Un tracteur passe le long d'un champ de vignes à Heiligenstein, dans le Bas-Rhin, le 18 octobre 2017. (AFP / Patrick Hertzog)

"1 agriculteur sur 3" gagne "moins de 350€ par mois"? L'estimation date de 2016 et n'est pas un indicateur complet

"Un agriculteur sur trois" gagnerait "moins de 350 euros par mois", selon un chiffre présent dans le débat public depuis 2017, et abondamment relayé sur les réseaux sociaux, avec des milliers de partages. Mais cette estimation du revenu des agriculteurs concerne les années 2015 et 2016, et en faire une mesure du niveau de vie est un "raccourci", met en garde la Mutualité sociale agricole (MSA) qui travaille sur un indicateur plus complet.

"1 agriculteur sur 3 gagne moins de 350€/mois", ont affirmé ces derniers mois plusieurs personnalités politiques sur Twitter. 

Cette statistique, qui revient régulièrement dans le débat depuis 2017, a été reprise par plusieurs médias - dont l'AFP - et relayée par des membres de tous les partis politiques.  Comme chez Les Républicains (LR), La République en marche (LREM), La France insoumise (LFI), Europe Ecologie les Verts (EELV), le Rassemblement national (RN) ou Debout la France (DLF). 

Capture d'écran d'une publication Twitter, prise le 20 novembre 2019.
Capture d'écran d'une publication Twitter, prise le 20 novembre 2019.

 

Ce chiffre est celui de la Mutualité sociale agricole (MSA), la sécurité sociale des agriculteurs, qui a estimé en 2016 que 30% des agriculteurs avaient un revenu inférieur à 350 euros par mois en 2015, année de crise économique, climatique et de marché pour les éleveurs française.

Fin 2016, le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll a annoncé que "plus de 50%" des agriculteurs gagneraient moins de 350 euros par mois en 2016, qui avait également été une année de crise pour tous les agriculteurs.

Cependant, la MSA a estimé près d'un an plus tard, qu'on était en fait resté en 2016 à 30%, grâce aux mesures d'urgences débloquées par le gouvernement.

Mais rapidement des économistes et des spécialistes de l'agriculture se sont interrogés sur ce que recouvraient réellement ces 350 euros par mois et ont estimé que ce chiffre était trop partiel

Pierre Le Roy, créateur de l'Indice du bonheur mondial, affirme dans une tribune publiée fin 2017 dans Le Monde que ce chiffre est à relativiser car il concernerait des "agriculteurs à temps partiel dont les revenus agricoles ne sont pas les seuls".

"En fait les chiffres cités par la MSA ne concernent que la partie du revenu qui provient de l'activité agricole des personnes concernées. Fort heureusement, il existe souvent d'autres sources de revenu pour la personne ou le ménage", complète Lucien Bourgeois, économiste et membre de l'académie d'agriculture, interrogé par l'AFP.

Les indicateurs existants donnent les résultats des exploitations agricoles mais ne tiennent pas compte d'éventuels revenus annexes. Bon nombre d'agriculteurs, qui dégagent un très faible revenu de leur exploitation, ont une autre activité salariée en parallèle.

De plus, les statisticiens ont du mal à évaluer avec combien vivent ces indépendants, dont le revenu ne peut pas vraiment se comparer à celui des salariés.

Des chiffres valables uniquement pour 2015 et 2016

Ces chiffres ne valaient de toute façon que pour les années 2015 et 2016, années de forte crise, et depuis la MSA n'a plus souhaité communiquer sur cet indicateur. 

"La manière dont certains ont pu s'emparer des 350 euros en faisant le raccourci: les agriculteurs ont 350 euros pour vivre, ça nous a gênés parce que ce n'est pas le cas. On a bien vu qu'on doit travailler sur les éléments pédagogiques pour expliciter vraiment ce que ça recouvre", explique Nicolas Bondonneau, directeur délégué aux politiques sociales à la MSA. 

La MSA indique qu'elle communiquera sur le revenu des agriculteurs pour 2017 et 2018, mais sans donner de date. "C'est en cours de finalisation et d'arbitrage à la direction générale", explique la directrice Statistiques de la Caisse centrale de la MSA, Nadia Joubert.

"On s'articule aussi peut-être encore plus qu'on ne le faisait jusqu'à présent avec l'INSEE, le ministère de l'Agriculture, les autres institutions, pour qu'on soit d'accord sur les  paramètres qu'on utilise", ajoute M. Bondonneau.

26.000 foyers agricoles bénéficiaires du RSA

En attendant, pour évaluer le nombre d'agriculteurs en situation de précarité, la MSA indique que 26.000 foyers étaient bénéficiaires du RSA en 2018, soit 52.470 personnes couvertes (allocataire, conjoint, enfants et autres personnes à charge). Le régime MSA recouvre à la fois les exploitants et entrepreneurs agricoles (477.603), mais également les salariés agricoles (658.441 salariés), et leurs familles.

L'Insee a publié début novembre une étude sur les revenus d'activité des non salariés montrant que pour 2017, le revenu mensuel moyen le plus bas parmi les agriculteurs était celui des quelque 20.000 éleveurs d'ovins, caprins, et autres animaux (hors bovin): il s'élevait à 1.160 euros (contre 1.010 euros en 2016).

Interrogé par l'AFP, l'Insee précise toutefois qu'encore une fois, "ces revenus ne couvrent que les revenus de l'activité non salariée, à l'exclusion de tout autre type de revenus", comme le salaire d'une éventuelle activité salariée exercée en parallèle, les prestations sociales, ou les revenus du patrimoine.

La même étude note que 19,5% des agriculteurs n'ont eu aucun revenu, voire ont été déficitaires, en 2017.

Par ailleurs, toujours selon l'Insee, 22,1% d'agriculteurs vivaient en 2016 sous le seuil de pauvreté, soit 1.041 euros mensuels. Les chiffres de la pauvreté pour 2017 devraient être publiés en décembre.

EDIT 25/11/2019 : ajout d'un lien vers l'étude Insee

Edit 27/11/2019 : ajoute précision sur les revenus annexes pour une partie des agriculteurs
Emmanuelle Trecolle
Rémi Banet