Attention, ces photos ne montrent pas que la France est au Mali pour exploiter ses ressources naturelles

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Une publication partagée plus de 8.000 fois depuis mars 2019 prétend révéler, photos à l'appui, les réelles raisons de la présence militaire française au Mali: sur les images virales, on voit des soldats poser devant des montagnes de lingots d'or et des bulldozers en activité sur ce qui ressemble à des chantiers d'exploitation de ressources naturelles. Ces photos ont recommencé à circuler récemment, sur fond de tensions entre Paris et Bamako depuis la fin programmée de l'opération antijihadiste Barkhane au Sahel, entre accusations maliennes d’abandon par la France, critiques de la junte par Paris et possible partenariat entre Bamako et un groupe russe de mercenaires aux agissements décriés. Attention: aucune d'entre elle n'a de rapport avec la présence française au Mali. 

Sur certaines photos, des soldats prennent la pose, tout sourires, devant une marée de lingots d'or; sur d'autres, des bulldozers semblent s'affairer sur des sites d'exploitations de ressources naturelles. Ces images révèlent, selon l'internaute qui les partagent, "la cause de la guerre d'agréssion de la France au Mali [sic]". 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 11 octobre 2021

Cette publication, partagée plus de 8.000 fois depuis mars 2019, recommence à circuler massivement depuis début octobre 2021 sur fond de tensions franco-maliennes.

La France est présente dans le pays depuis l’intervention de l’armée française au Mali, lancée en 2013 sous le nom d'opération Serval, destinée à empêcher des jihadistes de s'emparer de Bamako. Serval est devenue Barkhane à partir de 2014. 

Les relations entre les deux pays se sont sérieusement envenimées le 25 septembre: le Premier ministre de transition malien Choguel Kokalla Maïga a alors accusé à l'ONU la France d'un "abandon en plein vol" en raison de la réorganisation de sa présence militaire au Sahel, et notamment de la restructuration de Barkhane. Il a alors défendu la décision de Bamako d'engager des discussions avec la société paramilitaire privée russe Wagner. L'éventualité d'un appel à cette société a déjà attiré au Mali les foudres d'une dizaine de pays européens. 

Les propos du Premier ministre de transition ont provoqué de très vives réactions françaises, y compris de la part du président Emmanuel Macron, qui a parlé de "honte".

Plusieurs infox au sujet de la présence française sur le sol malien ont circulé depuis ce regain de tensions (1, 2). Quoiqu'il en soit, cette fois encore, les photos virales n'ont aucun lien avec l'intervention militaire française au Mali. D'ailleurs, aucune de ces photos n'a été prise au Mali.

Destruction d'un stock de munitions en Centrafrique

La photo dans le coin supérieur droit de la publication que nous vérifions a été utilisée à de nombreuses reprises sur les réseaux sociaux pour accuser des armées étrangères, notamment l’armée française, de s’emparer de l’or des pays dans lesquelles elles sont présentes, notamment au Mali et à Haiti en 2017. Pourtant, ce cliché n'a été pris dans aucun de ces deux pays.

L’image de soldats en treillis manipulant des caisses de métal dans un trou provient en effet du ministère de la Défense français: elle accompagne, avec plusieurs autres clichés, un article du 10 février 2014 relatant la destruction en Centrafrique de 750 kilos de munitions saisies par les troupes françaises dans le cadre de l’opération Sangaris, menée dans le pays entre 2013 à 2016. Rien à voir donc avec une quelconque découverte d’or.

Capture d’écran du site du ministère de la Défense français, réalisée le 9 juin 2021

Soldats américains en Irak

Deux autres photos montrent des soldats posant devant une marée de lingots d'or. Tout comme l'image précédente, ce n’est pas la première fois que ces photos prétendant montrer des militaires étrangers piller le sous-sol aurifère du Mali circulent sur les réseaux sociaux. En octobre 2019, en septembre 2020 et en juin 2021, certaines de ces photos avaient fait l’objet de vérifications d'AFP Factuel, qui avait conclu qu’il s’agissait d’images détournées.

La recherche d’image inversée conduit à des pages en rapport avec l’intervention américaine en Irak, déclenchée en mars 2003.

Capture d'écran d'une photo sur Facebook, réalisée le 12 octobre 2021
Capture d'écran d'une photo sur Facebook, réalisée le 12 octobre 2021

 

 

Elles ont été relayées ces dernières années par plusieurs publications trompeuses, vérifiées par des médias de vérification (12).

Ces images ont été prises en mai 2003, lors de la saisie d’une cargaison dans un camion à Kirkouk, dans le nord de l’Irak. Selon l’agence de presse Reuters, qui avait relaté cette saisie, les troupes américaines avaient alors saisi 2.000 lingots d'or de 18 kilos. Selon le  New York Times, les analyses menées suite à cette saisie ont révélé que ces lingots n’étaient pas composés d’or, mais d’un mélange de cuivre et de zinc. 

