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Attention à ces fausses affirmations autour de la mort cérébrale et du don d'organes
- Publié le 28 février 2025 à 15:27
- Lecture : 7 min
- Par : Chloé RABS, AFP France
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"On ne peut pas prélever un organe sur un cadavre. C'est pour cela qu'ils ont inventé le terme MORT CÉRÉBRALE ! La personne doit être vivante. On n'est pas anesthésié, car cela endommagerait les organes. On est juste paralysé. On ressent tout", affirme un internaute dans une publication sur X, partageant une vidéo largement diffusée sur les réseaux sociaux en français et en anglais (1, 2, 3).
Dans celle-ci, Kate Shemirani - ancienne infirmière ayant perdu son permis d'exercer en 2020 (archive ici) pour faute, après avoir relayé de la désinformation antivaccins - encourage à ne pas donner ses organes, partageant un lien pour s'inscrire sur le registre de refus au Royaume-Uni.
Militante antivaccin, Kate Shemirani est connue pour avoir propagé de fausses informations sur le Covid-19 et sur les vaccins à destination des enfants.
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Dans la vidéo, l'ex-infirmière affirme notamment : "Vous ne pouvez pas prélever un organe sur un cadavre. [...] Il faut être en vie pour prélever des organes. Donc vous n'êtes pas mort. La 'mort cérébrale' n'existe pas. [...] C'est un mensonge qui a été inventé pour qu'ils puissent faire leur eugénisme en prenant les organes d'une personne et les donner à une autre. [...] Quand est-ce que la décision de prélever vos organes est-elle prise ? Très tôt. Sans doute, avant même que vous ne sachiez ce qu'ils font. Parce que le traitement pour préserver vos organes est très différent de celui pour vous sauver la vie."
Mais ces affirmations sont fausses.
Qu'est-ce que la mort cérébrale ?
La mort encéphalique correspond "au décès par arrêt total et irrémédiable de l'activité du cerveau et du tronc cérébral", explique François Kerbaul, directeur national du prélèvement et de la greffe d'organes et de tissus, à l'agence de la biomédecine, à l'AFP le 27 février 2025 (lien archivé ici).
"C'est une perte irréversible des fonctions cérébrales vitales qui entraîne la mort", continue-t-il.
"Une fois endommagées, les cellules du cerveau meurent définitivement. Elles n'ont pas la capacité de se régénérer", ajoute Marco Caruselli, chef du service de coordination de prélèvement d'organes et de tissus à l'AP-HM (Assistance Publique - Hôpitaux de Marseille), contacté par l'AFP le 27 février 2025 (lien archivé ici).
La cause est généralement "une compression par œdème ou par une hémorragie cérébrale (accident vasculaire cérébral, traumatisme crânien…) entraînant un phénomène de compression intracrânienne", détaille l'Agence de la Biomédecine sur son site internet (lien archivé ici).
Le diagnostic de mort cérébrale répond à un protocole très précis, expliquent les experts.
La première étape est l'examen clinique : le médecin doit constater "l'absence totale de conscience et d’activité sensitive et motrice, l’abolition des réflexes du tronc cérébral, et en particulier de la fonction respiratoire", informe l'Agence de la Biomédecine.
"C'est-à-dire que si on débranche le respirateur auquel est relié le patient, le cœur va s'arrêter de battre parce que la ventilation spontanée n'existe plus, puisque le cerveau est détruit", précise François Kerbaul.
S'en suit un examen paraclinique : "réalisation de 2 électroencéphalogrammes (EEG) à 4 heures d’intervalle (afin de vérifier qu’il n’y a aucune activité électrique dans le cerveau, on parle alors d’EEG 'plat'), ou encore en injectant un produit de contraste pour vérifier, au moyen d’une imagerie cérébrale (angiographie, angioscanner...), qu’il n’y a interruption complète de la vascularisation cérébrale", développe l'Agence.
"A partir du moment où l'on voit qu'il n'y a plus de sang qui rentre dans le cerveau, il n'y a aucune possibilité de retour en arrière. Quand le cerveau est mort, on est mort. Il n'y a aucun doute", souligne à l'AFP le 27 février 2025 Jean-Michel Constantin, président de la Société française d'anesthésie et de réanimation (SFAR) et chef du service de réanimation à l'Hôpital Universitaire Pitié-Salpêtrière (lien archivé ici).
Pour les proches, c'est souvent une mort qui est difficile à comprendre "car le corps du défunt en état de mort encéphalique est encore chaud et coloré", relève l'Agence de la Biomédecine. "Ce n’est donc ni un mort tel qu’on se le représente habituellement, avec un corps pâle, froid, immobile ; ni une personne 'dans le coma', susceptible de retrouver la conscience", tient-elle à souligner.
