Ségolène Royal, le 11 décembre 2017 à Paris (AFP / Eric Piermont)

Rocard quasi-absent des réunions du Conseil de l'Arctique ? La défense trompeuse de Ségolène Royal

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Ségolène Royal, ex-ambassadrice des pôles accusée d'absentéisme dans cette fonction, a assuré à plusieurs reprises depuis fin décembre que son prédécesseur, feu Michel Rocard, n'avait assisté qu'à "une" seule des "réunions officielles" du Conseil de l'Arctique sur douze. C'est faux, il s'est rendu à au moins cinq réunions sur dix-huit, d'après nos éléments, qui contredisent les accusations de "mensonge" à l'égard de l'AFP de l'ancienne ministre.

L'ex-ministre de l'Environnement a affirmé à plusieurs reprises depuis fin décembre que Michel Rocard, ambassadeur des pôles de 2009 à 2016 ne s'était rendu qu'à "une seule" des réunions officielles du Conseil de l'Arctique, une organisation internationale qui n'a cessé de gagner en importance ces dernières années, à mesure que la banquise fondait. Elle promeut la coopération en matière de protection de l'environnement, d'exploitation pétrolière et minière, de trafic maritime, de pêche et de tourisme.

Ségolène Royal l'a dit fin décembre, dans des propos rapportés par le chef du service politique de franceinfo Jean-Jérôme Bertolus : "Michel Rocard ne s'y est rendu qu'une seule fois en 7 ans et il n'y est plus retourné" (nos confrères de France Info avaient alors démenti cette affirmation).

Elle l'a répété le 16 janvier sur BFM TV, expliquant que "contrairement à ce qui a été affirmé (...), il n'y a qu'une réunion à laquelle Michel Rocard est allé" sur douze, disant se baser sur "les archives du Quai d'Orsay" qu'elle a sollicitées. Au Quai, on indique mercredi 22 janvier que des vérifications sont en cours.

Suite à une première version de notre article contredisant les propos de Mme Royal, celle-ci a réitéré ses affirmations mardi 21 janvier sur Cnews, accusant l'AFP de "mentir" en prétendant avoir contacté le Conseil de l'Arctique et répétant que Michel Rocard "n'est allé qu'à une réunion formelle du Conseil".

 

L'AFP a échangé une dizaine de courriels avec le Conseil de l'Arctique entre lundi 20 janvier et mercredi 22 janvier.

Une capture d'écran d'un des courriels échangé par l'AFP avec l'Arctic Council

Mme Royal se défend vigoureusement après avoir été accusée d'absentéisme à ce poste tandis que le gouvernement lui a reproché d'avoir manqué à son devoir de réserve en tant qu'ambassadrice. Elle est en outre visée par une enquête préliminaire ouverte par le Parquet national financier pour l'utilisation des moyens associés à cette fonction.

A combien de réunions Michel Rocard a-t-il assisté ?

Durant le mandat de M. Rocard comme ambassadeur des pôles, 20 réunions de "haut niveau" du Conseil de l'Arctique se sont tenues, selon un document disponible sur le site de l'organisation. Ce Conseil comporte huit acteurs étatiques principaux, les huit Etats arctiques (Canada, Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Russie, Suède, Etats-Unis). La France est quant à elle observatrice.

Parmi ces 20 réunions, 14 réunions étaient des réunions de type SAO, réunissant les "Senior Arctic Officials", des représentants de chacun des huit Etats arctiques au sein du Conseil. Les six autres étaient "ministérielles".

D'après les listes de participants à chacune des réunions du mandat Rocard, rassemblées par l'AFP dans ce document, l'ancien Premier ministre s'est rendu à au moins quatre réunions sur dix-huit (deux listes manquent à l'appel, et le Conseil de l'Arctique n'a pas été mesure de les fournir à l'AFP), plus une cinquième à laquelle il n'a pas assisté au dernier moment suite à un malaise.

La présence de M. Rocard à ces événements est en outre attestée à l'AFP par Laurent Mayet, conseiller de M. Rocard entre 2009 et 2016, réprésentant spécial de la France pour les pôles entre 2016 et 2017 et président du think tank "Le cercle polaire".

Tromsø, Norvège, 29 avril 2009.

Michel Rocard a été nommé le 18 mars 2009 ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique. Un mois et demi plus tard, il participait à une première conférence ministérielle du Conseil de l'Arctique à Tromsø, en Norvège.

Sa présence est attestée par la "liste finale des participants" du Conseil de l'Arctique, par cette dépêche AFP où il annonçait sa présence future, par ce communiqué de presse du gouvernement canadien où sa présence effective est mentionnée, par ce témoignage du géographe australien Neil Hamilton, mais aussi... par un entretien de Michel Rocard lui-même, accordé au numéro 2 de la revue Pôles.

Copenhague, 27-28 mai 2010

M. Rocard s'est rendu à cette conférence "vice-ministérielle" en compagnie du secrétaire d'Etat aux affaires européennes Pierre Lellouche.

Sa présence est attestée par la "liste d'enregistrement des délégations du Conseil de l'Arctique", mais aussi par un article sur la page de l'ambassade de France au Danemark, et par un témoignage de Pierre Lellouche le 8 avril 2015 dans le cadre du rapport d'information sur les enjeux écologiques, économiques et géopolitiques du changement climatique en Arctique et en Antarctique.

Nuuk, Groenland, 12 mai 2011

M. Rocard s'est rendu à cette conférence ministérielle à laquelle se trouvaient notamment la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton ou le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov.

Sa présence est attestée par la "liste des participants" du Conseil de l'Arctique, par un entretien avec le Monde, par cet article du "Journal de l'Environnement".

