Non, le Qatar n'a pas refusé l'entrée sur son territoire à l'avion de l'équipe allemande de football à cause d'un "logo gay"

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L'avion de la compagnie aérienne Lufthansa transportant l'équipe de foot allemande vers la Coupe du monde, interdit d'entrée sur le territoire qatari à cause d'un "logo gay"? C'est ce qu'affirment des publications partagées près de 8.000 fois sur Facebook depuis le 19 novembre en Afrique subsaharienne. Attention: c'est trompeur. L'équipe allemande, d'abord arrivée à Oman à bord d'un avion de Lufthansa orné d'un sticker promouvant la "diversité", a rejoint Doha à bord d'un autre appareil, mais le Qatar n'a jamais refusé l'entrée au premier, qui a atterri plusieurs fois dans le pays depuis. Cette infox circule dans un contexte de tensions autour des droits des personnes LGBT+ au Qatar mais également dans les pays africains où elle est partagée.

"INCROYABLE" s'exclament plusieurs internautes: "Le Qatar a refusé de recevoir l'avion de l'équipe Nationale allemande, qui porte le logo gay". Selon cette rumeur, "l'avion est retourné à l'aéroport du sultanat d'Oman [dont il provenait] et a été remplacé par un autre avion qui ne portait pas le logo".

La quasi-totalité des publications partagent une photo de ce "logo gay", en réalité une image montrant plusieurs personnes de diverses identités et appartenances sociales et/ou ethniques se tenant par les épaules accompagnée du message "Diversity Wins" (la diversité gagne, NDLR) - partiellement lisible sur la photo.

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 21 novembre 2022

Le groupe allemand Lufthansa a indiqué sur son site avoir fait apposer ce slogan sur le fuselage de l'avion quelques jours avant le départ de la Mannschaft pour le Mondial - un pied de nez au Qatar, le pays organisateur critiqué par les défenseurs des droits humains et de l'environnement. Une information qui a été reprise et commentée sur nombre de sites spécialisés (1, 2, 3, 4...).

On retrouve des photos similaires (1, 2...) sur le site de la banque d'images Getty Images en faisant une recherche d'image inversée sur Google: les bâtiments (en rouge) et les véhicules à l'arrière plan (en bleu), identiques à la photo virale, permettent de confirmer que les photos ont bien été prises à Francfort avant le décollage de l'avion transportant la Mannschaft vers Oman le 14 novembre, comme l'indiquent les légendes disponibles sur ce même site.

Capture d'écran d'une photo dans une publication Facebook, réalisée le 23 novembre 2022
Capture d'écran de photos sur Getty Images, réalisées le 23 novembre 2022

 

 

Cette rumeur a commencé à circuler sur les réseaux sociaux la veille du début du Mondial-2022 organisé par le Qatar, le 20 novembre. Le premier pays hôte arabe est sous le feu des critiques des défenseurs des droits humains et des personnes LGBT+, mais également de l'environnement. Cette 22e édition est l'une des plus controversées de l'histoire.

Les autorités du petit émirat gazier sont régulièrement critiquées par les ONG pour leur traitement des travailleurs migrants, notamment dans les secteurs de la construction, de la sécurité et du travail domestique. Des accusations vigoureusement rejetées par les autorités qui soulignent avoir réformé les lois sur le travail. Côté empreinte environnementale, la construction des stades et les transports par avion des supporters venus du monde entier sont en cause. Mais les stades plantés dans le désert et rafraîchis par la climatisation aux heures les plus chaudes ont aussi choqué. Le traitement des personnes LGBT+ est un autre sujet d'inquiétude dans un pays conservateur où l'homosexualité et les relations sexuelles hors mariage sont criminalisées.

Sur Facebook, les publications qui relaient massivement ces affirmations circulent principalement au Sénégal, au Cameroun et en Côte d'Ivoire (1, 2, 3...). Elles ont également été partagées sur Twitter, accompagnée d'une capture d'écran en arabe, par la militante panafricaniste suisso-camerounaise Nathalie Yamb, connue pour ses prises de position pro-russes, selon ses détracteurs. Surnommée "la dame de Sotchi" depuis son discours au premier sommet Russie-Afrique en 2019, elle est notamment accusée par le département d'Etat américain d'être un "maillon essentiel du réseau d’Evguéni Prigojine", l'homme d'affaires russe fondateur et patron du groupe paramilitaire Wagner réputé proche de Vladimir Poutine.