La gazette de Chillicothe, petite ville située dans l’Ouest de l’Ohio, dans le nord-est des Etats-Unis, s’est également fait l’écho de cet événement en incluant dans son article une photographie d’un militaire originaire de la commune ayant participé à l’opération. On reconnaît sur cette photo le conteneur visible dans les publications virales sur Facebook.

Terrassement dans le sud de la France

La photo de quatre véhicules militaires au milieu de la végétation a quant a elle été prise non pas au Mali, mais dans le sud de la France, à Laudun-L'Ardoise (Gard). Une recherche d'image inversée sur le moteur de recherches Yandex permet de la retrouver sur le site de la Légion étrangère, en illustration d'un article signé par le général de division Jean Maurin, commandant de la Légion étrangère jusqu'en 2018

Sollicité par l'AFP, le capitaine Cédric Sabadotto, porte-parole de la Légion étrangère, a reconnu cette photo, prise lors d'une mission de "terrassement" menée par le 1er régiment étranger de génie de la Légion basé à Laudun-L'Ardoise.  L'image virale a plus précisément été prise sur le terrain vague, derrière le régiment, une zone qui "sert d'entraînement aux engins du génie", a ajouté le porte-parole. 

Capture d'écran de Google Maps, réalisée le 12 octobre 2021

"Le 1er régiment étranger de génie utilise les mêmes engins lors d'événements climatiques forts", a précisé le capitaine Cédric Sabadotto, notant que le même type de véhicules avait été déployé pour déblayer les routes après que la tempête Alex a frappé les vallées de la Vésubie et de la Roya (Alpes-Maritimes) en 2020. Quoi qu'il en soit, ce régiment n'a pas pour "vocation" l'exploitation des ressources naturelles, a-t-il noté.

Ce n'est par ailleurs pas la première fois que cette photo est sortie de son contexte: cette "fake news" tourne depuis au moins un an, toujours selon le porte-parole.

Exploitation minière en Mauritanie

Enfin, sous la toute dernière photo de la publication virale, un commentaire donne un indice sur sa provenance. Il s'agirait d'une exploitation minière à Akjoujt, petite ville connue surtout pour ses gisements de cuivre et d'or. Toujours selon l'internaute qui commente l'image, le site appartiendrait à "MCM" - Mauritanian Copper Mines, une branche de la multinationale canadienne First Quantum Minerals Std spécialisée dans l'exploitation, le développement et l'extraction du cuivre.

Cette société possède et exploite bien la mine de Guelb Moghrein, à proximité de la ville d'Akjoujt, comme précisé sur son site. La scène visible dans la photo virale présente par ailleurs de nombreuses similitudes avec la photo trouvée dans une brochure profilant Mauritanian Copper Mines, produite par le magazine spécialisé Africa Outlook : la coupole grise ornée des mêmes marques blanche (rectangles rouges), la construction et le tuyau gris (rectangles bleus), et les bâtiments environnants (rectangles verts et roses). 

Capture d'écran d'une photo Facebook, réalisée le 12 octobre 2021
Capture d'écran de la brochure "Extracting potential from the Guelb-Moghrein copper-gold mine" produite par Africa Outlook, réalisée le 12 octobre 2021

 

 

On reconnaît également la coupole grise sur les photos géolocalisées à Guelb Moghrein visibles sur Google Maps.

Capture d'écran de Google Maps, réalisée le 13 octobre 2021

Contacté par l'AFP, un haut responsable de MCM a en effet confirmé que la photo montrait bien l'exploitation de Guelb Moghrein, sans plus de précisions.

Des élections compromises

En lien avec le contexte diplomatique tendu décrit plus haut dans cet article, le 11 octobre, le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop a jeté de nouveaux doutes sur la tenue d’élections à la date prévue de février 2022, en rejetant les "diktat" des partenaires de son pays.

M. Diop a laissé entendre que les scrutins présidentiel et législatif du 27 février pourraient ne pas se tenir "si la situation sécuritaire n’est pas prise en charge". "Nous avons un défi supplémentaire qui est venu avec le désengagement du partenaire français qui risque de créer un vide sécuritaire que l’Etat malien doit combler", a ajouté M. Diop.

Paris a entrepris de réorganiser son dispositif militaire au Sahel, en quittant notamment les bases les plus au nord du Mali (Kidal, Tombouctou et Tessalit) et en prévoyant de réduire ses effectifs dans la région d'ici à 2023 à 2.500-3.000 hommes, contre plus de 5.000 aujourd'hui.

15 octobre 2021 15 octobre 2021 - Revoici avec la mention "False" remplacée par "Faux" dans l'image en tête d'article