Non, une banque allemande n'a pas mis "fin au cash"

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Non, des banques allemandes n'ont pas prévu de mettre "fin au cash". Plusieurs publications prétendent pourtant que la Raiffeisen Bank et la Erste Bank vont mettre fin à l'utilisation d'argent liquide et arrêter leurs services de dépôts et retraits en agence. Mais ces affirmations sont fausses : la Raiffeisen Bank, qui a annoncé la fermeture de ses quatre agences dans une démarche de numérisation de ses services, conservera un distributeur de billets et autorisera toujours les dépôts dans son agence centrale, comme elle l'a indiqué à l'AFP. De son côté, la Erste Bank, qui est une banque autrichienne, n'a pas d'activité en Allemagne.

L'argent liquide va-t-il disparaître de certaines banques allemandes ? Depuis début novembre, plusieurs articles en français affirment que plusieurs banques allemandes, comme la "Erste Bank" ou la "Raiffeisen Bank", vont mettre "fin au cash".

Ces publications dénoncent la fin des services de retrait et de dépôt d'argent liquide supposément opérés par la "'première' banque allemande", un contexte de numérisation des services bancaires.

Des propos repris sur Twitter et Facebook par plusieurs publications, qui dénoncent une "guerre contre le cash" de la part des banques et institutions économiques, et redoutent que d'autres banques suivent cette évolution.

Capture d'écran d'un tweet reprenant l'article de Cointribune (réalisée le 18/11/2022)

D'où viennent ces allégations ? La plupart des posts partagent un article du site CoinTribune publié le 2 novembre. Ce site, qui se définit comme un site d'actualités sur le monde de la cryptomonnaie, y déclare que plusieurs banques allemandes, comme la "Erste Bank" ou la "Raiffeisen Bank", vont "cesser de fournir du cash" aux clients.

L'article affirme que la section locale de la Raiffeisen Bank du district du Haut-Taunus, près de Francfort, va fermer ses quatre agences en décembre et que "les dépôts et les retraits en agence (guichet et distributeur) ne seront plus possibles à l’avenir" pour les clients de la banque.

Des allégations accompagnés de propos critiques sur l'usage de la carte bancaire ou de paiements numériques : "Il est vrai que de plus en plus de personnes font l’erreur de se passer du cash", déclare l'article. "Peu réalisent que ces mauvaises habitudes nous mènent tout droit vers le techno-totalitarisme".

"Erste Bank" : une erreur de traduction

Mais aucune banque allemande n'a annoncé cesser de proposer des services de distribution ou de dépôt d'argent liquide.

Tout d'abord, la "Erste Bank", citée dans l'article, est une banque autrichienne et n'est pas implantée en Allemagne selon son site. "La banque Erste Bank mentionnée dans l'article n'est pas une banque allemande, mais une banque autrichienne", confirme la Bundesverband deutscher Banken, l'association des banques allemandes, contactée par l'AFP le 16 novembre.

Cointribune s'est en réalité appuyé sur une mauvaise traduction d'un article du 31 octobre d'un site en allemand dédié au numérique, Techbook, qui indiquait qu'une "première banque" (qui se traduit en allemand par "Erste Bank") allait "cesser d'émettre des espèces".

Une erreur qui a amené le site Cointribune à affirmer : "La banque allemande Erste Bank va cesser de fournir du cash".

Le titre de l'article de TechBook, qui mentionne une première banque ("erste bank") qui cesse d'émettre des espèces (capture d'écran du 18/11/2022)
La traduction en français via Google Traduction de l'article de TechBook, indiquant que la banque "Erste Bank n'émet plus d'espèces" (capture d'écran du 18 novembre 2022)

 

 

Comme d'autres sites en allemand, TechBook ne mentionne à aucun moment la banque autrichienne. Le site traitait en réalité de l'actualité de la banque coopérative Raiffeisen Bank du district du Haut-Taunus, qui a annoncé vouloir fermer ses quatre agences et retirer ses distributeurs de billets au 1er décembre 2022.

Une décision qui a poussé le site à déclarer : "La Raiffeisenbank du Haut-Taunus renonce à l'argent liquide à partir de décembre". Sauf que cette banque n'a jamais déclaré abandonner l'argent liquide.

Une numérisation des services, mais pas d'abandon de l'argent liquide

Mettant en avant une numérisation de ses services, la Raiffeisen Bank a en effet déclaré que ses quatre agences allaient fermer au 1er décembre, dans un communiqué de presse publié le 21 septembre 2022 et envoyé à l'AFP le 17 novembre.

