Olivier Véran le 11 janvier 2023 ( AFP / LUDOVIC MARIN)

Retraites: les imprécisions du gouvernement sur le déficit du système

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Le gouvernement exagère-t-il l'ampleur des déficits à venir du système de retraites pour faire passer sa réforme ? L'accusation est récurrente dans les rangs de la gauche, vent debout contre son projet de report de l'âge légal de départ mais rejetée par le gouvernement. Pourtant, après l'annonce détaillée des mesures mardi, le porte-parole du gouvernement Olivier Véran a affirmé à plusieurs reprises que le déficit cumulé du système atteindra "150 milliards" d'euros "en 2030" alors que ce seuil est prévu plus tard, en 2034. En 2030, le déficit cumulé serait plutôt d'environ 84 milliards d'euros. En outre, les services du gouvernement ont publié un graphique imprécis, dont l'échelle choisie donne l'impression que les déficits se creusent particulièrement vite.

Avec la présentation le 10 janvier 2023 du projet de réforme des retraites par le gouvernement, le débat public est entré dans le dur. A l'unanimité, les syndicats ont appelé à des manifestations et grèves dès le 19 janvier.

Réforme inutile et brutale pour la gauche et les syndicats, vitale pour le système selon le gouvernement: reste que si le système n'est pas en péril, il nécessite une réforme pour éviter de futures réformes drastiques et que le niveau de vie des retraités ne se dégrade, avaient expliqué des experts à l'AFP dans un article de vérification en décembre 2022.

Alors que chaque camp brandit ses arguments, le Conseil d'orientation des retraites (COR), qui publie chaque année des projections fournies, reste la référence.

Le COR a publié dans son dernier rapport en septembre 2022 huit scénarios d'évolution du système de retraites jusqu'en 2070, qui aboutissent à des soldes différents selon les niveaux de chômage et de productivité retenus, mais qui font apparaître globalement un système déficitaire "en moyenne sur les 25 prochaines années".

Il y fait aussi des projections annuelles du Produit intérieur brut (PIB). Le COR calcule ensuite ses prévisions de déficit du système de retraite en pourcentage de PIB (par exemple 1% du PIB) et non pas en valeur absolue (par exemple, 20 milliards d'euros).

Olivier Véran et les "150 milliards" de déficits cumulés "en 2030"

"Rendez-vous compte qu'on parle quand même de 150 milliards d'euros de déficits accumulés sur dix ans si nous n'intervenons pas", a fait valoir le porte-parole du gouvernement Olivier Véran sur franceinfo le 11 janvier 2023: "Si nous n'intervenons pas, notre système des retraites cumulera 150 milliards d'euros de déficit en 2030", a-t-il insisté dans ce tweet.

D'où provient ce chiffre ?

Il apparaît à la page 14 du dossier de presse de présentation de la réforme: "Les déficits accumulés d’ici 10 ans atteindraient environ 150 Md€", peut-on y lire. "D'ici 10 ans" : soit d'ici 2033-34 et non 2030.

Interrogé le 11 janvier 2023 sur ce point, Matignon a confirmé ce qu'il y a dans le dossier de presse: c'est bien dans 10 ans que ce seuil pourrait être atteint. "En additionnant les déficits, nous arrivons bien à ce niveau (de 150 milliards, NDLR) en 2034, soit 10 ans après le début de l’entrée en vigueur de la réforme", a-t-il fait valoir dans un mail à l'AFP.

Les calculs de l'AFP à partir de données du COR transmises par Matignon arrivent bien à ce résultat : l'addition des déficits annuels enregistrés en euros courants (c'est-à-dire intégrant l'inflation) atteint 153,9 milliards en 2034 - et pas dès 2030 comme l'a dit M. Véran.

En 2030, le cumul prévu est bien moindre : 83 milliards d'euros en euros courants.

Olivier Véran est toutefois revenu sur ces chiffres le 13 janvier sur LCI en utilisant les bons ordres de grandeur cette fois : "c'est 150 milliards de dette à accumuler en dix ans si nous ne portons pas une réforme", a-t-il dit.

Euros constants et euros courants

Il existe par ailleurs une différence entre les chiffres du COR et ceux du gouvernement, qui utilise des chiffres en euros courants, mesure qui n'est pas privilégiée par le COR dans ses rapports.

Comme nous l'avons mentionné plus haut, les prévisions publiques du COR sont exprimées en pourcentage du PIB, desquelles il est possible de calculer le montant en euros constants, c'est-à-dire hors inflation.

De son côté, le gouvernement utilise des estimations en euros courants, qui donc prennent en compte la hausse des prix. Le gouvernement indique que ces estimations viennent aussi du COR même si ces chiffres-là ne figurent pas dans les rapports annuels rendus publics par le Conseil.

