Une ampoule qui s'allume grâce au graphène d'une serviette hygiénique ? Attention à cette vidéo

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Certaines serviettes hygiéniques qui contiendraient une bandelette de graphène, un nanomatériau 100 fois plus fin qu'un cheveu, permettent d'allumer une ampoule électrique grâce à un simple frottement entre les deux, soutiennent des internautes sur Twitter, Facebook et Telegram. Ils partagent, en guise de preuve, une vidéo montrant un homme affirmant procéder à une telle démonstration. Mais comme l'expliquent des spécialistes du graphène et du génie électrique à l'AFP, une telle vidéo n'a aucune valeur scientifique probante. Par ailleurs, selon un rapport de l'Anses sur la sécurité des protections intimes publié en 2019, les serviettes hygiéniques commercialisées en France ne contiennent pas de graphène. 

"Cette expérience montre que le graphène contenu dans une serviette hygiénique peut alimenter une ampoule électrique". Sur Facebook (1), Twitter (2, 3) et Telegram (4, 5), des internautes partagent une même vidéo censée démontrer, en un peu plus d'une minute, les propriétés inattendues de ce nanomatériau (100 fois plus fin qu'un cheveu). 

"Voilà une serviette hygiénique. [...] Comme vous pouvez le voir, rien ne se passe, il s'agit d'une ampoule de 7 watts", commente dans un premier temps, en anglais, le vidéaste en détachant une bandelette de la serviette pour la frotter au plot de l'ampoule.

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 24 août 2022.
Capture d'écran réalisée sur Facebook le 24 août 2022.

 

 

Il réitère ensuite l'expérience après avoir trempé la bandelette dans un verre, et, tandis que l'ampoule s'illumine l'espace de quelques secondes, il ajoute : "Quand la bandelette est mouillée, l'ampoule s'éclaire. Donc le graphène s'active clairement quand la bandelette est mouillée. C'est puissant, très puissant".  

Cette expérience a également circulé auprès du public anglophone, notamment sur une chaîne Telegram où elle a été visionnée plus de 168.000 fois depuis le 14 août, avec la même légende : "Cette expérience montre que le graphène contenu dans une serviette hygiénique peut alimenter une ampoule électrique".

Capture d'écran réalisée sur Telegram le 24 août 2022.

Une vidéo sans "aucune valeur probante" 

Mais, comme l'expliquent plusieurs spécialistes en génie électrique et en graphène à l'AFP, la "démonstration" faite dans cette séquence n'a pas de portée scientifique. 

"La vidéo n'a aucune valeur probante, on ne sait pas quel type d'ampoule est utilisé et on n'y voit pas grand chose à part un flash de lumière à un moment", estime Melika Hinaje, professeur d'université en génie électrique à l'université de Lorraine et membre du laboratoire Groupe de recherche en énergie électrique de Nancy (Green).  

"La vidéo ne contient aucune preuve permettant d’affirmer que la bandelette [montrée par le vidéaste] contient du graphène", abonde Emmanuel Flahaut, directeur de recherche au CNRS spécialiste du graphène, "un matériau d'épaisseur monoatomique formé par l'arrangement d’atomes de carbone sous la forme d’un réseau hexagonal, à la manière d'un nid d’abeille."

A supposer que la vidéo montre bien une bandelette de graphène, ce dernier "est incapable de générer de l'énergie par lui-même", comme l'explique à l'AFP Vincent Bouchiat, directeur de recherche au CNRS en disponibilité et fondateur de Grapheal, une startup consacrée à l'application médicale de ce nanomatériau. 

"Le fait que l'ampoule reste allumée est impossible" 

"Il faut qu'il y ait une action de transfert d'énergie, soit par un stress mécanique, soit par le contact avec l'eau, qui circule sur le graphène et génère une tension électrique", poursuit le spécialiste.

Bien que le vidéaste trempe la bandelette dans un contenu liquide avant que l'ampoule ne s'allume, le passage qui suit trahit une probable manipulation, selon Bilal Amghar, enseignant-chercheur et responsable du laboratoire d’électricité au sein de l'Ecole spéciale des travaux publics, du bâtiment et de l'Industrie (ESTP) : "Le fait que l'ampoule reste allumée est impossible : pour que ce soit le cas, il faut que l'électricité reste stockée."

