( AFP / ERIC PIERMONT)

Moins d'emplois malgré des bénéfices record ? Des accusations tenaces contre le CAC 40 mais un flou statistique

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Réfutant la théorie du "ruissellement" économique, le député insoumis François Ruffin a affirmé que les géants du CAC 40 avaient dégagé des bénéfices record en 2021 mais supprimé "17.000 emplois" en France cette même année. Ce chiffre, qui provient d'un observatoire très critique sur les multinationales, agrège des données publiques qui ne reflètent qu'une partie de la réalité. Tendanciellement, de récents travaux de l'Insee montrent toutefois que les grandes entreprises détruisent traditionnellement des postes dans leur coeur de métier et compensent ces pertes en rachetant des petites entreprises innovantes et créatrices d'emplois.

François Ruffin ne s'en cache pas : il n'est pas un grand adepte de la théorie du "ruissellement" selon laquelle les profits au sommet de la pyramide économique finiraient par rejaillir sur l'ensemble de la société.

Invité lundi 16 mai sur RTL, le député insoumis de la Somme et candidat à sa réélection l'a de nouveau montré en défendant la mise en place d'"une contribution exceptionnelle" sur les bénéfices sans précédent réalisés par les plus grandes groupes français en 2021. Selon M. Ruffin, il faut d'urgence s'attaquer à ce "déséquilibre".

- "(Ces groupes, ndlr) créent aussi de l'emploi, est-ce que ce n'est pas un peu manichéen?", lui rétorque le journaliste de RTL.

- "Non, vous dites des choses mensongères", réplique M. Ruffin, "et je vous invite, j'invite à un fact-checking là : c'est que le CAC 40 qui a fait 160 milliards d'euros de profits, qui a versé 80 milliards d'euros de dividendes, a supprimé 17.000 emplois en un an".

L'accusation lancée par le député fait écho au débat ancien sur des "licenciements boursiers" auxquels procéderaient les grands groupes pour réduire leurs coûts salariaux même quand ils sont en bonne santé, dans le but d'améliorer leur rentabilité et mieux rémunérer leurs actionnaires. Un rapport sénatorial s'était penché sur cette question en 2012, alors que l'économie se remettait lentement de la crise financière mondiale.

Le "fact-checking" demandé par François Ruffin invite toutefois à nuancer ses propos. Si les quarante premières capitalisations boursières françaises ont bien réalisé des profits record l'année dernière, le chiffre de 17.000 suppressions d'emplois en France évoqué par le député n'est pas consolidé : il s'agit d'une estimation d'un observatoire revendiquant une approche critique des multinationales et travaillant à partir des documents rendus publics par certaines entreprises.

De récents travaux de l'Insee portant sur une période plus ancienne et un échantillon plus large d'entreprises tendent toutefois à montrer que les grands groupes détruisent bien des postes dans leur coeur de métier et compensent en rachetant des entreprises plus petites, plus innovantes et plus dynamiques sur l'emploi.

D'où viennent les chiffres ?

Les quelque 160 milliards d'euros évoqués par François Ruffin ne proviennent, eux non plus, pas de statistiques officielles. Ce chiffre a été calculé par le quotidien économique Les Echos qui a, en mars, épluché les rapports annuels des quarante plus grandes entreprises françaises et additionné leurs bénéfices, ou "résultat net part du groupe" dans le jargon financier.

Après une année 2020 plombée par la pandémie de Covid, les géants français ont donc remonté la pente, la palme revenant à Vivendi, dont les 24,7 milliards d'euros de bénéfices sont en grande partie liés à la plus-value tirée de la cession d'Universal Music Group. Avec 14,1 milliards d'euros de bénéfices, TotalEnergies arrive en deuxième position en ayant profité de la forte hausse des cours du pétrole et de gaz l'année précédente. Seuls deux de ces groupes ont été dans le rouge dans l'année dernière.

Selon les Echos, cette performance efface un précédent record datant de 2007 et traduit le rattrapage mondial de l'activité observé après l'année noire de 2020.

Une part de ces bénéfices a été redistribuée aux actionnaires sous la forme de dividendes. En France, selon le rapport annuel du gestionnaire d'actifs Janus Henderson, la somme totale de ces versements a atteint 54,6 milliards de dollars, plus haut niveau dans l'Union européenne.

François Ruffin, qui avance le chiffre de "80 milliards", fait une petite confusion puisqu'il agrège dividendes --dont le bénéfice réel pour les actionnaires est parfois discutable-- et rachats d'actions. Cette dernière opération consiste pour un groupe à racheter une partie de ses titres et donc de réduire le nombre d'actions en circulation, ce qui fait mécaniquement grimper leur prix et donc la valeur détenue par les actionnaires.

Quid des suppressions d'emplois ?

