
Non, l'interdiction du fluor pour l'entretien des skis ne signifie pas que les dentifrices sont dangereux
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 09 janvier 2024 à 12:01
- Lecture : 8 min
- Par : Anna HOLLINGSWORTH, AFP Finlande, AFP France
- Traduction et adaptation : Théo MARIE-COURTOIS
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"Interdiction du fluor pour le fartage des skis car considéré trop dangereux pour la santé et l'environnement mais dans le dentifrice visiblement ça passe crème", assure un internaute dans un message posté sur X le 30 décembre 2023.
Relayée par plusieurs comptes aux dizaines de milliers d'abonnés comme Silvano Trotta, dont les allégations sur la vaccination ont déjà été vérifiées à plusieurs reprises par l'AFP comme ici et ici, et le blog "Le Libre Penseur", cette affirmation a connu un regain d'exposition début janvier.

"À partir de fin 2023, l’utilisation de fluor dans le fartage des skis pour faciliter la glisse sur la neige est interdite pour des raisons environnementales évidentes et du coup de santé publique. Cette quantité importante de fluor qui se retrouve sous les skis des compétiteurs va se mélanger à la neige puis fondre dans l’eau plus tard pour se retrouver in fine dans le corps des consommateurs.. MAIS POURQUOI NE PAS SUPPRIMER ÉGALEMENT LE FLUOR DANS LES DENTIFRICES ‼️❓️", s'interrogeait ainsi un internaute sur Facebook le 3 janvier.
De telles affirmations circulaient déjà en suédois au printemps 2023.
Mais il s'agit là d'une confusion entre deux produits totalement différents mais tout deux communément appelés "fluor".
Polluant éternel
Utilisé depuis les années 1980, le fluor est vite devenu un indispensable dans les compétitions de ski grâce à ses capacités hydrophobes.
"Ce qui fait la glisse c'est la friction qui fait fondre la neige en surface sous le ski", décrivait en 2020 à l'AFP Jean Hérody, l'un des expérimentés techniciens de l'équipe de France de ski de fond (lien archivé ici). "Pas assez, ça glisse bien à basse vitesse seulement. Trop, ça ne glisse plus du tout à basse vitesse."
"Préparer une paire, c'est d'abord la mécanique, nous gravons la semelle du ski pour créer de micro rainures. Il faut combiner cet aspect à la chimie: nous collons une couche de paraffine fondue avec un fer dans la semelle [le dessous des skis, NDLR], qu'il faut racler, avant de faire fondre par-dessus des poudres fluorées, puis des liquides (fluor dans un solvant) pour accélérer encore", le tout équipés de masques filtrants, recycleurs d'air et fers aspirants.
Le problème est que le fluor utilisé pour le fartage appartient à la famille des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), surnommés "polluants éternels". Quasi-indégradables, ils s'accumulent avec le temps dans l'air, le sol, les eaux des rivières, la nourriture et jusqu'au corps humain, d'où leur surnom.
"La toxicité de ces composés chimiques est multiple : ils provoquent une augmentation du taux de cholestérol, peuvent entraîner des cancers, causer des effets sur la fertilité et le développement du fœtus. Ils sont également suspectés d’interférer avec le système endocrinien (thyroïde) et immunitaire", rapportait en 2022 l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses, lien archivé ici).
"Cet effet des PFAS sur le système immunitaire a récemment été mis en exergue par l’EFSA qui considère que la diminution de la réponse du système immunitaire à la vaccination constitue l'effet le plus critique pour la santé humaine", ajoutait l'Anses.

En 2011, le médecin Gilles Prudhon Chatelain a publié une thèse sur le cas de trois personnes intoxiquées après avoir farté une dizaine de planches de snowboard dans une chambre d'hôtel, tout en fumant. Il y concluait que dans ces conditions, les microparticules "subissent une pyrolyse dans lʼextrêmité incandescente dʼune cigarette (atteignant au minimum 650°C). Cʼest l'inhalation des produits de cette pyrolyse avec la fumée de cigarette qui est impliquée dans la fièvre des polymères" (archive).
Les préparateurs techniques, chargés de farter les skis et snowboards des athlètes de haut-niveau, "représentent la population la plus à risque de fièvre des polymères" avertissait le médecin. En conséquence, les préparateurs de l'équipe de France manipulant le fartage au fluor ont été "équipés de masques filtrants, recycleurs d'air et fers aspirants", comme le rapportait l'AFP en 2020 (lien archivé ici).
Mais "compte tenu des risques pour la santé et des préoccupations environnementales" et après trois reports successifs, la Fédération internationale de ski et snowboard (FIS) a finalement décidé d'interdire l'utilisation du fluor pour le fartage des skis à compter de la saison 2023-2024, a-t-elle annoncé en mars 2023 dans un communiqué (lien archivé ici).
En novembre, la Norvégienne Ragnhild Mowinckel a été la première skieuse disqualifiée pour avoir présenté des skis aux niveaux de fluor nettement supérieurs à la norme autorisée (lien archivé ici).
"Protéger la dent"
Cependant, les affirmations sur les réseaux sociaux sont trompeuses lorsqu’elles associent le fluor utilisé sur les skis à celui contenu dans le dentifrice. "Ce type de fluor organique ne doit pas être mélangé avec du fluor inorganique utilisé par exemple dans le dentifrice, qui ne présente pas le même profil de risque pour la santé", explique l'institut de recherche suédois RISE, qui a publié une fiche d'information sur les PFAS dans le ski (lien archivé ici).
Le fluorure est un composé du fluor - qui lui est un gaz toxique - et est présent naturellement dans le sol, l'air et l'eau, ainsi que dans la vie végétale et animale. Lorsqu'il est absorbé par l'émail lors de la formation des dents, il aide à réduire à long terme l'apparition de caries.