Comme elles intègrent l'inflation, les données du gouvernement apparaissent donc toujours supérieures aux estimations calculables à partir du rapport du COR.

Précisons par ailleurs que dans ses calculs, le gouvernement utilise un des huit scénarios du COR, celui où le taux de chômage serait à 4,5% sur la période, et le taux de productivité à 1%, le tout dans une convention dite "EPR", c'est-à-dire avec un "équilibre permanent des régimes" où l'Etat employeur équilibre toujours financièrement les régimes de la fonction publique d'Etat et certains régimes spéciaux.

Ainsi, entre 2024 et 2034, l'addition des déficits en euros courants atteint 153,9 milliards en 2034, comme on l'a vu plus haut, mais en euros constants, le montant apparaît logiquement moindre: 117,6 milliards en 2034, selon les calculs de l'AFP réalisés à partir des données de référence du COR disponibles sur son site, dans la partie 2 des "données complémentaires" à son rapport de septembre 2002.

Capture d'écran, réalisée le 12 janvier 2023, des estimations de PIB du COR en volume, c'est-à-dire à euros constants
Capture d'écran, réalisée le 12 janvier 2023, des projections de solde du système de retraites exprimé en pourcentage du PIB

Il existe ainsi une différence entre le déficit calculé par le gouvernement et celui calculable en euros constants:

Reste que quelle que soit l'unité retenue, la tendance structurelle est à un solde négatif, comme l'a souligné le COR dans son rapport, notamment dans le graphique ci-dessous, qui résume tous ses scénarios.

Capture d'écran, réalise le 12 janvier 2023, des divers scénarios présentés par le COR dans son rapport 2022

Un graphique imprécis dans le dossier de presse

Une autre présentation des chiffres par le gouvernement s'est attirée des critiques à gauche, avec en toile de fond, toujours, cette dichotomie entre euros courants ou euros constants.

( Gaëlle GEOFFROY)

Les données utilisées par Matignon et transmises à l'AFP sont "fournies par le secrétaire général du Conseil d’orientation des retraites (...) Le graphique du dossier de presse est en euros courants, la chronique du PIB doit donc bien suivre une évolution en valeur et non en volume, et tenir compte de l’inflation des prix", a confirmé Matignon dans un mail à l'AFP.

En conséquence, là encore, ce graphique réalisé par le gouvernement propose des chiffres plus élevés que ceux du COR, à savoir un déficit attendu de 43,9 milliards en 2050 en euros courants, alors qu'un calcul en euros constants réalisé par l'AFP avec, toujours, les données du COR, fait ressortir un déficit certes élevé, mais bien moindre, de 24,02 milliards.

Méthodologie "pas usuelle"

Euros courants, euros constants: les niveaux du solde du système de retraites, qui devrait être de retour dans le rouge dès 2023, varient selon que l'on veut tenir compte de l'inflation, alors que celle-ci, après des années de faiblesse et de taux d'intérêt parfois négatifs, a explosé en 2022, ou gommer ses effets pour obtenir des tendances plus structurelles.

Pour l'économiste Vincent Touzé, rédacteur en chef des publications à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), l'utilisation de l'un ou l'autre étalon ne crée fondamentalement "pas de grosses déformations" des prévisions.

Interrogé par l'AFP le 12 janvier 2023, il relève toutefois que la présentation en euros courants choisie par le gouvernement n'est, en matière statistiques, "pas usuelle", et confirme que celle utilisée par le COR avec des mesures exprimées en valeur relative, c'est-à-dire en pourcentage du PIB, l'est davantage.

Changement d'échelle

Enfin, sur le graphique représentant les déficits prévus à venir, le choix de l'échelle donne l'impression que le déficit plonge très brusquement.

On note en effet que l'axe horizontal (abscisses), qui représente les années, change d'échelle en cours de route : on passe d'intervalles d'un an (premier rectangle rouge, 2022-2027) à des intervalles de cinq ans (deuxième rectangle, 2030-2040) avant de sauter dix ans pour arriver en 2050.

Capture d'écran du dossier de presse faite le 12 janvier

Il n'est, de plus, pas mentionné que ces chiffres sont en euros courants, ce qui peut prêter à confusion lorsque l'on les compare à ceux généralement utilisés dans le débat public -ceux du COR, référence en la matière.

A noter également que le graphique n'émane pas du COR: ce sont les services du gouvernement qui l'ont réalisé , à partir de données transmises par le COR.

Contacté par l'AFP le 11 janvier 2023, le COR n'avait pas répondu au moment de la parution de cet article.

13 janvier 2023 Actualise avec extrait d'Olivier Véran sur LCI
13 janvier 2023 Actualisé avec des déclarations d'Olivier Véran le 13 janvier sur LCI juste avant le 2e intertitre