De fausses preuves d'une "infiltration islamiste" de la Marine nationale

Une publication Facebook virale affirme présenter diverses preuves de "la présence d'islamistes infiltrés" au sein de la Marine nationale française. Ces supposées preuves sont soit fausses, soit très douteuses, soit infondées.

Sur Facebook, un utilisateur a publié le 6 octobre un message accompagné de deux photos, partagé déjà 1.300 fois. Il s'ajoute à d'autres publications reprenant tout ou partie de ces messages visant à donner l'impression que la Marine nationale serait "infiltrée" par des "islamistes".

Une capture d'écran d'une publication Facebook erronée, prise le 14 octobre 2019

Reprenons un par un ces éléments.

La mosquée à bord du porte-avions

"Il existe une mosquée à bord du porte-avions Foch( en fait c'est une seul salle pour toutes ls religions ). Est-on en droit de se poser la question de la présence d’islamistes infiltrés à bord du navire amiral de la flotte militaire française ?" écrit cette publication Facebook. D'autres publications affirment qu'il existe une mosquée sur le porte-avions Charles-de-Gaulle (en réalité, une intox du site satirique secretnews.fr).

Outre le fait que le porte-avions Foch a été vendu le 15 novembre 2000 à la Marine brésilienne et a été renommé le "Sao Paulo", et qu'il n'est désormais plus en service, cette affirmation est erronée car il n'existe pas de mosquées dans les batîments militaires français.

"Il n’y a pas de mosquée à bord du porte-avions Charles de Gaulle ni même de salle de prière réservée aux musulmans. En revanche, il existe à bord du porte-avions et des porte-hélicoptères amphibies, qui sont les plus grands bâtiments de la Marine nationale, une salle de culte polyvalente, partagée conjointement par les différents cultes (catholique, israélite, protestant et musulman)", a expliqué le ministère des Armées, sollicité par l'AFP.

"La salle est ouverte en présence d’un aumônier qui organise le culte, quel que soit sa religion d’appartenance – il est le référent religion du bord. Sur les autres bâtiments, plus petits, les commandants mettent, quand cela est matériellement possible, une salle à disposition des marins qui en font la demande pour la pratique du culte", explique encore le ministère.

La "mutinerie" de 1999

Ces publications racontent l'histoire d'une "mutinerie" qui aurait été "étouffée" par la Marine :

Selon les publications, c'est le journal L'Humanité seul mais aussi L'Humanité ainsi que le quotidien régional La Marseillaise qui auraient diffusé cette information.

L'Humanité, contacté par l'AFP, a retrouvé sa "brève" diffusée le 3 juin 1999.

Un article du quotidien L'Humanité, le 3 juin 1999

Cet article n'évoque pas un motif religieux quelconque à cette supposée mutinerie, alors même que les publications Facebook le citent comme la source qui aurait fait état de ce motif.

La Marseillaise, contactée par l'AFP, n'en a pas retrouvé trace.

Le 12 septembre 1999, le site Réseau Voltaire évoquait dans un article écrit par le conspirationniste Thierry Meyssan une éventuelle "ratonnade" : "La rumeur précise que les mutins, tous de parents maghrébins, étaient de fortes têtes que l’amirauté de Toulon aurait voulu sanctionner en les cantonnant dans des conditions inhumaines sur le Foch". Aucun motif religieux évoqué non plus.

Le 30 septembre 1999, l'AFP évoquait une "vraie rumeur sur une fausse mutinerie à bord du Foch" dans une dépêche reproduite ci-dessous qui ne faisait pas non plus référence à un motif religieux.

Une dépêche AFP du 30 septembre 1999

L'AFP citait un court passage du numéro du 25 septembre 1999 du magazine de la Marine nationale Cols Bleus, un extrait que l'on retrouve sur le site Gallica de la BNF.

"Cette version complotiste des choses ne correspond en rien à la réalité. L'opération Trident (part française d'Allied Force) n'a jamais suscité une quelconque animosité au sein de l'équipage du porte-avions Foch. Il n'y a jamais eu d'intervention de commandos diisciplinaires sur un porte-avions français", a balayé à l'AFP l'Amiral Alain Coldefy, interrogé début octobre 2019 et qui commandait à l'époque le Groupe Aero Naval (GAN) depuis son PC à bord du Foch.

L'affirmation d'une rébellion de "recrues musulmanes" à cause de frappes sur le Kosovo, "sanctuaire islamique", est d'autant plus fausse qu'elle n'est historiquement pas crédible.

La France était alors engagée, au sein de l'Otan, dans une campagne de bombardements de 78 jours, qui visait principalement des cibles militaires serbes, une "campagne aérienne contre le régime de Milosevic", comme l'explique l'OTAN, afin de "mettre fin à la catastrophe humanitaire qui se déroulait alors au Kosovo". 

Selon l'organisation Human Rights Watch, 500 civils, serbes, kosovars albanais et roms, sont tués dans ces frappes, qui restent une humiliation et un traumatisme pour les Serbes.

L'OTAN explique toutefois que "si elle est d'abord intervenue au Kosovo afin de protéger les albanophones", de confession musulmane et qui forment l'essentiel de la population du territoire, "contre l'épuration ethnique, dès le déploiement de la KFOR dans la province, en juin 1999, l'OTAN s’est montrée tout aussi déterminée à protéger les Serbes contre un sort similaire."

