disait : 'Je ne dois pas couvrir mes parents de honte'. Mais la vie est différente aujourd'hui".
Enfin, le président général du royaume d'Ozoro dément également la rumeur selon laquelle le festival durerait sept jours, précisant que cette durée correspond en réalité à un autre événement local, le "festival Erin-okpe".
Une quinzaine d'arrestations
Le 21 mars, les autorités de l'État du Delta et la police locale ont annoncé l'arrestation de 15 personnes à la suite des rapports "préoccupants" concernant des incidents présumés d'agressions sexuelles survenus dans le quartier de la communauté Oramudu (liens archivés ici, ici et ici).
Selon la police, les premiers éléments de l'enquête indiquent que "ce malheureux incident a été perpétré par des individus criminels qui ont exploité la situation pour se livrer à des actes de violence sexuelle, lesquels ne reflètent en aucune manière une quelconque pratique culturelle légitime". Dans leurs communiqués, les forces de l'ordre affirment leur détermination à identifier et poursuivre tous les responsables, appelant victimes et témoins à se manifester.
Dans un entretien accordé le 23 mars au média nigérian Channels Television, le porte-parole de la police de l'État du Delta, Bright Edafe, a également déclaré qu'"aucun rapport de viol n'a été déposé en lien avec le festival" (liens archivés ici, ici et ici).
"Nous avons parlé à quatre filles, et toutes ont dit que personne ne les avait violées", a-t-il souligné, des affirmations que l'AFP n'est pas en mesure de vérifier de manière indépendante.
Les réseaux sociaux, un "outil" de dénonciation
La Première dame du Nigeria, Oluremi Tinubu, originaire de l'État du Delta, a condamné les agressions présumées et a exhorté les forces de sécurité à poursuivre tous les auteurs de ces actes (liens archivés ici et ici). Dans son communiqué, elle a rappelé qu'aucune tradition ne peut justifier des violences faites aux femmes.
Des ONG, telles que ActionAid Nigeria ou encore Womanifesto, et des organisations de défense des droits des femmes soulignent que, même en l'absence de viol avéré, les actes filmés (déshabillage forcé, attouchements, humiliation publique) constituent des infractions graves (liens archivés ici et ici).
21% des femmes nigérianes âgées de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques ou sexuelles selon l'Enquête nationale sur la démographie et la santé de 2024, bien que la sous-déclaration signifie que les statistiques réelles sont probablement beaucoup plus élevées (lien archivé ici).
En 2021, Amnesty International affirmait déjà qu'au Nigeria, "les cas de viol, qui ont atteint un niveau endémique, sont sous-déclarés en raison de la réprobation sociale et de la culpabilisation des victimes" (lien archivé ici).
Enfin, cette affaire illustre le rôle ambivalent des réseaux sociaux : s'ils contribuent à la diffusion de la désinformation, ils permettent aussi de révéler et documenter des violences autrement invisibles. En effet, ce n'est pas la première fois que les réseaux sociaux servent d'"outil" pour mettre la lumière sur les violences physiques et sexuelles subies par les femmes nigérianes (liens archivés ici et ici).
En 2020, le Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique avec 200 millions d'habitants à l'époque, avait été secoué par une série de meurtres et d'agressions sexuelles contre les femmes pendant le confinement dû à la pandémie (lien archivé ici).
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