Maurice Audin a "pris les armes contre la France", selon Eric Zemmour ? "Faux", rétorquent des historiens

  • Cet article date de plus d'un an
  • Publié le 19 septembre 2018 à 15:45
  • Mis à jour le 20 septembre 2018 à 11:44
  • Lecture : 4 min
  • Par : Guillaume DAUDIN
Le polémiste Eric Zemmour a affirmé mardi que Maurice Audin "méritait douze balles dans la peau" car il avait "pris les armes contre la France". C'est pourtant "faux", expliquent à l'AFP plusieurs historiens classés à gauche ou à droite, spécialistes de la guerre d'Algérie et/ou du cas de ce mathématicien, militant indépendantiste mort sous la torture pendant ce conflit.

"J'ai été scandalisé par le comportement d'Emmanuel Macron. Ce monsieur Audin est mort dans des conditions tragiques, évidemment, c'était une guerre d'Algérie furieuse (...). On peut reconnaître qu'il a été torturé mais moi je pense qu'il méritait douze balles dans la peau. (...) C'était la guerre contre la France, ce type a pris les armes cotnre la France, c'était tout à fait normal qu'il fût exécuté, alors évidemment, la torture... La torture, ça a permis quand même d'arrêter les attentats", a affirmé mardi, dans un entretien vidéo à L'Opinion, M. Zemmour.

M. Zemmour s'exprimait quelques jours après que le président Emmanuel Macron a reconnu que la France, ancienne puissance coloniale en Algérie, avait mis en place un "système" entraînant des actes de torture pendant cette guerre (1954-1962) et la mort de Maurice Audin.

Objet d'une controverse historique de longue date, la mort de ce mathématicien ne souffre pas de doutes sur un point, selon les spécialistes consultés par l'AFP: M. Audin n'avait d'aucune manière "pris les armes contre la France."

"Jamais, jamais, jamais, il n'a jamais pris les armes contre la France. Il a hébergé des militants clandestins qui eux-mêmes n'avaient jamais posé des bombes. C'était un intellectuel, c'est une +fake news+ grosse comme une maison, et (ce point-là) n'est même pas une controverse historique", s'indigne le journaliste Jean-Charles Deniau, auteur du livre "La vérité sur la mort de Maurice Audin" (Ed. des Equateurs, 2014).

Benjamin Stora, historien majeur de la guerre d'Algérie marqué à gauche, dément lui aussi : "C'est faux, ce n'était pas un clandestin, c'était un militant, il a été arrêté chez lui, d'ailleurs en présence de sa femme et de ses enfants. A ma connaissance, il n'a pas fabriqué de bombes (...). Pendant la bataille d'Alger, des milliers de gens qui ont été arrêtés n'avaient jamais pris les armes contre la France".

François-René Julliard, agrégé d'histoire et auteur d'un mémoire sur le Comité Maurice Audin, créé pour obtenir la vérité sur la mort du mathématicien, abonde : "Je suis formel: il n'a jamais pris les armes contre la France, il a hébergé des membres du Parti communiste algérien dissous par le gouvernement français."

Jean Monneret, historien de la guerre d'Algérie classé à droite et dont certains articles ou vidéos sont parfois repris par des sites d'extrême droite nostalgiques de l'Algérie française, juge lui aussi que parler de M. Audin comme d'un "terroriste du FLN ou d'une personne qui fabriquait des explosifs pour le FLN, c'est faux".

"Si par prendre les armes, on dit qu'il avait un fusil ou qu'il posait des bombes, non !", ajoute-t-il. "Audin était hébergeur. Ca ne veut pas dire que c'était pas une activité répréhensible, mais ce n'était pas du niveau des gens du FLN qui posaient des bombes".

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Une photo non datée de Maurice Audin (STF / AFP)

Eric Zemmour dit par ailleurs dans le même entretien de Maurice Audin qu'il "était un type qui aidait le FLN, qui aidait le FLN à tuer des Français, et accessoiremment des harkis et des musulmans, à les massacrer."

Comme l'expliquent de manière concordante ces historiens, l'activité d'hébergeur de M. Audin concernait le Parti communiste algérien mais pas le Front de libération national (FLN), mouvement indépendantiste armé qui avait recours aux attentats.

"Audin était membre du PCA. Quand ce parti a été dissous, le PCA s'est rapproché dans la clandestinité du FLN. mais ce qu'a fait concrètement M. Audin, c'est héberger des membres de la direction du PCA, pas du tout des poseurs de bombe, pas du tout non plus des membres du FLN", affirme ainsi François-René Julliard. "C'étaient des gens qui étaient favorables à l'indépendance, lui n'a jamais pris d'arme, il était mathématicien à l'université", poursuit-il.

"Beaucoup de gens ont voulu se persuader que le PCA et le FLN marchaient main dans la main. C'était la propagande de l'époque. Des gens ont pris ça au pied de la lettre", ajoute M. Monneret, qui y voit une "confusion".

Dans un de ses articles, il écrit : "L’arrestation d’Audin (...) ne découlait pas des activités du FLN (...). Le parti communiste algérien auquel avait appartenu le jeune mathématicien était certes favorable à l’indépendance de l’Algérie, mais son interpellation n’était pas en lien direct avec les bombes déposées dans Alger par les réseaux nationalistes".

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Jeudi 13 septembre, au "Talk" du Figaro, l'ex-candidate à la présidentielle Marine Le Pen a commis une erreur très similaire à celle de M. Zemmour, en affirmant ceci:

Dans une tribune à l'Obs pour répondre à Mme Le Pen, Alain Ruscio, historien et auteur de Les Communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962, à paraître en février 2019 à La Découverte, écrit : "Quelles furent, entre la dissolution de septembre 1955 et l'arrestation de juin 1957, les activités politiques de Maurice Audin ? Son appartement servit de 'planque' à des militants politiques recherchés, lui-même stocka et transporta de la documentation, du matériel de propagande, etc."

"Aucun terroriste poseur de bombes hébergé. Aucun lien avec un quelconque attentat", conclut-il.

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