Capture d'écran d'un tweet réalisée le 23 novembre 2022

Dans certains pays où circule cette infox, comme au Sénégal par exemple, les tensions autour de ce sujet tabou dans le pays sont de plus en plus fortes, marquées par une hausse des discriminations, selon des organisations des droits humains. Dans ce pays musulman à 95% et très pratiquant, l'homosexualité est largement considérée comme une déviance. La loi réprime d'un emprisonnement d'un à cinq ans les actes dits "contre nature avec un individu de son sexe".

En mai 2021 et en février 2022, des milliers de personnes ont ainsi manifesté à Dakar pour réclamer un renforcement de la répression de l'homosexualité. Le sujet est aussi un enjeu politique : le principal opposant politique Ousmane Sonko a fait de la lutte contre l'homosexualité un argument de campagne pour les législatives de juillet 2022. Celle-ci est également décriée comme un instrument employé par les Occidentaux pour imposer des valeurs prétendument étrangères à la culture du pays. Dernier exemple en date, toujours dans le foot: mi-mai, une controverse avait agité la France et le Sénégal autour du joueur de football du Paris Saint-Germain et international sénégalais Idrissa Gana Gueye, accusé d'avoir refusé de s'associer à la lutte contre l'homophobie lors d'un match en France. Il a reçu un flot de soutien au Sénégal.

Un premier vol vers Oman

Or, contrairement à ce qu'affirment les internautes sur Facebook, le Qatar n'a pas refusé l'entrée sur son territoire à l'avion qui a transporté la Mannschaft mi-novembre en raison du message apposé sur son flanc.

Le 14 novembre, la sélection allemande a bien quitté l'Allemagne à bord de cet appareil - mais elle a fait une première étape à Mascate, la capitale omanaise, pour terminer sa préparation au Mondial. Il est possible de vérifier cette trajectoire en cherchant les vols effectués par l'appareil, dont le numéro de série (D-AIKQ) est visible sur les photos publiées par Lufthansa:

Capture d'écran du site de la Lufthansa, réalisée le 22 novembre 2022

Sur le site FightAware qui cartographie le trafic aérien mondial, cet appareil a en effet voyagé de Francfort à Mascate le 14 novembre avant de repartir vers Dubaï puis vers Francfort le lendemain.

Capture d'écran du site Flight Aware, réalisée le 22 novembre 2022

Contactée par l'AFP le 21 novembre, la compagnie aérienne Lufthansa a confirmé ces informations: selon un porte-parole, c'est au terme d'une préparation de plusieurs jours au sultanat d'Oman que l'équipe a rejoint le Qatar en empruntant un plus petit avion appartenant à une compagnie locale, sans logo particulier - pour des raisons écologiques, aux dires de l'entreprise, un deuxième appareil plus petit et moins polluant étant suffisant pour transporter l'équipe et son staff.

Une raison déjà invoquée par un communiqué de presse de la Fédération allemande de football (DFB) publié le 11 novembre: "Un vol en correspondance avec Lufthansa signifierait des vols vides de l'Allemagne à Mascate et au retour de Doha. La DFB et Lufthansa ont décidé conjointement en amont d'une variante à ce voyage."

Plusieurs allers-retours au Qatar

Si l'avion décoré ne s'est pas rendu au Qatar lors du transport de la Mannschaft vers le Mondial, il a néanmoins atterri plusieurs fois à Doha depuis cette date, avec toujours le logo sur son flanc: le 16 novembre, puis le 18 novembre et le 19 novembre (en rouge ci-dessous), sans qu'aucun refus d'entrer sur le territoire n'ait été opposé à ces déplacements, comme en atteste plusieurs sites de suivi du trafic aérien dont FlightRadar, puisque l'appareil a ensuite redécollé depuis Doha vers d'autres destinations.

Capture d'écran du site FlightRadar24, réalisée le 22 novembre 2022

Lufthansa a confirmé auprès de l'AFP le fait que le 16 novembre, l'A330 avec le logo "Diversity Wins" a bien effectué un vol direct vers Doha - avec cette fois des passagers ordinaires à son bord - et renvoyé pour l'historique des autres trajets de cet appareil vers le site Flight Radar mentionné ci-dessus.

Le fait que l'avion transportant l'équipe allemande jusqu'au Mondial n'atterrisse pas directement au Qatar a néanmoins été critiqué, comme le rapporte le magazine allemand Focus dans un article, notamment par la députée au parlement du Land de Bade-Wurtemberg Alena Trauschel sur Twitter:

"L'avion de la DFB [Fédération allemande de football, ndlr] et son vernis spécial "La diversité l'emporte", qui ressemble déjà plus à une manière de limiter les dégâts qu'à autre chose, ne vole même pas vers le Qatar mais vers Oman", critique l'élue, qui y voit le signe que la DFB "ne parvient même pas à montrer l'exemple de la manière la plus minime qui soit".