Mais la banque, qui conservera une agence au sein de son siège dans la ville de Bad Homburg, a aussi indiqué que ce bureau offrira toujours un distributeur de billets et autorisera le dépôt d'argent liquide à ses clients, comme elle l'a indiqué à l'AFP le 17 novembre.

Par ailleurs, bien que les guichets automatiques des quatre agences seront aussi fermés, les clients de la banque pourront toujours retirer de l'argent dans les distributeurs d'autres banques, comme l'a expliqué le PDG de la banque dans le Haut-Taunus, Achim Brunner, dans une interview au média spécialisé sur le secteur de la finance biallo.de début octobre.

Interrogé sur les raisons qui ont poussé la banque à opérer ces fermetures d'agences, Achim Brunner a mis en avant une évolution rapide des comportements des clients "ces dernières années", qui a poussé la banque à accélérer sur son offre de services numériques.

Le PDG a notamment souligné l'"utilisation de plus en plus réduite" des agences par les clients : le "nombre de retraits d'espèces était inférieur à dix par jour dans toutes les agences" et les agences n'avaient en moyenne "que deux visiteurs par heure".

Une inquiétude liée à la fermeture d'agences

Plusieurs autres grandes banques allemandes ont aussi fait le choix de réduire leur offre d'agences face à l'évolution des comportements, comme la CommerzBank, qui a fermé 600 agences sur 1000 depuis le début de la pandémie.

La Deutsche Bank, aussi critiquée dans l'article de Cointribune pour avoir fermé des dizaines d'agences, a indiqué à l'AFP vouloir s'adapter aux besoins des clients, qui ont beaucoup évolué avec la crise sanitaire.

"Seuls 5 % environ de toutes les transactions en espèces (c'est-à-dire les dépôts ou les retraits) se font encore aujourd'hui au guichet d'une agence", décrit un porte-parole de la banque à l'AFP le 16 novembre. "Les gens choisissent de moins en moins de se rendre dans une agence bancaire pour effectuer leurs opérations bancaires quotidiennes".

Face aux accusations de fin d'utilisation du "cash", la Deutsche Bank assure toutefois : "nous n'aurons pas d'agences sans argent liquide sur l'ensemble du territoire".

Un des bureaux de la Deutsche Bank, à Francfor, le 4 février 2021. ( AFP / Armando BABANI)

L'Allemagne, un pays toujours attaché à l'argent liquide

En Allemagne, la population utilise toujours majoritairement l'argent liquide comme moyen de paiement principal. 58% des paiements pour des biens et services dans le pays ont été effectués en espèces en 2021, selon la dernière étude publiée par la Banque fédérale allemande, la Deutsche Bundesbank en juillet 2022.

"Concernant les paiements, l'argent liquide est toujours de loin le moyen le plus populaire en Allemagne", explique Johannes Beermann, membre du Conseil exécutif de la Bundesbank cité dans l'étude.

Un usage toutefois en nette baisse depuis quelques années du fait notamment de la pandémie et de la numérisation des usages : selon la dernière étude portant sur l'année 2017, le cash représentait encore 74% des achats, soit 16 points de plus qu'en 2021.

Cette dynamique n'est pas propre à l'Allemagne : selon un sondage mené en juillet 2020 par la BCE, 40% des Européens assuraient moins payer en espèces depuis le début de la pandémie.

"Même si l'usage d'argent liquide a baissé durant la pandémie, beaucoup des personnes interrogées [pour l'étude] voient le cash comme un moyen de paiement fiable qui protège leur vie privée et leur donne une bonne vision de leur dépense", nuance pour sa part la Banque fédérale allemande sur son site.

Une fiabilité aussi appréciée en France : "le moyen de paiement en qui les Français ont le plus confiance sont les billets et les pièces", a notamment rappelé Christophe Baud-Berthier, directeur des affaires fiduciaires de la Banque de France, lors des Journées de l'Economie le 15 novembre 2022.

Dans un contexte de crise et de guerre en Ukraine, ce dernier avait expliqué à l'AFP le 31 mars 2022: "Cela peut paraître anachronique, mais il y a beaucoup de gens aujourd'hui qui, par crainte de l'avenir, font le choix d'avoir des billets plutôt que de tout mettre dans un livret A".

Les distributeurs automatiques en France ne devraient dès lors pas disparaître de sitôt : fin 2021, la France métropolitaine comptait 47 853 DAB, selon la Banque de France, un chiffre en légère baisse de 2% par rapport à 2020.

Une personne retire de l'argent d'un distributeur de billets dans la banque Crédit Agricole, le 19 juin 2019, sur l'île de Groix. ( AFP / LOIC VENANCE)