
Des "gilets jaunes" bloquent le périph' avec une rame de métro ? Une vidéo d'étudiants pour tester votre crédulité
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 29 janvier 2019 à 16:14
- Lecture : 7 min
- Par : Guillaume DAUDIN
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Publiée lundi, la vidéo, d'une durée de deux minutes, a été vue plus de 2.500 fois sur Facebook et une centaine de fois sur YouTube, soit une viralité faible. Mais un utilisateur de Twitter nous a interrogé sur sa véracité.
Sur Facebook, la vidéo a été publiée lundi 28 janvier 2019 vers 14h00 sur une page nommée Association Transmissions indépendantes. "L'ATI - Association Transmissions Indépendantes - est un média associatif fondé en 2019 pour lutter contre l’hégémonie des médias traditionnels pyramidaux", se décrit cette page sur son onglet "à propos".
Elle reprend les codes des vidéos virales de médias comme Brut ou Loopsider : format carré, montage et écriture léchés, musique aérienne, etc. La vidéo commence avec une séquence de manifestants supposément rassemblés sur les Champs-Elysées.
A 11h52, annonce la vidéo, "deux bulldozers (y) sont utilisés pour la construction de barricades". Une femme réagit : "elle trouve ça très bien".

A 13h12, la personne qui filme se dit "au niveau du pont Alexandre 3" et déclare : "On peut voir que les gilets jaunes ont fait une barricade au travers du pont (...) Les CRS ont été débordés aux Champs-Elysées à cause des bulldozers."

A 18h34, "une rame de métro bloque le boulevard périphérique", indique le commentaire.

"Ils ont sorti le métro, ils l'ont mis porte Maillot... Ils ont porté...", réagit un homme vêtu d'un gilet jaune et paraissant incrédule.
Suit un plan sur la Tour Eiffel : derrière elle, un gilet jaune est projeté dans le ciel brumeux et nocturne de Paris.

La vidéo se termine avec le logo ATI* en gros et les crédits de celle-ci.

Comment nous avons vérifié la vidéo ?
L'équipe AFP Factuel a établi une liste de conseils pour vérifier une vidéo, récapitulés sur notre page mais aussi lors d'une interview vidéo chez nos confrères de Konbini. L'un de ces conseils est de "bien regarder" une vidéo afin d'y déceler d'éventuels indices visuels d'une manipulation ou d'une légende erronée.
Nous n'avons tout d'abord que très partiellement suivi ce conseil : interpellé par un internaute sur la seule séquence de la rame de métro bloquant le périphérique parisien, nous nous sommes d'abord focalisés sur cette séquence pour tenter de voir si elle était vraie ou fausse.
Nous avons donc cherché d'où venait l'image, et en tapant sur Facebook "une rame de métro bloque le périphérique", nous sommes tombés sur la vidéo diffusée par le compte ATI. Au lieu de visionner en entier la séquence, nous nous sommes concentrés sur le passage avec le métro pour l'analyser visuellement.
Dessus, de nombreux indices visuels nous ont confirmé qu'il s'agissait bien du périphérique parisien. Panneau de limitation de la vitesse à 70km/h (1), voitures de marques françaises (2), panneau d'information des portes de Paris (3), rame de métro parisienne (4), etc.

Nous avons d'abord imaginé qu'il s'agissait d'un photomontage, et fait de multiples tentatives de recherches d'images inversées, découpant parfois certains éléments de l'image pour retirer le texte en surimpression comme nous le conseillons parfois, mais nous n'avons trouvé aucun résultat. Ce qui n'est guère étonnant car la vidéo est récente, peu diffusée, et n'a donc pas encore été indexée par les moteurs de recherche.
Mais c'est en regardant l'ensemble de la séquence (où les gilets jaunes sont mobiles et des gyrophares clignotent) et de la vidéo, plus patiemment, que nous avons commencé à émettre l'hypothèse qu'il s'agissait d'images de synthèse. L'absence de couverture médiatique sur ces informations (bulldozer, métro et gilet jaune projeté) paraissait délirante au regard d'un mouvement extrêmement suivi.
Le premier indice accréditant cette hypothèse nous est venu de la trentaine de personnes ayant déjà réagi à la vidéo. Parmi celles-ci, plusieurs personnes travaillant dans le domaine des arts numériques.
Nous avons ensuite fait des recherches sur le nom des personnes apparaissant dans les crédits de la vidéo. L'une de ces personnes, Feodor Cardenas-Castro, indique sur sa fiche LinkedIn être étudiant en Arts et technologie de l'image, ce qu'il abrège par... ATI, Paris 8.
Une vidéo fabriquée par des étudiants
Nous avons contacté le secrétariat du Master par téléphone, et ensuite été rappelé par Felix David, l'un des 3 étudiants à l'origine du projet, qui nous a confirmé être l'un des co-auteurs de la vidéo :
"On est une équipe de 3 personnes, étudiants à Paris 8. On a eu trois semaines de travaux en janvier avec un rendu à faire, sur le thème de la mise en perspective des choses. Comme on est assez amusé par tout ce qui est communication sur internet, +fake news+, etc, et comme on travaille dans l'image, autant questionner le rapport à l'image, et montrer qu'on peut manipuler les images, tout en dénonçant ce genre de pratiques", a expliqué M. David.
La démarche
"On veut manipuler les images, faire croire que c'est vrai, mais sans cacher le fait que ça soit faux, avec une gradation pour que ça soit crédible au début et absurde ultra-faux à la fin. Le métro qui bloque le périphérique, le gilet jaune dans le ciel avec la référence à Batman, c'est fait pour que ça paraisse étrange (...). Un métro sur le périph, on l'aurait vu ailleurs" dans un autre média, précise M. David.
"99% des images de la vidéo, ce sont des images que nous avons tournées dans les +manifs+. On a pris beaucoup d'images à ces endroits-là pour avoir de la matière à intégrer et à truquer. Toutes les images viennent de l'acte IX et X", a-t-il relevé.
M. David estime avoir placé avec ses camarades suffisamment d'éléments pour qu'un internaute lambda puisse déceler que cette vidéo est fausse : la "gradation" dans l'absurde déjà évoquée, les nombreuses erreurs d'orthographe, les crédits finaux avec la partie "ment" du mot "document" dans une autre couleur (voir ci-dessous), etc.

Souhaitait-il que la vidéo soit prise au sérieux ?
"On a fait un format internet type Brut, ça valait le coup d'essayer de voir comment ça pouvait prendre, si les gens pouvaient se faire avoir ou pas, on a donc créé la page Facebook. On comptait publier un texte expliquant la démarche et éventuellement un making-of derrière. Ce que j'ai remarqué, c'est que les gens ne lisent pas souvent vos debunkages, et c'est dommage. Les gens qui sont pas très critiques par rapport à l'information ne liront pas forcément ce que vous écrivez", d'après lui.
Rémi Sohier, maître de conférence au département Arts et technologie de l'image de l'Université Paris 8, a lui aussi contacté l'AFP pour expliquer le projet :
"Quand on l'a vue, on s'est un peu inquiété sur le moment, après on a trouvé que leur démarche était un peu saine, dans sa dimension pédagogique : comment les images peuvent paraître cohérentes et détourner l'attention, questionner ce qu'est une vraie source et montrer comment à terme il faut avoir du recul sur les photos et vidéos qu'on peut voir sur Internet ?", a-t-il estimé.