Cette vidéo ne montre pas des Français détruisant des pick-up avant de quitter une mine au Burkina Faso

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Des Français qui s'apprêtent à quitter la mine de Perkoa au Burkina Faso et détruisent les véhicules en réponse à la nationalisation du site ? C’est ce que soutiennent de très nombreux internautes qui partagent une vidéo virale sur Facebook et Twitter où l’on voit un bulldozer détruisant deux pick-up. Attention, la mine de Perkoa n’est pas exploitée par une entreprise française, mais canadienne.

"La réaction des Français avant de quitter le Burkina Faso : voilà les responsables de la mine de Perkoa au Burkina, qui détruisent leurs véhicules avant de partir". Voici le texte qui accompagne une vidéo montrant la destruction de deux pick-up par un bulldozer. Selon plusieurs publications (1, 2, 3...) sur Facebook et sur Twitter, les faits se sont déroulés dans la mine de Perkoa. Cette destruction de pick-up serait un acte de colère ou de représailles à la présumée décision du Burkina Faso de nationaliser ses mines, indique cette autre publication en anglais sur Twitter.

Capture d'écran Facebook réalisée le 17 novembre 2022

Qui exploite la mine de Perkoa ?

Une recherche par mots-clés "exploitation mine de Perkoa" puis "entreprise mine de Perkoa Burkina Faso", nous permet de constater que la mine de Perkoa qui produit du zinc est exploitée par le Canadien Trevali Mining Corporation, spécialisée dans l'exploitation, le développement et l'extraction du zinc.

Cette entreprise exploite notamment les mines de Rosh Pinah en Namibie (zinc-plomb-argent), Caribou au Canada (zinc-plomb-argent) et Perkoa au Burkina Faso (zinc), peut-on lire sur son site internet. Trevali Mining Corporation détient 90% de cette mine via sa filiale Nantou Mining Burkina Faso S.A, mais plus pour très longtemps. Dans la section dédiée à l’actualité de l’entreprise, Trevali Mining Corporation annonce la liquidation de la mine.

"Suite au communiqué de presse du 6 octobre 2022 de la Société, le Tribunal Judiciaire de Commerce du Burkina Faso a accordé une ordonnance prévoyant la liquidation de la filiale Nantou Mining Burkina Faso S.A. ("Nantou Mining"), détenue à 90% par la Société. Un liquidateur a été nommé par le Tribunal Judiciaire et il est prévu que l'avis de cette nomination soit publié dans les journaux locaux conformément aux lois applicables et aux termes de l'ordonnance de liquidation", peut-on lire sur le site de l’entreprise.

Dans cette communication, l’entreprise précise que "le liquidateur a la responsabilité de la gestion des affaires de la mine de Perkoa et de sa filiale Nantou Mining". En d’autres termes, Trevali n’exerce plus de contrôle opérationnel sur la mine de Perkoa. Selon l'Agence Ecofin, cette liquidation s'explique par le fait que l’entreprise est en faillite au Burkina Faso mais également au Canada. "L’inondation meurtrière survenue plus tôt dans l’année à Perkoa a entrainé des difficultés financières insurmontables. Les activités sont à l’arrêt sur le site de la mine entrée en production en 2013 et qui a livré 161 millions de livres de zinc l’année dernière", précise l'Agence.

Capture d'écran site web de Trevali réalisée le 17 novembre 2022

Des véhicules impropres à la circulation

Une recherche par image inversée grâce à l’outil InVID-WeVerify nous permet de retrouver plusieurs articles et publications sur les réseaux sociaux en lien avec la destruction des pick-up montrée dans la vidéo. D’autres liens nous ramènent aux inondations qui ont eu lieu en avril 2022 dans le centre du Burkina Faso et qui ont affecté la mine de Perkoa. Parmi les résultats suggérés par Google figure aussi un Tweet du journaliste burkinabé Roméo Koeta qui évoque des véhicules "vétustes" et "impropres à la circulation" suite aux inondations.

Il reprend ainsi une information partagée sur le site internet du groupe burkinabè Oméga média. Une source interrogée par les journalistes indique que c’est le "sous-traitant Byrnecut qui a procédé à la casse de ces véhicules qui sont impropres à la circulation", en référence au sous-traitant australien travaillant sur la mine.

