(AFP / Peter Parks)

Attention aux publications trompeuses sur l’origine vaccinale d’une nouvelle épidémie de polio en Afrique

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Alors que l’OMS a annoncé l’éradication du poliovirus sauvage du continent africain, des publications sur les réseaux sociaux affirment que les campagnes de vaccination contre la poliomyélite ont au contraire "provoqué une épidémie mortelle de la maladie qu’elle était censée éradiquer". Il existe bien des cas de contamination dus à une mutation rare du virus qui est contenu dans les vaccins, mais leur nombre reste globalement limité: seuls 1.271 cas ont été recensés durant les dix dernières années, lors desquelles plusieurs milliards de doses de vaccin ont été administrées. Ces cas ne sont pas causés par la vaccination elle-même, ils touchent au contraire des personnes qui n’ont pas été vaccinées.

Un vaccin causerait une épidémie de polio au lieu de l’enrayer ?

Cette affirmation alarmiste a été récemment diffusée dans un article en ligne publié le 6 septembre, relayé des milliers de fois sur les réseaux sociaux (123).

Alors que l’OMS a annoncé le 25 août avoir éradiqué du continent africain le poliovirus sauvage, ces publications virales affirment qu’"il semble que ce soit le contraire qui se produise" et que "le plan pour mettre fin à la polio 'sauvage' se retourne contre eux".

"L’Onu a été forcée d’admettre que le vaccin financé par la Fondation Gates est à l’origine d’une épidémie de polio en Afrique", annoncent-elles.

Capture d'écran Facebook réalisée le 14 septembre 2020

Ces publications sont la traduction d’un article en anglais publié le 4 septembre sur le site conspirationniste 21st Century Wire et qui totalisait au 14 septembre plus de 8.700 partages sur Facebook, selon l’outil d’analyse des réseaux sociaux CrowdTangle. 

Elles se basent notamment sur un communiqué publié le 1er septembre par l’OMS faisant état de 13 personnes touchées au Soudan par un "poliovirus de type 2 dérivé d’un vaccin (cVDPV2)".

Selon un autre communiqué diffusé quelques jours plus tôt par le Bureau de coordination des affaires humanitaires (Ocha) de l’Onu au Soudan, ces cas ont été découverts depuis le 9 août.

 Au 11 septembre, on dénombrait "23 cas de paralysie chez les enfants de moins de cinq ans", a détaillé à l’AFP le coordinateur des programmes d'immunisation et de vaccination pour l’OMS en Afrique, Richard Mihigo. "Aucun décès n’a été déploré jusque-là", a-t-il indiqué.

Le poliovirus sauvage éradiqué d’Afrique, mais la polio reste présente

Les virus en question, appelés "poliovirus circulants dérivé d’un vaccin" (VDPVc en français, cVDPV en anglais), sont distincts des poliovirus dits "sauvages", agents pathogènes originels de la maladie désormais éradiqués du continent africain et qu'on ne trouve plus qu'en Afghanistan et au Pakistan.

Il s’agit d’une mutation rare du virus atténué contenu dans le vaccin. 

"Le vaccin est constitué d’un virus dont la virulence a été atténuée pour qu’il ne puisse induire une maladie. Lorsqu’il est administré par voie orale chez l’enfant, il arrive au niveau du tube digestif, se réplique et crée la production des anticorps dans le système immunitaire. Il y a ensuite une excrétion du virus vaccinal par les selles", explique le Dr Richard Mihigo.

Dans des zones où les conditions d’assainissement sont mauvaises, il arrive que ces virus vaccinaux excrétés circulent.

Les enfants acquièrent parfois au contact de cet environnement une "vaccination passive". Mais "dans des cas extrêmement rares, ce virus de souche vaccinale peut muter et redevenir virulent, pouvant ainsi déboucher sur des complications et causer des paralysies", résume M. Mihigo.

Selon l’OMS, pour qu’un PVDVc se développe, "il faut que la souche ait pu circuler dans une population peu ou pas immunisée pendant au moins 12 mois".

Un virus qui touche les populations non vaccinées 

Ces cas résultent d’une couverture vaccinale insuffisante. "Lorsqu’une population est bien immunisée, elle est protégée contre ces deux types de virus", assure l’OMS.

Les récents cas au Soudan sont "survenus malheureusement dans une population d’enfants non vaccinés vivant dans des zones à très faible couverture vaccinale", souligne Richard Mihigo. 

Selon lui, "le problème est donc l’absence d’immunité chez ces enfants".

Pour tenter d’enrayer toute propagation, le gouvernement et les institutions internationales ont d’ailleurs annoncé le lancement d'une vaste campagne de vaccination portant sur au moins cinq millions d'enfants de moins de cinq ans.

Ces dernières années, l’OMS souligne régulièrement la recrudescence de cas de PVDVc.

"Si l’éradication du poliovirus sauvage dans la Région africaine de l’OMS (division de l’organisation couvrant le continent africain, ndlr) est une réalisation majeure, il n’en reste pas moins que 16 pays de la Région connaissent actuellement des flambées de poliovirus circulant de type 2 dérivé d’une souche vaccinale (PVDVc2), qui peuvent se déclarer dans des communautés sous-vaccinées", mettait-elle ainsi en garde dans son communiqué du 25 août annonçant l’éradication du poliovirus sauvage.