Les photos d'un porte-avions et d'une prière musulmane

Deux photos accompagnent la publication Facebook.

Une capture d'écran d'une publication Facebook erronée, prise le 14 octobre 2019

La première est celle d'un porte-avions. Présentée comme une photo du porte-avions Foch, nous avons pu établir à l'aide d'une recherche d'images inversée qu'il s'agissait en réalité d'une photo du porte-avions Charles-de-Gaulle prise le 24 avril 2019 par la marine américaine.

La seconde photo représente plusieurs fidèles musulmans en train de prier en rang, derrière une personne au premier plan. Plusieurs de ces fidèles portent des uniformes avec le sigle "Marine nationale". Plusieurs portent des grades et l'un d'entre eux, au centre, a trois étoiles pour insigne de grade, ce qui correspond dans la marine française au très haut grade de vice-amiral. La personne au premier rang a le visage effacé par une retouche.

On peut retrouver la photo sur le site d'extrême droite LaGaucheMaTuer, dans un article de juin 2018, qui dit l'avoir trouvée sur la page Facebook de Daniel Conversano, un activiste d'extrême droite. Cette page a été désactivée.

Contacté, Daniel Conversano a expliqué à l'AFP "de mémoire" que cette photo lui avait été fournie par "un type qui travaille dans la marine (et qui) l'avait prise et (lui) avait envoyé. Il ne souhaitait bien sûr pas être cité et il m'avait donné cette photo en m'écrivant sous pseudo". Nous n'avons pu vérifier cette affirmation.

Sur Internet, il est impossible de trouver de plus anciennes versions de cette photo.

Une analyse d'image à l'aide de l'outil InVID, qui permet de repérer les incohérences techniques au sein d'un fichier et donc ses modifications de type photoshop, met en doute l'authenticité de cette image, qui semble avoir été retouchées à l'endroit où figurent des inscriptions "Marine nationale", comme si ces inscriptions avaient été rajoutées.

M. Conversano a précisé que le fait que cette photo ait été retouchée est "possible" : "En zoomant dessus ensuite, je l'avais supprimé car j'avais un doute".

En rouge et jaune, les zones qui présentent des incohérences.

Analyse de l'image avec le plugin InVID

Il est donc fort possible que cette photo représente en réalité des personnes qui ne sont pas françaises et/ou une scène qui n'a rien à voir avec la Marine nationale.

Une source militaire avait indiqué à l'AFP qu'il s'agissait peut-être d'une photo trafiquée de marins étrangers s'entraînant en France. "Les galons du second maître à gauche de la personne au t-shirt bleu ressemblent assez fortement à des galons marine nationale. En revanche, les galons du trois étoiles ne sont absolument pas des galons d'amiral français" a relevé un officier supérieur de la Marine nationale à l'AFP.

Philippe Arnaud, directeur exécutif business développement de Groupe DCI, en charge pour le ministère des Armées du "transfert du savoir-faire militaire français à l'international", a exclu l'hypothèse : "Cette photographie n'a pas été prise dans les locaux de DCI. Pour votre information, les tenues de protection de base de nos stagiaires étrangers ne ressemblent pas à celles de la Marine (...). Cette photo ne provient donc pas d'une formation de marins étrangers par DCI/Navfco."

Nous avons interrogé aussi la Direction de l'aumônerie militaire musulmane de l'état-major des armées pour savoir si cette photo pouvait être crédible, sans réponse pour l'instant. Un aumônier du culte musulman a indiqué à l'AFP qu'il "n'avait jamais vu des marins prier en uniforme" mais qu'en revanche la tenue de la personne officiant au premier rang était plausible car "pendant l'office religieux, le prêtre, le rabin ou l'imam peuvent avoir une tenue pendant la célébration du culte".

De très rares cas de radicalisation 

Le général Bucquet, directeur du renseignement et de la Sécurité de la Défense (DRSD), un service de renseignement français, expliquait à l'AFP en mai 2019 que le risque concernant l’islam radical dans les armées est "contenu" (de l’ordre de la dizaine sur 300.000) notamment en raison de "l’encadrement de proximité" des militaires. Quant aux cas d’anciens soldats partis rejoindre le groupe Etat islamique en Syrie ou en Irak, "ce sont souvent des individus qui ont quitté l'armée après un court séjour", assure-t-il.

Un rapport parlementaire publié en juin s'est penché "sur les services publics face à la radicalisation" et aboutit à un même constat de "forces armées globalement étanches à la radicalisation" : d'après la DRSD, auditionnée, "le niveau de la menace du fait de la radicalisation liée à l’islam djihadiste sunnite au sein du ministère des Armées est aujourd’hui considéré comme faible, à la fois du fait du profil mais également du volume de personnel concerné", avec "quelques cas présentant des signaux faibles et ne montrant pas de dangerosité immédiate".

"En ce qui concerne les anciens militaires, le nombre de ceux ayant rejoint les filières du jihad est de l’ordre d’une trentaine", et "la très grande majorité des anciens militaires candidats aux filières djihadistes n’avait fait qu’un bref passage sous les armes et est partie pour le Levant plusieurs années plus tard", détaille le rapport.

EDIT 18/10 : ajoute détails 
Guillaume Daudin