Une usine d'utérus artificiels ? C'est une vidéo de fiction, et c'est scientifiquement impossible à ce jour

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Une image montrant des bébés dans des capsules transparentes alignées circule largement sur les réseaux sociaux, avec des légendes qui la présentent comme la "première usine d'utérus artificiels" pour créer des bébés. Mais une telle fabrique de nouveaux-nés n'existe pas et la photo est tirée d'une vidéo d'animation à base d'images de synthèse, a expliqué son créateur à l'AFP. Même si des chercheurs travaillent sur le développement de formes d'utérus artificiels -pour aider les prématurés par exemple- le concept d'une usine à créer des bébés relève de la "pure science-fiction", selon un chercheur en périnatalogie, interrogé par l'AFP.

"La première installation d'utérus artificiel au monde, #EctoLife, pourra faire grandir 30 000 bébés par an", prétend une publication Facebook partagée plus de 1.500 fois depuis le 21 décembre, relayant une image montrant des rangées de ces prétendus "utérus artificiels" et ajoutant que cette technologie s'appuie sur "plus de 50 ans de recherches scientifiques révolutionnaires menées par des chercheurs du monde entier".

Des photos et vidéos reprenant les mêmes images ont aussi largement été relayées sur Twitter, TikTok, YouTube et Facebook, en France, au Québec et dans plusieurs pays d'Afrique francophone, totalisant plusieurs milliers de partages depuis la mi-décembre.

Certaines des vidéos prétendent que cette installation est déjà en place "à Berlin".

Capture d'écran prise sur Facebook, le 11/01/2023
Capture d'écran prise sur Facebook, le 11/01/2023

 

 

Dans les commentaires, certains internautes s'insurgent de la création de bébés "artificiels", et appellent à arrêter les "criminels" à l'origine de ces images.

Des allégations semblables ont très largement circulé en d'autres langues comme l'anglais ou le chinois, dans plusieurs pays, dont l'Inde, l'Australie, le Bangladesh, les Philippines, les Etats-Unis ou encore le Nigeria.

Une vidéo d'animation utilisant des images de synthèse pour représenter un "concept"

En effectuant une recherche avancée sur Google à partir des mots clés "EctoLife" et "first artificial womb facility" ("usine d'utérus artificiels", en anglais), ou une recherche d'image inversée à partir de la photo relayée sur les réseaux sociaux, il est possible de retrouver une vidéo publiée sur YouTube le 9 décembre 2022, sur le compte d'Hashem Al-Ghaili, qui s'y présente comme un vulgarisateur scientifique et réalisateur de vidéos.

Sa réalisation, qui dure un peu plus de huit minutes, est intitulée "EctoLife: The World's First Artificial Womb Facility". On peut y retrouver les mêmes images que celles figurant dans les publications virales sur les réseaux sociaux.

A 7'54 minutes de la vidéo, la voix off précise que "le concept d'EctoLife a été conçu par le biotechnologiste et vulgarisateur scientifique Hashem Al-Ghaili". Puis, à 8'25, le texte accompagnant la vidéo indique qu'il s'agit d'un "concept par Hashem Al-Ghaili".

Interrogé par l'AFP au sujet de sa vidéo, Hashem Al-Ghaili a expliqué à l'AFP que ce qu'il s'agit d'une "animation" à partir d'images de synthèse, créée uniquement pour représenter un "concept" et non la réalité, le 28 décembre 2022.

Les images ont été "sorties de leur contexte par les internautes qui les ont partagées", a-t-il regretté. "EctoLife n'est pas un réel établissement, et à ce jour, rien n'est en cours pour créer le prototype" de cette vidéo d'animation, a-t-il ajouté.

"Cette vidéo vise à montrer à quel point la science et les technologies liées à la reproduction ont progressé, et à ouvrir les discussions entourant ces technologies", s'est-il encore défendu.

Le 21 décembre, Hashem Al-Gaili avait déjà consacré une séance de questions-réponses en direct sur sa page Facebook au sujet de sa vidéo sur EctoLife, dans laquelle il avait expliqué à plusieurs reprises que les images ne représentaient pas un projet réellement développé mais uniquement un "concept" détaillé à partir d'images de synthèse.

Sur sa chaîne YouTube et sur son site, il a par ailleurs déjà publié d'autres vidéos d'animations avec des images de synthèse, comme ici ou .

La vidéo reste "de la pure science-fiction"

Des scientifiques ont déjà mené des recherches afin d'essayer de créer des utérus artificiels, dans le but d'aider les bébés prématurés. Mais ces travaux concernaient des animaux, et non des humains.

En 2017, une équipe de chercheurs de l'Hôpital pour enfants de Philadelphie a par exemple publié les résultats de recherches au cours desquelles des "environnements recréant des conditions semblables à celles de l'utérus" ont été développés afin d'héberger des agneaux nés très prématurément.

En octobre 2019, des chercheurs des Pays-Bas ont par ailleurs reçu une subvention de l'Union Européenne (UE) de 2,9 millions d'euros pour développer un prototype d'utérus artificiel afin d'aider les bébés prématurés à continuer à survivre et se développer en dehors de l'utérus. En octobre 2021, l'une des chercheuses prenant part au projet indiquait que cet utérus artificiel pourrait devenir "une réalité d'ici 10 ans".

Ces recherches ne visent néanmoins pas à créer de toutes pièces des bébés dans des utérus artificiels comme présenté dans la vidéo d'animation, mais plutôt à aider des bébés nés très prématurément à survivre dans des environnements proches de ceux des utérus de leurs mères.

"Actuellement, aucun travail n'est en cours, nulle part dans le monde, sur un utérus artificiel tel que montré dans ce film d'animation", a déclaré à l'AFP le 9 janvier 2023 le professeur Guid Oei, titulaire de la chaire de périnatalogie fondamentale à l'Université de technologie d'Eindhoven, et l'un des initiateurs du projet développé aux Pays-Bas.

"Le film d'animation prétend que le développement du bébé se fait complètement en dehors du corps de la femme. C'est loin d'être scientifiquement possible", a-t-il ajouté.

"Ce sur quoi nous travaillons à Eindhoven, en tant que chefs de projet d'un consortium européen, et ce sur quoi un certain nombre d'autres équipes de recherches scientifiques en Amérique et en Australie travaillent également, c'est le développement d'une version améliorée de la couveuse pour les enfants extrêmement prématurés", a expliqué Guid Oei. "L'ectogenèse totale [la procréation, en l'occurrence hors du corps humain, NDLR], dont parle le film d'animation, reste de la pure science-fiction", a-t-il conclu.

Traduction et adaptation :