( AFP / RICHARD BOUHET)

Les bulletins de vote dépouillés après 20h non comptabilisés ? C'est inexact

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Les résultats de l'élection présidentielle ont-ils ignoré les bulletins de vote dépouillés après 20h ? C'est ce que prétendent des publications massivement relayées sur Facebook quelques jours après le second tour du scrutin. Puisque "les résultats ont été annoncés à 20h" par les médias, alors que plusieurs bureaux de vote étaient encore ouverts ou en train de comptabiliser les voix, des internautes remettent en cause leur fiabilité. Mais attention : le directeur du pôle politique de l'Ifop a expliqué à l'AFP que les chiffres affichés à 20h à la télévision ne sont que des "projections" calculées par les instituts d'opinion, tandis que les résultats définitifs sont officiellement communiqués, trois jours après le vote en France métropolitaine, par le Conseil constitutionnel.

"Je viens de procéder aux dépouillements des élections. Il est 20h30 et nous venons tout juste de finir de comptabiliser les votes. Or, les résultats ont été annoncés à 20h. Sachez que votre vote ne compte pas, les résultats sont basés uniquement sur les estimations des journalistes", peut-on lire dans une publication Facebook mise en ligne le 24 avril, soir du second tour de l'élection présidentielle, et relayée près de 1500 fois.

Dans une vidéo publiée ce même 24 avril et partagée plus de 8000 fois, un autre internaute s'étonne violemment d'observer, à travers sa fenêtre, le dépouillement en cours des bulletins de vote dans sa commune, alors que la réélection d'Emmanuel Macron a déjà été annoncée par les chaînes de télévision.

"Comment peut-on donner des résultats à 20h alors que moi j'ai participé au dépouillement dans ma ville et que j'ai terminé à 20h40???", interrogeait déjà, dès le premier tour, un post Facebook partagé 56 000 fois.

Ces questionnements ont provoqué l'incompréhension voire l'indignation de plusieurs internautes, certains dénonçant la "tromperie" du gouvernement actuel, qui aurait "truqué" les résultats du scrutin à la faveur de la réélection d'Emmanuel Macron.

Les pourcentages affichés par les chaînes de télévision à 20h, le soir du second tour de l'élection présidentielle, ne sont toutefois par les résultats définitifs du scrutin. Il s'agit en réalité de projections calculées par les instituts de sondage, qui "extrapolent les résultats finaux sur la base de premiers bulletins dépouillés" et "anticipent les résultats des bureaux de vote qui ne sont pas encore dépouillés par le biais d'un algorithme", a expliqué à l'AFP le directeur du pôle politique de l'Ifop.

Des estimations, non pas des résultats définitifs

En France, le jour du vote pour l'élection présidentielle, la tradition médiatique veut que de premiers chiffres soient communiqués dès 20h à la télévision.

A cette heure-là le 24 avril 2022, TF1 annonçait ainsi la victoire du président sortant Emmanuel Macron avec 58 % des voix, contre 42% des voix pour sa rivale du Rassemblement National Marine Le Pen, selon les données de l'Ifop-Fiducial pour TF1-LCI.

De son côté, France 2 annonçait la réélection d'Emmanuel Macron avec 58,2% des voix contre 41,8% des voix pour Marine Le Pen, selon Ipsos.

Ces pourcentages, relayés par les médias alors que certains électeurs étaient toujours en train de voter, ne sont cependant pas les résultats définitifs de l'élection présidentielle.

Il s'agit en réalité de projections calculées par des instituts de sondage, selon une méthodologie spécifique au pays.

"Il y a des médias internationaux qui font des soirées électorales prolongées jusqu'à 2h du matin", explique le directeur du pôle politique de l'institut de sondage Ifop François Kraus. "Nous, en France, les médias veulent avoir des données chiffrées rapidement pour pouvoir les commenter, alors ils demandent à des professionnels de fournir des estimations les plus fiables possibles."

Comment sont calculées ces estimations ?