Contacté le 17 novembre 2022 par l’AFP, un journaliste de la radio nationale (RTBF) qui a été témoin de la scène confirme "que cette destruction de camionnettes a bien eu lieu sur le site de la mine de Perkoa". "Cette casse de pick-up a été effectuée par le sous-traitant Byrnecut et non l’entreprise Trevali Mining Corporation" indique Simon Céphas Bamouni. "En dépit des arguments avancés par l’entreprise pour justifier la destruction de ces véhicules, les populations locales ont estimé que cela était inhumain. Certains riverains auraient souhaité que ces pick-up soient donnés à des services de l’Etat ou des administrations locales au lieu de les démolir" relate-t-il.

Pourquoi donc la France a-t-elle été citée dans une affaire qui concerne uniquement le Burkina Faso, une entreprise canadienne et une autre australienne ? Pour le journaliste économique burkinabé Elie Kaboré, il n’y a qu’une seule explication. "Il y a un sentiment anti-français assez profond qui pousse certaines personnes à rendre la France responsable de tout dans ce pays. La France et les Français n’ont aucun lien avec cette affaire" martèle le journaliste. Responsable du site spécialisé dans l'actualité minière Mines-Actu Burkina Faso, il précise que "la France n’opère pas dans le secteur minier au Burkina Faso".

"Le Canada, la Russie et l’Australie sont les pays dont les entreprises ont signé des conventions minières avec le Burkina Faso. L’information faisant état d’une nationalisation des mines d’où la destruction des camionnettes par les Français est une fake new" indique Elie Kaboré.

L'ambassadeur pour la diplomatie française en Afrique, Anne-Sophie Avé, a également réagi sur Twitter à ces accusations, affirmant que "la France n'exploite aucune mine, ni au Faso ni au Mali. Zéro Français, Zéro entreprise française sur la photo ou dans cet accident de chantier".

Le secteur minier est l’un des piliers de l’économie au Burkina Faso, dominé principalement par l’exploitation de l’or, et constitue environ 11 % du PIB et près de 20 % des recettes de l’État. Les sociétés minières présentes au Burkina Faso sont souvent des filiales d'opérateurs internationaux. Il s'agit notamment de la Société des Mines de Taparko (SOMITA SA) filiale du Russe NordGold, de Burkina Mining Company (BMC SA), filiale du Groupe Avesoro, de la Société des Mines de Bélahouro, filiale du groupe anglais Avocet Mining, ou encore de Nantou Mining, filiale du Canadien Trevali.

Parmi les acteurs de l'industrie minière au Burkina Faso, on dénombre plusieurs entreprises venues du Canada. Elles sont majoritaires sur le terrain notamment dans l'exploitation de l'or, avec Limagold à Essakane et Semafo à Mana.

Deux sources proches de Nantou Mining Burkina Faso ayant requis l’anonymat ont indiqué à l’AFP que la société traversait une période houleuse depuis le verdict rendu dans l’affaire des huit mineurs décédés dans la mine de Perkoa pendant les inondations. La justice burkinabè a condamné en septembre le directeur général de la mine à 24 mois avec sursis et le directeur du sous-traitant Byrnecut à 12 mois avec sursis.

Les demandes d'entretien adressées aux entreprises Byrnecut et Trevali Mining Corporation par l'AFP sont restées sans suite.

Le coup d’Etat du 30 septembre 2022 au Burkina Faso s'est accompagné d'une vague de désinformation et a exacerbé le ressentiment anti-français, l’ancienne puissance coloniale étant régulièrement accusée d’être responsable de la dégradation sécuritaire au Sahel.

Au Mali voisin, où les relations se sont aussi fortement dégradées, la junte au pouvoir a poussé la France dehors après neuf ans de présence, préférant travailler - même si elle s'en défend - avec le sulfureux groupe paramilitaire russe Wagner. De nombreuses rumeurs sur les réseaux sociaux ont accusé par le passé les Français d'intervenir militairement dans la région pour s'emparer des ressources naturelles, notamment minières.

Paris, qui entend continuer à lutter contre les groupes jihadistes liés à Al-Qaïda ou au groupe Etat islamique, a revu son dispositif militaire au Sahel, qui comprend environ 3.000 militaires au Niger, au Tchad et au Burkina Faso, après avoir compté jusqu'à 5.500 hommes au plus fort de son déploiement.