La carie n'est pas causée par un manque de fluor, mais le fluor aide à la prévenir, expliquait en avril 2023 à l'AFP Peter Lingström, professeur au département de cariologie de l'université de Göteborg.
"Les bactéries, en décomposant les glucides fermentescibles (sucre et amidon), créent des substances qui peuvent endommager la surface de la dent et entraîner une perte de minéraux", déclarait-il. "Cependant, le fluor possède plusieurs bons mécanismes d'action et peut protéger la dent et la rendre plus résistante aux chocs."
Cet apport peut être "effectué par l'addition de fluorure dans le dentifrice, les bains de bouche, l'eau potable ou le sel", souligne (lien archivé) le comité scientifique des risques sanitaires et environnementaux (CSRSE), organe indépendant chargé de conseiller la Commission européenne sur les questions de santé.
La fluorose dentaire, qui peut apparaître chez des enfants exposés à une quantité excessive de fluorure pendant la formation de leur émail dentaire, provoque, dans sa forme la plus légère, la décoloration des dents. Elle peut, dans les cas les plus sévères, endommager l'émail des dents ou affecter les dents de lait ou les dents définitives.
Pour éviter la fluorose tout en prévenant les caries, l'OMS recommande (lien archivé) dans son manuel "mettre fin à la carie de la petite enfance" sorti en 2021, le brossage des dents deux fois par jour à l’aide de dentifrice fluoré, contenant "entre 1.000 et 1.500 μg/g (ppm) de fluorure".
Si le dosage est respecté, le risque de développer une fluorose dentaire est jugé par l'OMS "très faible", que ce soit via le brossage de dents à l'aide d'un dentifrice fluoré ou en consommant de l'eau du robinet fluorée.
Dans le cas où le dosage n'est pas respecté, le fluorure peut se révéler toxique mais pour que ce soit le cas, il faudrait qu'il soit consommé en grande quantité, expliquait à l'AFP le 24 novembre 2020 Matt Hopcraft, professeur à la Melbourne School of Dentistry en Australie. La dose toxique, soit la dose minimale pouvant induire les symptômes d'intoxication, est de 5 mg de fluor par kg de poids corporel.
"Pour atteindre une dose toxique pour un nourrisson de 10 kg, il faudrait qu'il mange un demi-tube de dentifrice pour adulte", ajoutait le professeur.
Retour "60 ans en arrière"
Mouvement de fond ces dernières années, la remise en cause du fluorure, notamment sur les réseaux sociaux, n'est pas sans susciter l'inquiétude des professionnels de santé qui insistent régulièrement sur l'importance de son rôle dans la prévention des caries. Dans leur collimateur, des vidéos - comme celle-ci - qui font l'éloge d'alternatives naturelles.
"Force est de constater que dans l’usage, l’évolution actuelle n’est pas positive", relevait (lien archivé) dès 2021 l'Union Française pour la Santé Bucco-Dentaire (UFSBD), déplorant "une remise en question par des pratiques commerciales opportunistes vis-à-vis des fluorures dentaires et notamment dans les dentifrices".
"L’introduction des fluorures dentaires est reconnue par l’OMS comme le facteur ayant eu le plus d’impact sur la santé dentaire depuis les années 1945 [...] Mais actuellement, nous revenons 60 ans en arrière, en voyant fleurir des dentifrices non fluorés dans des logiques purement commerciales, 'les produits SANS' ou 'du fait maison', et des infox qui se multiplient", ajoutait-elle, jugeant "essentiel que chaque chirurgien-dentiste se réapproprie pleinement l’usage et le conseil patient vis-à-vis des fluorures dentaires."
Un message entendu sur les réseaux sociaux où certains dentistes s'emploient à faire des vidéos pédagogiques, à l'image de celui-ci appelant à ne plus utiliser les dentifrices dans fluor. ""Normalement, en France tous les dentifrices sont fluorés, les seuls à faire exception sont certains dentifrices vegan, s'il vous plait, arrêtez ça tout de suite ! ", exhorte-t-il. "Le fluor c'est nécessaire pour les dents, ça aide à les reminéraliser, ça les renforce, et ça diminue le métabolisme bactérien, il en faut une très faible dose certes mais il en faut" .
Selon l'OMS (lien archivé), près de 3,5 milliards de personnes seraient touchées par des affections bucco-dentaires dans le monde et les caries non traitées des dents définitives constituent l’affection la plus courante selon le rapport sur la charge mondiale de morbidité publié en 2019.