"Si l'ampoule restait allumée seulement une fraction de seconde après une décharge, selon le même principe qu'une règle qu'on aurait frottée et qui permet d'attirer des petits bouts de papier sans contact, ce serait éventuellement possible mais ce n'est pas le cas ici. La personne utilise vraisemblablement une ampoule à LED avec une petite batterie ou une pile rechargeable", analyse Bilal Amghar.

Ce type d'ampoule en vente sur Internet et doté d'une autonomie de plusieurs heures peut en effet s'éclairer lorsque le plot et le culot sont connectés via les doigts, comme on peut le voir sur la vidéo de démonstration ci-dessous. 

"Pour que l'ampoule reste allumée, c'est qu'elle dispose d'un organe de stockage qui l'alimente même quand on a arrêté de gratter, l'énergie emmagasinée est restituée.", ajoute Melika Hinaje. 

La prétendue démonstration faite dans la vidéo lui paraît "d'autant moins plausible" que "l'aspect flexible des serviettes hygiéniques nécessite un recours à du graphène sous forme de poudre, ce qui le rend encore moins conducteur.

Pas de graphène dans les serviettes hygiéniques commercialisées en France, selon un rapport de l'Anses de 2019 

Si Reeta, une entreprise indienne, propose bien, sur son site, des serviettes hygiéniques au graphène et les présente comme une "première" en Inde, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES), qui avait mené publié en décembre 2019 un rapport sur la sécurité des produits intimes vendus en France, indique à l'AFP ne pas avoir "eu connaissance, dans ce cadre, de la présence de graphène dans les produits de protection intime, via la recherche bibliographique et les auditions réalisées.

L'Anses rappelle par la même occasion qu'"en France et Europe, les tampons, serviettes hygiéniques, protège-slips et coupes menstruelles ne relèvent d’aucune réglementation spécifique que ce soit pour leur composition, leur fabrication ou leur utilisation". Ils restent cependant soumis à la directive de sécurité générale des produits 2001/95/CE, qui implique "une mise sur le marché de produits sûrs pour une utilisation prévue et raisonnable pour le consommateur". 

Capture d'écran réalisée sur le site de "Neeta Hygiene" le 24 août 2022.

Ces dernières années, l'AFP Factuel a consacré plusieurs articles au graphène - ou sa forme dégradée, l'oxyde de graphène -, qui a été accusé(e) à tort,  sur les réseaux sociaux, de figurer dans certains produits, comme des médicaments ou encore dans le vaccin anti-Covid de Pfizer

Ainsi que le souligne Vincent Bouchiat, "il y a une confusion autour du graphène car il existe sous différentes formes : il peut être en poudre, ou bien être utilisé comme une couche fine semblable à un vernis. Certaines propriétés du graphène sont liées à sa forme, elle lui confère des qualités et des défauts".

Des propriétés du graphène "plus liées à l'hygiène" 

Le fait d'intégrer du graphène dans des serviettes hygiéniques présente-t-il vraiment une valeur ajoutée par rapport à une serviette "standard"? Pour Erik Dujardin, chercheur au Centre d'élaboration de matériaux et d'études structurales du CNRS, "le graphite, qui est un empilement de feuillets de graphène, est un très bon absorbant de graisses et de gaz mais pas de liquides donc il ne va pas absorber les règles."

"Le gel à base de polymère contenu dans certaines serviettes hygiéniques comme dans les couches le fait beaucoup mieux", estime le spécialiste, tout en soulignant qu"aujourd’hui, quelle que soit la technique utilisée, la production du graphène reste très coûteuse."

Selon Emmanuel Flahaut, "l’unique argument en faveur de l’utilisation de graphène dans les serviettes hygiéniques pourrait être une certaine activité antimicrobienne". Un avis partagé par Vincent Bouchiat, pour qui ce type de serviette mise sur des propriétés du graphène "plus liées à l'hygiène", à l'instar "de sous-vêtements pour hommes à base de graphène récemment testés en Chine" : "Si les parties absorbantes de la serviette sont chargées en graphène, elles vont peut-être moins sentir ou générer moins de microbes et éviter la macération".