Le risque est d'autant plus grand que la pandémie de coronavirus des derniers mois a entraîné la suspension de nombreuses campagnes de vaccination, dont certaines ont depuis repris

Peut-on parler d’une nouvelle épidémie? 

Les publications et articles diffusés sur les réseaux sociaux affirment que cette souche vaccinale est à l’origine d’une nouvelle "épidémie mortelle".

Le mot "épidémie" évoque dans l’imaginaire collectif un grand nombre de cas ou de morts, mais il sert aussi à désigner le risque de propagation d’une maladie.

"La potentialité à ce que la maladie continue à se transmettre d’une personne à une autre, c’est la notion même d’épidémie. Il y a des épidémies de faible et de grande ampleur", estime Richard Mihigo.

"Avec la polio, lorsqu’il y a un seul cas, on peut parler d’épidémie car un foyer de cas est susceptible de contaminer un grand nombre de personnes", souligne-t-il. 

Selon les données annuelles de l’OMS consultables ici et compilées par l’AFP, un total de 1.271 cas de poliovirus circulant dérivés de souche vaccinale (PVDVc) ont été enregistrés dans le monde depuis 2010.

Un nombre faible rapporté aux 10 milliards de doses de vaccin oral contre la polio (VPO) administrées sur la dernière décennie, selon l’Initiative mondiale d’éradication mondiale de la polio (Global Initiative for the eradication of polio).

"Le faible risque représenté par les PVDVc n’est rien en comparaison des énormes avantages associés au VPO pour la santé publique. Chaque année, des centaines de milliers de cas dus au poliovirus sauvage sont évités. Plus de 10 millions de cas ont été évités depuis le commencement de l’administration du VPO à grande échelle, il y a 20 ans", estimait l’OMS en 2017.

Un nouveau vaccin, "plus stable" 

Le nombre de cas de PVDVc est toutefois en hausse ces dernières années: on comptait 368 cas recensés en 2019, contre 104 en 2018 et 96 en 2017.

Depuis 2018, il dépasse celui des poliovirus sauvages.

En 2019, l’Afrique concentrait la grande majorité des cas de PVDVc (318 des 368 cas). Les autres se situaient essentiellement au Pakistan, aux Philippines et en Birmanie.

 

Au 15 septembre 2020, 348 cas de PVDVc ont été recensés dans le monde depuis le début de l’année, dont 195 en Afrique, selon ces données.

On en trouvait 151 autres dans la zone de l'OMS "Méditerranée orientale", qui inclut notamment l'Afghanistan, le Pakistan, le Yemen et le Soudan, et deux en Asie du Sud-Est (en Malaisie et aux Philippines).

Mais aucune donnée sur le nombre de décès causés par ces poliovirus de souche vaccinale n’est en revanche disponible, a indiqué l’OMS.

Pour pallier tout risque de mutation, un nouveau vaccin baptisé nVPO a été développé.

Ce vaccin, "génétiquement plus stable", "ne peut se modifier génétiquement pour retrouver sa virulence et ne va pas créer de nouvelles souches", assure Richard Mihigo.

"D’ici fin septembre, début octobre, il sera introduit progressivement pour lutter contre les épidémies liées au poliovirus dérivés de la souche vaccinale et remplacer à terme le vaccin actuel tel que nous le connaissons", ajoute-t-il.

Capture du site polioreadication.org, réalisée le 10 septembre 2020

Un contexte de défiance envers les vaccinations 

Ces publications diffusées sur les réseaux sociauximputent la responsabilité de cette situation à "Big Pharma", nom donné par leurs détracteurs aux géants de l’industrie pharmaceutique, et à Bill Gates, dont la fondation soutient financièrement les campagnes de vaccination contre la polio.

Cible récurrente des milieux complotistes, le milliardaire américain avait été visé par des accusations similaires sur les réseaux sociaux en Inde -vérifiées par l’AFPen mai 2020- qui affirmaient à tort que la vaccination contre la polio était responsable de la paralysie de 496.000 enfants entre 2000 et 2017.

La Fondation Bill et Melinda Gates est l’un des principaux participants à la Global Polio Eradication Initiative (GPEI), partenariat public-privé lancé par l'OMS auquel participent également l’association Rotary International, les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) américains ou encore l’Unicef et dont l’action a permis de réduire de 99% le nombre de cas de polio dans le monde.

Entre 1985 et 2019, la fondation a contribué à 3,8 milliards de dollars des 17,3 milliards de dollars collectés par la GPEI, selon les données publiées sur le site de la GPEI.

Elle a fait de l’éradication de la polio une de ses "principales priorités" et apporte pour cela "des ressources techniques et financières" tant dans la recherche de vaccins que pour les campagnes  de vaccination, est-il expliqué sur son site internet.

"Si le monde a moins de polio, surtout en Afrique, c’est grâce à l’utilisation massive des vaccins, qui sauvent des vies et préviennent les paralysies", estime Richard Mihigo.

 
Monique Ngo Mayag