Les conditions du don d'organes
Une fois le décès constaté, il est possible d'envisager le prélèvement d'organes et/ou de tissus.
En France, la loi prévoit que chacun est donneur d'organes à sa mort, sauf refus exprimé de son vivant, en s'inscrivant sur le registre des refus.
Si la personne décédée n'était pas dans le registre, les équipes médicales s'assurent auprès de ses proches qu'elle n'avait pas exprimé une opposition. S'ils ont un doute, les proches peuvent s'opposer au don.
Dans le cadre d'un prélèvement d'organes, il est possible de maintenir pendant quelques heures une activité cardio-respiratoire grâce à l’assistance de machines et l’administration de médicaments par voie intraveineuse.
Les recommandations de bonne pratique sont les mêmes que les recommandations d'une réanimation standard, développe Jean-Michel Constantin.
"On protège les poumons en faisant de la ventilation artificielle qu'on appelle protectrice. Les objectifs de pression artérielle sont les mêmes pour la réanimation d'un donneur d'organe que pour un patient en état de choc. Et les recommandations pour la réanimation hydro-électrolytique, pour maintenir la normalité du bilan biologique, sont exactement les mêmes aussi."
La seule différence est que le défunt n'est pas anesthésié lors du prélèvement d'organes.
Mais contrairement à ce qui est affirmé dans les publications que nous examinons, "le défunt est mort donc il ne peut plus rien ressentir", rétorque Jean-Michel Constantin.
En effet, le cerveau étant irrémédiablement détruit, "les axes de connexion motrice ou sensitive sont interrompus", assure François Kerbaul. "Le patient ne peut donc pas ressentir de douleur puisqu'il est considéré comme décédé."
Opposition croissante aux dons
La mort encéphalique est assez rare. Elle ne représente qu'1% des décès à l'hôpital "soit 5.000 cas par an en France", explique l'Agence de la Biomédecine. "Mais cette poignée de décès représente jusqu’à 80% des possibilités de prélèvement d’organes", ajoute-t-elle.
En 2024, la France a effectué 6.034 transplantations, davantage que l'année précédente (+7,1%, soit 401 greffes supplémentaires) et qu'au coeur de la pandémie de Covid-19, comme expliqué dans cet article de l'AFP (lien archivé ici).
Le rein reste de loin le plus greffé, devant le foie, le cœur, les poumons ou encore le pancréas.
En France, a aussi souligné l'Agence de biomédecine, les greffes se heurtent à une opposition croissante au don venant des proches de personnes en mort encéphalique, au niveau inédit de 36,4%, un taux qui grimpe à 53,6% en Ile-de-France et est au plus bas en Bretagne (21%).
Impact des fausses informations
Minoritaires, les inscriptions au registre des refus ont augmenté en 2024 (+75.000, souvent des jeunes), "notamment après des 'fake news' sur les réseaux sociaux", a expliqué Marine Jeantet, directrice générale de l'Agence de la biomédecine, lors d'une conférence de presse en février 2025 (lien archivé ici).
Et "plusieurs milliers d'inscriptions" ont eu lieu à l'automne dernier, après que le média américain NPR a rapporté le cas, remontant à 2021, d'un trentenaire qui s'était réveillé peu avant de se voir prélever des organes. Il avait été jugé en état de mort cérébrale, à la suite d'une overdose, par l'équipe de l'hôpital du Kentucky où il était traité, comme expliqué dans cet article de l'AFP (lien archivé ici).
Plusieurs médias français avaient repris cette information, mais certains ont titré à tort que l'homme s'était réveillé "pendant le prélèvement de ses organes", ce qui a provoqué un vaste mouvement d'inquiétude, selon l'Agence de la biomédecine.
Cependant, la situation du patient américain serait impossible en France, soutient Jean-Michel Constantin. "Les critères d'imagerie cérébrale obligatoires sont formels. On ne peut pas récupérer une perfusion cérébrale quand elle s'est arrêtée à un moment. C'est irréversible."
Pour l'Agence, la bonne information sur le don d'organes est un enjeu de taille. "Pour une personne qui décède en mort cérébrale et qui peut être prélevée en vue de greffes, ce sont jusqu’à sept vies sauvées", souligne-t-elle.
Elle précise d'ailleurs que "les organes prélevés servent à des interventions thérapeutiques, pas à des recherches scientifiques"; "les greffons sont attribués sur des critères uniquement médicaux, la catégorie socio-professionnelle ou l'origine ne rentrent pas en compte"; "aucune religion monothéiste ne s'oppose au don d'organes, et il est possible de faire tous les rites funéraires".
22.585 patients restent en attente de greffe, dont 11.666 immédiatement appelables en raison de l'urgence de leur situation. 852 malades sont décédés en 2024 faute de greffon, moins cependant qu'en 2023.