Non, le Niger n'a pas suspendu ses exportations pétrolières au Mali en réaction aux attaques de Bamako contre son président

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Selon un message largement partagé sur Facebook, le Niger aurait suspendu ses exportations pétrolières vers le Mali en réaction aux récents propos tenus par le Premier ministre malien à l’encontre du président nigérien. C'est faux: la mesure de suspension du transit des produits pétroliers destinés au Mali voisin est antérieure et sans lien avec les allégations d'Abdoulaye Maïga affirmant que Mohamed Bazoum n'est "pas un Nigérien".

Les relations diplomatiques, déjà tendues entre le Niger et le Mali, se sont encore dégradées le 24 septembre alors que le Mali prenait part au débat général annuel de l’Assemblée générale des Nations unies, à New-York.

Dans son discours qui fait le bilan des relations bilatérales du Mali avec d’autres instances, le Premier ministre malien par intérim Abdoulaye Maïga a proféré des piques cinglantes à l’encontre du président nigérien, Mohamed Bazoum, qualifié d’"étranger qui se réclame du Niger" (à partir de 5 minutes 56 secondes). Des propos qui ont suscité une vive indignation au Niger et encore refroidi le dialogue entre les deux pays.

Dans ce contexte diplomatique conflictuel est apparu sur Facebook un message selon lequel en réponse aux propos d’Abdoulaye Maïga à la tribune de l’Onu, "le Niger de Bazoum à la solde française [aurait] interdit le transit du pétrole malien sur son territoire sauf les carburants de la Minusma (France et Otan)".

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 29 septembre 2022

Ce message, repris par une dizaine de publications sur Facebook (1,2…), a été partagé une centaine de fois depuis le 27 septembreet suscite de virulentes réactions d’internautes maliens. Nombre d'entre eux réclament ainsi des "mesures de réciprocité" de la part de Bamako.

Capture d'écran de commentaires liés à la publication Facebook incriminée, réalisée le 30 septembre

Or, la décision de Niamey de suspendre le transit des produits pétroliers destinés au Mali voisin, est antérieure et sans lien avec les récentes attaques de Bamako contre le président Mohamed Bazoum.

Une mesure qui découle de "pratiques frauduleuses"

Comme l’explique cette dépêche de l’AFP, "la suspension de la délivrance des autorisations de transit de produits pétroliers accordées aux usagers sur le Mali" a été annoncée dans une note de service du 21 septembre, par la direction générale des douanes du Niger. Cette mesure a donc été prise trois jours avant le discours d’Abdoulaye Maïga, prononcé à la tribune de l’Onu le 24 septembre.

Les produits destinés à la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma) sont eux exemptés de cette suspension, souligne cette note. En outre, les douanes ont annoncé la "suspension" des autorisations "déjà délivrées" pour la fourniture des produits pétroliers au Mali qui ne sont pas destinées à la mission onusienne.

Mais "cette mesure de suspension ne concerne pas les exportations des produits pétroliers raffinés du Niger qui continuent d'être exportés vers le Mali", a précisé dans un communiqué Tidjani Abdoulkadri, le porte-parole du gouvernement du Niger.

Selon M. Abdoulkadri, la mesure de suspension "n'a rien à voir" avec les déclarations d’Abdoulaye Maïga à l’Onu.

Communiqué du gouvernement nigérien sur la décision de suspendre le transit des produits pétroliers vers le Mali

"Il y a une coïncidence hasardeuse du calendrier que certains ont essayé d'interpréter comme étant une sorte de mesure de représailles à l'endroit du peuple frère malien. Il n'y a aucune corrélation", a de son côté expliqué le ministre des Finances du Niger, Ahmat Jidoud, au cours d'une sortie médiatique.

Selon le porte-parole du gouvernement du Niger, la douane nigérienne avait accordé en août des autorisations à certaines sociétés pour acheminer des produits pétroliers du Nigeria vers certains pays voisins comme le Mali, via le Niger.

Mais ces sociétés s'adonnaient à des "pratiques frauduleuses" en écoulant leurs produits "exonérés et de taxes et des droits de douanes" sur le marché nigérien auquel ils n'étaient pas destinés, a-t-il justifié.