Contrairement aux sondages déclaratifs, publiés par les instituts d'opinion avant la période électorale, les estimations annoncées le soir des premier et second tours sont calculées à partir de bulletins réellement dépouillés.

Concrètement, l'Ifop ou encore l'Ipsos missionnent des enquêteurs dans environ 500 bureaux de vote partout en France, sur les 70 000 que compte le territoire. "Avec leur tablette électronique, ils nous envoient un premier décompte au bout de 100 bulletins dépouillés, puis au bout de 300 bulletins dépouillés, et un dernier décompte lorsque le bureau de vote est complet et n'a plus qu'à fermer ses portes", détaille François Kraus.

Centralisés dans une salle dédiée, les premiers résultats communiqués par les enquêteurs sont agrégés par un algorithme au fil de la soirée, de sorte qu'il fournisse des estimations à communiquer dès 20h. "A partir de premiers résultats réels dépouillés à 19h, on arrive à anticiper les résultats finaux de l’ensemble de la France, c’est ça la magie de l’outil", ajoute le directeur du pôle politique de l'Ifop.

Photographie du président réélu Emmanuel Macron le 24 avril à 20h. ( AFP / MARTIN BUREAU)

Comment ces calculs peuvent être aussi précis ?

La marge d'erreur entre les estimations calculées par les instituts d'opinion et les résultats définitifs du scrutin est très faible. "En général, on n’a pas de surprise au second tour. Au premier tour, on peut avoir un écart qui varie entre 0,5 point à 1 point maximum, mais il est très rare qu'on ait des écarts supérieurs à 0,5 point", avance François Kraus.

Le mercredi 27 avril, le Conseil constitutionnel proclamait ainsi officiellement la réélection d'Emmanuel Macron avec 58,55% des voix contre 41,45% des voix pour la candidate d'extrême droite Marine Le Pen, non loin des pourcentages diffusés à la télévision française le soir de l'élection.

Alors, comment font les instituts de sondage pour être aussi précis ?

Les bureaux de vote sélectionnés pour constituer l'échantillon ne sont pas choisis au hasard. Ils doivent répondre à plusieurs critères de représentativité : "le million de voix doit être représentatif du scrutin présidentiel précédant, du grand scrutin national précédent, mais aussi du corps électoral sur le plan géographique", précise le directeur du pôle politique de l'Ifop.

Les enquêteurs se trouvent ainsi dans des bureaux de vote qui ont obtenu les mêmes résultats que la France entière aux précédentes élections. Ils sont également répartis dans différentes régions françaises, tant en milieu rural qu'en milieu urbain.

"Si le rapport de force entre les candidats est tel dans les bureaux de vote qui ferment à 19h, on sait, grâce à l'algorithme, qu'il sera le même dans les bureaux qui ferment à 20h", ajoute François Kraus.

Ainsi, les premières estimations fiables sont communiquées de manières confidentielles aux médias "entre 19h45 et 19h55 au premier tour, entre 19h20 et 19h30 au second tour", d'après François Kraus. "A partir du moment où les courbes se stabilisent de notre côté, on fait parvenir les résultats aux médias pour permettre aux journalistes de préparer leur intervention à 20h."

Contrairement à ce que prétendent plusieurs publications, les chiffres communiqués le soir de l'élection sont donc des estimations, et non pas des résultats définitifs.

Ces derniers, qui comptabilisent les voix dépouillées dans l'intégralité des bureaux de vote de France métropolitaine et d'outre-mer -- exceptés les bulletins invalidés pour cause d'irrégularité -- sont officiellement proclamés par le Conseil constitutionnel le premier mercredi suivant le jour du vote.

Ce n'est pas la première fois que des doutes sont formulés à l'égard des résultats diffusés par les médias à 20h, au soir de l'élection présidentielle.

Lors du premier tour du scrutin, le 10 avril 2022, des internautes s'inquiétaient déjà de la diffusion des résultats par les chaînes de télévision alors que de nombreux Parisiens patientaient encore devant les bureaux de vote.

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