Elle a par la suite précisé sur la même plateforme que son tweet visait le communiqué de presse de la DFB du 11 novembre, insistant sur le fait que selon elle, "le fait que Lufthansa ait ensuite fait voler l'avion au Qatar sous sa propre responsabilité ne change rien aux critiques" visant la Fédération.

Les droits LGBT+ au cœur des tensions

Si officiellement, "tout le monde est le bienvenu" à la Coupe du monde, comme le martèlent l'instance du football et les autorités qataries, assurant pouvoir garantir la sécurité de chaque visiteur "sans discrimination", les symboles LGBT+ ont cristallisé les tensions autour de la question des droits des minorités sexuelles et de genre avant même le début de la compétition.

Du patron de la Fifa Gianni Infantino clamant le 19 novembre "aujourd'hui je me sens gay", au renoncement deux jours plus tard des sept sélections qui voulaient arborer un brassard anti-discrimination, le tournoi est d'ores et déjà rythmé par ce thème.

Le 21 novembre, menacées de "sanctions sportives" par la Fifa si leurs capitaines arboraient durant le Mondial-2022 le brassard multicolore "One Love", les sept équipes européennes encore engagées dans cette campagne contre les discriminations, ont en effet renoncé à ce geste symbolique. Au départ, huit équipes - Allemagne, Angleterre, Belgique, Danemark, France, Pays-Bas, pays de Galles et Suisse - s'étaient engagées, avec la Norvège et la Suède non qualifiées pour le Mondial. Mais, dès le 14 novembre, l'équipe de France avait annoncé qu'elle ne défierait pas les réticences croissantes de la Fifa - et celles du président de la Fédération française de foot Noël Le Graët - à l'égard de cette initiative.

Le brassard de capitaine "One Love" qui aurait dû être porté par certaines équipes européennes au Mondial-2022 au Qatar, tenu par le défenseur allemand Thilo Kehrer (gauche) et le milieu de terrain Jonas Hofmann, le 21 septembre 2022 ( AFP / ANDRE PAIN)

Et depuis le début des matches, plusieurs spectateurs se sont déjà vu ordonner d'ôter des vêtements et chapeaux aux couleurs arc-en-ciel lors des contrôles de sécurité le 21 novembre, avant la rencontre Etats-Unis - Pays de Galles (1-1).

"La Fifa est une organisation universelle. Nous devons trouver des sujets auxquels tout le monde adhère", a argumenté Gianni Infantino, estimant que "la provocation n'est pas le bon chemin" et que les droits des homosexuels sont "un processus" que chaque pays suit à son rythme. L'UEFA avait montré la même ambivalence l'an dernier à l'Euro, en parant son logo d'arc-en-ciel et en proclamant son attachement à l'inclusivité, tout en interdisant au stade de Munich de s'illuminer aux mêmes couleurs pour recevoir la Hongrie et protester contre les lois homophobes hongroises.

Le sport "peut et devrait être utilisé pour combattre toutes les formes de discrimination", a réagi le Haut-Commissariat aux Droits de l'homme des Nations unies, sollicité par l'AFP, sans commenter d'incident spécifique lié à la Coupe du monde.

Déjà en juillet 2022, la chercheuse auprès du programme Droits des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres de l'ONG Human Rights Watch Rasha Younes dénonçait une "Coupe du monde de la honte" et accusait la Fifa de "ne pas remplir ses promesses" de vigilance quant aux droits humains dans le pays-hôte.

"Malgré le bilan lamentable du Qatar en matière de droits humains, notamment autour des droits des travailleurs migrants, des restrictions sévères à la liberté d'expression et de réunion pacifique, des politiques étatiques qui discriminent et encouragent la violence contre les femmes et un environnement répressif envers les résidents et les visiteurs LGBT, le Qatar reste l'hôte du tournoi et n'a pas changé ses habitudes", martelait-elle à l'époque.

Capture d'écran du site des Proud Maroons, réalisée le 22 novembre 2022

Elle rappelait également que "les suggestions selon lesquelles le Qatar devrait faire une exception pour les étrangers rappellent implicitement que les autorités qataries ne croient pas que ses résidents LGBT méritent des droits fondamentaux" et soulignait que "cela [risquait] d'effacer la réalité répressive vécue par les résidents LGBT du Qatar". Pour dénoncer ces violences, certains militants LGBT+ qataris se sont d'ailleurs mobilisés notamment en ligne, à l'image du groupe "Proud Maroons", qui se décrit comme "le groupe de supporters LGBTQ+ de football dont le Qatar ne veut pas entendre parler".

23 novembre 2022 Ajout de métadonnées
Coupe du monde 2022