Guerre froide entre le Niger et le Mali

Les relations entre le Mali et le Niger se sont détériorées depuis juillet . Alors qu’il était invité à l’Elysée par le président français Emmanuel Macron, le chef d'Etat nigérien a fustigé la junte malienne, au pouvoir depuis mai 2021 à la suite d’un coup d’Etat, le second en moins d’un an.

“Il ne faut pas permettre que les militaires prennent le pouvoir parce qu'ils ont des déboires sur le front où ils devraient être et que les colonels deviennent des ministres ou des chefs d'État", avait déclaré Mohamed Bazoum, lors d'une conférence de presse commune avec son homologue français à Paris. "Qui va faire la guerre à leur place ? Ce serait facile si chaque fois qu'une armée de nos pays a un échec sur le terrain, elle vient prendre le pouvoir ! C'est ce qui s'est passé par deux fois au Mali. (...) Ce ne sont pas des choses acceptables", avait-il ajouté.

Une sortie décriée par le gouvernement malien qui s’était alors fendu d’un communiqué de son ministère des Affaires étrangères pour faire part de sa "vive protestation".

Le Niger et le Mali sont confrontés à d’énormes défis sécuritaires, comme tous les pays du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Mauritanie et Tchad). Les deux États font face, depuis des années, aux attaques de mouvements jihadistes affiliés au groupe Etat islamique (EI) et à Al-Qaïda.

La sécurité dans la région du G5Sahel, avec la mission de l'ONU, la Force conjointe du G5Sahel, et l'opération française Barkhane ainsi que les forces françaises prépositionnées au Sénégal et en Côte d'Ivoire, en août 2022 ( AFP / Selim SAHEB ETTABA)

Mais les tensions actuelles dépassent largement le cadre des relations bilatérales entre le Mali et le Niger. Depuis le putsch de 2020 et surtout le second de 2021 consolidant leur emprise à la tête du pays, les militaires maliens ont coupé les ponts avec la France et ses alliés européens et se sont tournés vers la Russie. Les derniers soldats français déployés pendant des années au sein de l'opération Barkhane ont quitté le Mali en août, une partie d'entre eux s'étant repliée au Niger voisin.

Le Mali s'est également vu infliger six mois d'embargo commercial et financier par la Communauté des Etats ouest-africains (Cédéao), qui réclame depuis des mois le retour des civils au pouvoir. Le pays est par ailleurs en crise diplomatique ouverte avec la Côte d'Ivoire sur le sort de 46 soldats ivoiriens arrêtés en juillet.

Nouvelle stratégie antijihadiste

Niamey et Bamako ont adopté des stratégies différentes pour juguler les violences, du moins depuis que le Mali s’est désolidarisé du G5 Sahel, une force militaire conjointe qui regroupait jusqu'au mois de mai le Niger, le Burkina, la Mauritanie, le Tchad et le Mali.

Largement financée par l'Union européenne, cette force représentait aux yeux des partenaires internationaux du Sahel une porte de sortie dans une région en proie aux violences jihadistes.

Les ministres de la Défense et les chefs d'état-major des pays du G5 Sahel ont tenu, le 22 septembre, une réunion extraordinaire à Niamey pour réfléchir à une "nouvelle stratégie" pour cette force antijihadiste après le retrait du Mali en mai.

Cette réunion visait à "échanger sur la nouvelle configuration" de la Force conjointe après "le retrait du Mali" et le "départ de Barkhane" de ce pays, selon le communiqué final.

"Cette situation nous impose d'adopter de nouvelles stratégies pour lutter efficacement contre les groupes armés terroristes dans l'espace commun", indique aussi ce texte.

Mi-mai, les autorités de transition au Mali, empêchées d'en assurer la présidence, ont décidé de se retirer du G5 Sahel et de sa force conjointe, invoquant une "perte d'autonomie" et "une instrumentalisation" au sein de l'organisation.

En juillet, Mahamat Idriss Déby du Tchad et Mohamed Bazoum du Niger avaient martelé vouloir garder le G5 en vie, malgré le départ du Mali.

30 septembre 2022 Revoici sans coquille dans le titre