Cette comparaison entre Chine et Suisse s’appuie sur des chiffres inexacts et ne prend en compte ni la démographie ni les émissions importées

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Alors que les Suisses voteront mi-juin une loi sur la réduction des émissions carbone, des publications partagées plusieurs milliers de fois depuis mi-mai affirment que "la Chine produit en 4 heures autant de CO2" que la Suisse en une année, et "en 10 jours ce que la Suisse produit en 60 ans". Ces chiffres sont faux: l'écart entre les deux pays, bien qu'important, est beaucoup plus réduit. De plus, cette comparaison ne prend pas en compte les émissions induites par les produits fabriqués à l'étranger puis importés, dont la Suisse est l'une des plus grandes consommatrices. 

"La Chine produit en 4 heures autant de CO2 que la Suisse en 1 ANNÉE, mieux: les Chinois dégagent en 10 JOURS ce que la Suisse produit en 60 ANS…!", affirme cet internaute, qui s'indigne :"Et c'est à nous (et nos impôts et nos taxes) de sauver la planète ?"

Capture d'écran faite le 31/05/2021 sur Facebook

Cette publication a été partagée plus de 3 000 fois sur Facebook depuis le 19 mai, alors qu'un référendum est prévu le 13 juin en Suisse pour voter la "Loi sur le CO2". Cette loi vise notamment à améliorer "la protection du climat"  et à réduire la "dépendance (de la Suisse) envers les groupes pétroliers étrangers", comme l'explique le site du gouvernement, qui prévient que "si la loi est rejetée, la Suisse ne pourra pas atteindre l’objectif de réduire de moitié par rapport à 1990 ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (Accord de Paris)". 

Si la Chine reste championne des émissions de gaz à effet de serre, les chiffres montrent que la différence entre les émissions de carbone des deux pays est bien moins élevée que ne l'affirme cette publication. De plus, elle ne prend pas en compte le fait que la Suisse délocalise la majorité de sa production de CO2, via la consommation de produits importés (entre autres de Chine), comme l'ont expliqué deux experts des sciences de l'environnement à l'AFP. 

Une comparaison basée sur des chiffres inexacts 

Les émissions de CO2 ont plusieurs origines, comme l'explique le site de l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) : l'utilisation de combustibles fossiles en est la principale source. Le CO2 est aussi émis via la déforestation, le défrichement pour l'agriculture et la dégradation des sols. Le terme "CO2" est également parfois utilisé pour désigner l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre des pays. En 2019, le dioxyde de carbone (CO2) représentait près de 80% des gaz à effet de serre émis par la Suisse. 

La plateforme Global Carbon Atlas, alimentée par un programme scientifique international, mesure les émissions de CO2 de chaque pays à partir de plusieurs sources, détaillées dans l'onglet "méthodes". 

A partir de cette base de données, l'AFP a calculé la différence entre les émissions de la Suisse et de la Chine avec l'aide d'Augustin Fragnière, Docteur en sciences de l'environnement et chercheur au centre interdisciplinaire de durabilité de l'université de Lausanne. 

Ainsi, on peut lire sur ce graphique qu'en 2018, les émissions territoriales de la Chine - la production de dioxyde de carbone à l'intérieur du pays - s'élevaient à 9 957 millions de tonnes de CO2 (MtCO2). En Suisse, elles s'élevaient à 37 millions de tonnes de CO2.

Cette année-là, la Chine a donc produit 269 fois plus que la Suisse (9 957/37).

Le rapport entre la Suisse et la Chine est donc de 269. Pour parvenir à ce que la Chine produit en 4 heures, la Suisse mettra elle 1076 heures (4x269). Il ne reste plus qu'à convertir les heures en jours et on arrive à 45 jours (1076 divisé par 24). La Suisse ne met donc pas un an mais 45 jours pour émettre autant de CO2 que la Chine en 4 heures

Le calcul est le même pour la deuxième comparaison : en 10 jours, la Chine émet autant de CO2 que la Suisse en 2 690 jours (269x10), ce qui revient à 7,3 ans (2 690 divisé par 365). La Suisse met donc 7 ans et non 60 pour rattraper les émissions de carbone de la Chine en 10 jours

Les chiffres sont donc faux. De plus, ils ne prennent pas en compte la différence démographique entre les deux pays : si l'on divise les émissions territoriales par la population de chaque pays, on arrive à 7 tonnes de CO2 par personne en Chine en 2018 (1,4 milliard d'habitants), contre 4,3 tonnes par personne en Suisse (8,6 millions d'habitants). La différence est bien moindre. 

Une usine d'acier à Chengde, dans le nord de la Chine, 6 juin 2019 (AFP / Fred Dufour)

La Suisse importe la majorité de son CO2 

De plus, cette comparaison est loin d'être pertinente, comme l'a expliqué Augustin Fragnière, interrogé le 28 mai 2021 : "la Suisse a une économie très orientée vers le service et produit assez peu sur son territoire. La plupart des biens de consommation - consommés dans le pays - sont produits à l'étranger. Quand on parle de responsabilité climatique, il faut prendre en compte cette fabrication là", estime-t-il. 