Stockholm, 28-29 mars 2012

M. Rocard s'est rendu à Stockholm pour une réunion des "Senior Arctic Officials", le 28 et 29 mars 2012, mais tout juste arrivé en Suède, il a été victime d'un malaise qui lui a valu cinq jours d'hospitalisation, a affirmé Laurent Mayet à l'AFP. Nous avons fait largement état de ce malaise dans nos dépêches. M. Rocard n'a donc pas assisté effectivement aux débats auxquels il comptait participer, et pour lesquels son nom figure sur la liste des délégués inscrits du Conseil de l'Arctique.

Kiruna, Suède, 15 mai 2013

M. Rocard était présent à Kiruna, en Suède, pour une réunion ministérielle du Conseil de l'Arctique. Sa présence est attestée par la "liste finale des participants" de l'événement délivrée par le Conseil de l'Arctique, mais aussi par le témoignage de Michel Rocard au think tank "Le cercle polaire" et les photos publiées sur le site.

Capture d'écran réalisée le 22 janvier 2020 d'un billet de blog de Michel Rocard sur le site du think tank "Cercle polaire"

Les autres réunions

Laurent Mayet, l'ancien conseiller de M. Rocard, note en outre que celui-ci s'est rendu à deux événements organisés avec le Conseil de l'Arctique comme invité, ce qui lui fait dire au final que M. Rocard a assisté à "sept réunions" du Conseil de l'Arctique.

6 avril 2009 : réunion des parties consultatives au traité sur l'Antarctique à Washington, présidée par la secrétaire d'Etat Hillary Clinton, à laquelle le Conseil de l'Arctique a été "invité".

31 août 2015 : la conférence ministérielle « Glacier - Global leadership » sous présidence américaine à Anchorage en Alaska en présence du Président Barack Obama. Un événement qui a pris place pendant la présidence américaine du Conseil de l'Arctique mais qui n'est pas un événement lié à cette organisation.

A quel type de réunions Michel Rocard participait-il ?

Les listes des participants, consultables sur le site internet de l'organisation, montrent que M. Rocard a participé à deux réunion SAO et à quatre réunions de type ministérielles (sur six pendant son mandat).

Il était absent de la "vice-ministérielle" de Stockholm, en mai 2012, un mois et demi après un malaise qui lui avait valu cinq jours d'hospitalisation, et de celle d'Iqaluit, en avril 2015, mais avait expliqué quelques mois plus tard avoir très récemment guéri d'un cancer

Pour Mme Royal, les réunions SAO sont les principales réunions du Conseil de l'Arctique : elles sont "vraiment décisionnelles" et représentent "la réunion officielle" du Conseil. 

Interrogé par l'AFP, le Conseil de l'Arctique contredit Mme Royal, indiquant que les réunions de type ministériel, auxquelles M. Rocard a été régulièrement présent, sont "les réunions du niveau le plus important. Elles se tiennent tous les deux ans" et réunissent notamment "des représentants au niveau ministériel des huits Etats arctiques".

Lors de la dernière réunion ministérielle, en mai 2019 à Rovaniemi en Finlande, le secrétaire d'Etat Mike Pompeo menait la délégation américaine, la Russie était emmenée par son ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov, etc. Jacques de Noray, premier secrétaire de l'ambassade de France en Finlande, représentait la France.

Mme Royal affirme aussi que les réunions du Conseil de l'Arctique "ne sont pas utiles" car la France "n'y prend pas la parole". Mais Laurent Mayet a assuré à l'AFP que M. Rocard avait pu prendre la parole "dix minutes" lors de la réunion de 2009 de Tromso, en Norvège.

A combien de réunions Mme Royal a-t-elle assisté ?

En septembre 2019, Mme Royal avait relaté dans l'émission "On n'est pas couché" des positions qu'elle disait tenir au sein du Conseil de l'Arctique.

Dans l'émission Quotidien, elle avait aussi affirmé qu'elle était "bien sûr" présente aux réunions du Conseil de l'Arctique.

Mais Mme Royal n'a assisté, toujours selon notre décompte consultable ici, à aucune des six réunions (une ministérielle, 5 SAO) qui se sont tenues depuis sa prise de fonction comme ambassadrice des pôles, en septembre 2017.

Mme Royal a assuré sur CNews être allée à "17 réunions" sur les enjeux des pôles dans d'autres instances depuis septembre 2017. L'AFP en a retrouvé, sur la base de ses publications sur Twitter, au moins douze.

Quelle est la situation de Mme Royal ?

Le parquet national financier (PNF) a annoncé mercredi 15 janvier, comme relaté par l'AFP, avoir ouvert une enquête préliminaire en novembre concernant l'utilisation des moyens mis à la disposition de Mme Royal en tant qu'ambassadrice des pôles depuis sa nomination à ce poste par Emmanuel Macron en 2017. 

L'enquête du PNF avait été ouverte en novembre, au moment où la cellule d'investigation de Radio France l'avait accusée d'utiliser les fonds alloués à sa mission à des fins personnelles (100.000 euros et trois collaborateurs, selon la cellule) notamment pour la promotion de son livre ("Ce que je peux enfin vous dire"). 

Mme Royal a annoncé avoir quitté ce poste bénévole d'ambassadrice des pôles. Vendredi 17 janvier, elle a indiqué qu'elle créait une association politique pour construire une "troisième voie entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen".

EDIT 
22/01 : retrait de la mention de la présence de Rocard à Stockholm en mars 2013, suite à une rétractation de M. Mayet
22/01 : ajoute nombreux éléments et débat sur la présence de Rocard à Stockholm en mars 2013
20/01: ajoute mention de l'émission Quotidien
Corrige nombre de réunions SAO ou ministérielles tenues pendant que Ségolène Royal était en fonction (six et non cinq)
Guillaume Daudin