Faute de données officielles, les 17.000 suppressions d'emplois auxquelles se réfère François Ruffin proviennent de l'Observatoire des multinationales. Dans une note publiée en mai 2022, cette structure proche de l'association Attac dresse un bilan très critique des pratiques des entreprises du CAC 40, malgré leur bonne santé financière et les fonds publics perçus à la faveur du "quoi qu'il en coûte".

"Les suppressions d'emplois se poursuivent dans la plupart des multinationales tricolores", écrit l'observatoire en évaluant donc les pertes à "plus de 17.000 emplois" en France par rapport à 2020.

Pour arriver à cette estimation, les auteurs de la note ont principalement compulsé les rapports annuels des grands groupes et fait la différence entre les effectifs fin 2020 et fin 2021, explique à l'AFP l'un deux, l'économiste Maximes Combes qui défend la solidité de ces données malgré des limites.

Ces chiffres ne portent que ainsi que sur les 25 entreprises du CAC qui, dans leurs rapports, font le distinguo entre leurs emplois sur le sol français et à l'étranger.

Surtout, la baisse constatée des effectifs d'une année sur l'autre peut aussi bien résulter de suppressions d'emplois que traduire la vente par un grand groupe d'une filiale dont les emplois ne seront pas "détruits" mais transférés dans une autre entité. Inversement, la hausse des effectifs n'est pas forcément synonyme de créations d'emplois mais peut résulter de l'intégration d'une autre entreprise et de ses salariés.

"Sur la base des données fournies par les groupes, nous ne sommes pas en mesure de dire qu’une augmentation des effectifs entre fin 2020 et fin 2021 est due à une création nette d’emplois de la même manière que nous ne pouvons pas dire qu’une baisse de ce solde est le fruit d’une suppression d’emplois", indique Maxime Combes. "On peut dire que ce sont des emplois en moins déclarés par ces groupes", ajoute-t-il, tout en assurant qu'il y a a bien une tendance aux suppressions d'emplois l'oeuvre depuis plusieurs années dans les grands groupes.

"Pris globalement, le CAC 40 a une tendance robuste à supprimer des emplois en France et à en créer à l’international", affirme-t-il.

Sollicité par l'AFP pour évaluer la fiabilité de ce chiffre, l'organisation patronale de l'Afep, qui représente les 112 plus grandes entreprises françaises, n'a pas donné suite. Le Medef a lui fait savoir qu'il représentait autant les moyennes que les grandes entreprises.

Les grandes entreprises et l'emploi

Au-delà des incertitudes sur les chiffres, l'affirmation de François Ruffin fait plus largement écho à l'idée tenace selon laquelle les grandes entreprises seraient moins porteuses de créations d'emplois.

Selon une étude de l'Afep datant de 2018, 3,5 millions de personnes travaillent certes dans une grande entreprise, soit un emploi privé sur cinq en France, mais cela ne dit pas tout des dynamiques à l'oeuvre en termes d'emplois.

"Le gros de l'emploi se trouve dans les petites entreprises mais la croissance de l'emploi se fait davantage avec les petites", résume l'économiste Eric Heyer, de l'Observatoire français des conjectures économiques (OFCE).

Ce sont également les conclusions d'une vaste étude de l'Insee publiée en 2021.

Selon ces travaux, si on exclut les évolutions d'effectifs liées à des rachats d'entreprises, les grands groupes (plus de 5.000 salariés, au moins 1,5 milliard de chiffres d'affaires) ont supprimé 246.300 emplois de plus qu'ils n'en ont créé entre 2008 et 2017. Sur la même période, les entreprises de taille intermédiaire affichent, elles, un solde largement positif avec 67.800 emplois créés.

D'après les auteurs de l'étude, interrogés par l'AFP, ce sont les entreprises jeunes et innovantes qui créent beaucoup d'emplois dans leurs premières années d'existence tandis que les entreprises plus grosses et plus anciennes auront tendance à en détruire sur leurs activités historiques, qui sont souvent des marchés déclinants.

"C'est vrai que les grandes entreprises, sur leur cœur de métier, détruisent des emplois mais ça n’a rien d’exceptionnel", explique Hervé Bacheré, un des auteurs de l'étude. "C’est une logique d’entreprise vieillissante qui s’épuise et qui, pour compenser ce vieillissement, va se diversifier dans des activités plus innovantes. Pour cela, plutôt que de repartir de zéro et de créer directement des emplois, elles vont racheter ce qu'il y déjà sur le marché".

En France, note-t-il, il ne semble pas qu'il y ait eu, depuis longtemps, d'équivalent à des entreprises comme Google ou Apple, qui sont parties de rien pour devenir des mastodontes. "En France, les boites innovantes qui marchent bien finiront toujours pas être rachetées, sans doute parce qu’on ne trouve pas d'investisseurs qui acceptent d’injecter des fonds sans prendre le pouvoir".

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