De fait, la Suisse externalise massivement son empreinte carbone, comme l'a expliqué la professeure Martine Rebetez dans une interview avec le magazine suisse L'illustré: "la Suisse est championne du monde des émissions de CO2 produites à l’étranger, via la fabrication des biens de consommation que nous importons. Les deux tiers de nos émissions sont produites et comptabilisées à l’étranger".  En 2018, une étude de l'Office fédéral de la statistique a conclu que "plus de 60% de l’empreinte gaz à effet de serre de la Suisse est générée à l’étranger".

Pour Augustin Fragnière, il est donc plus pertinent de calculer les émissions de CO2 de la Suisse en prenant en compte les émissions produites sur le territoire, en y ajoutant les émissions liées à l'importation de produits fabriqués à l'étranger et en y soustrayant les produits fabriqués dans le pays puis exportés. 

Sur le site Global Carbon Atlas, ces émissions sont appelées "émissions de consommations" (aller dans "type" puis "consommation"). On trouve alors les chiffres des émissions de CO2 partout dans le monde et attribuées au pays dans lequel les biens et services associés sont consommés. Lorsque l'on compare les émissions par habitant, on observe que les émissions de consommation s'élèvent à 14 tonnes de CO2 par habitant en Suisse en 2018, et 6,3 tonnes par personne en Chine, donc bien plus pour la Suisse. 

Émissions par habitant pour chaque pays, en prenant en compte les "émissions importées" via l'importation de biens fabriqués à l'étranger. Capture d'écran réalisée sur le site Global Carbon Atlas le 31/05/2021.

Interrogé le 31 mai 2021, Knutti Reto, climatologue et professeur à l'Institut des sciences atmosphériques et climatiques de l'école polytechnique (ETH) de Zurich a expliqué à l'AFP que "Pour la Suisse, les émissions de gaz à effet de serre basées sur la consommation représentent plus du double des émissions nationales parce que nous importons beaucoup, et beaucoup depuis la Chine. En d'autres termes, pour chaque tonne émise sur le territoire, nous importons plus d'une tonne de CO2 de l'étranger. Et alors que les émissions nationales diminuent ici, la part des émissions importées augmente".

Dans un article publié en 2017, le site Carbon Brief expliquait que "Les émissions chinoises sont inférieures de 13% lorsque les transferts de CO2 sont pris en compte", tandis que "les émissions de la Suisse sont supérieures de 209% (plus de trois fois plus importantes) lorsque les importations de CO2 sont prises en compte".

La difficulté de calculer les émissions de CO2 "importées"

Les accords internationaux sur le climat, comme l'Accord de Paris, ainsi que l'ONU, ne prennent en compte que les émissions territoriales, "l'argument étant que ce sont les émissions qui peuvent être calculées avec précision et contrôlées par les lois nationales", a expliqué Knutti Reto. 

En effet, il est difficile de calculer précisément les émissions de carbone importées : "si j'achète une chaise produite en Chine et que je l'importe, on peut considérer que sa fabrication rentre dans mes émissions de carbone. Mais si la personne qui a fabriqué cette chaise conduit une voiture jusqu'à l'usine - est-ce que ça rentre dans mon empreinte carbone ou dans la sienne ? On ne peut pas calculer en détail, parce qu'il est difficile de tracer une limite entre les émissions de CO2 de la Chine et la nôtre", a estimé le chercheur, ajoutant que la fabrication de produits exportés rapporte de plus des revenus à la Chine et à ses habitants. 

Par ailleurs, la Chine reste le plus gros pollueur mondial, comme le rapporte cette dépêche de l'AFP : en 2019, les émissions totales de gaz à effet de serre de la Chine étaient estimées à 13,92 milliards de tonnes, soit le double des Etats-Unis en valeur absolue - mais avec une population quatre fois supérieure. Entre 2000 et 2018, les émissions chinoises ont triplé et représentent désormais près d'un tiers du total mondial.

Mais comparer des émissions carbones entre la Suisse et la Chine "n'a aucun sens et la conclusion implicite est trompeuse", a jugé Knutti Reto, "chaque village, chaque ménage en Chine pourrait faire valoir qu'il est petit" et qu’il ne génère donc pas beaucoup d’émissions. "C'est la même chose si je disais que mes impôts n'ont pas d'importance parce qu'ils sont petits comparés au total des impôts et du budget de la Suisse. Bien sûr, mes impôts sont faibles, mais c'est vrai pour presque tous les individus, et pourtant nous devons tous payer des impôts". 

La différence de situation entre les différents pays est prise en compte par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, entrée en vigueur en 1994 et ratifiée par la Suisse et la Chine. Elle établit ainsi le principe de "responsabilité collective mais différenciée" en fonction des "capacités respectives" et des "conditions sociales et économiques" de chaque pays.  

Manifestation pour le climat à Lausanne en Suisse le 17 janvier 2020 (AFP / Stefan Wermuth)