On a retrouvé "l'appartement d'étudiant sous les toits de Paris"... à Göteborg, en Suède

Près de 6.500 retweets en 5 jours pour les photos d'un "appartement d'étudiant sous les toits de Paris" et des centaines de réactions hilares (et souvent hilarantes) tant les visuels sont éloignés de la réalité du logement dans la capitale. Non, il ne s'agit effectivement pas d'un "appartement d'étudiant"... et il se situe de surcroît en Suède.

Des poutres apparentes, un feu qui crépite dans une cheminée, une belle lumière, un mobilier design, de l'espace... Cet "appartement d'étudiant sous les toits de Paris" avait tout pour séduire.

Capture d'écran twitter du 28 mai 2019

Tweetée le 23 mai par @AppartDesign - qui, dans sa description, se présente comme un compte d'"inspirations, idées, déco, concepts" pour appartement - la série de quatre photos a accumulé les partages (6.405) et les "J'aime" (17.000) en 5 jours.

Un succès qui doit surtout aux doutes, justifiés, de nombreux internautes quant à la possibilité pour un étudiant d'habiter un tel logement dans la capitale. Mais aussi à leur détournements réussis ⬇️

 

Un festival de moqueries qui attire l'attention de plusieurs médias, capitalisant sur l'inventivité des internautes, mais flairant également l'infox. "Il est particulièrement cossu pour un logement qualifié +d’étudiant+", écrit Le Figaro. "Une image éloignée de la réalité", note Cnews. "On a beau savoir que les réseaux sociaux, c’est parfois voire souvent le règne du faux, parfois trop c’est trop", observe L'Obs.

"Je ne connais pas beaucoup d'étudiants qui peuvent se payer ça", commente pour sa part l'astronaute français Thomas Pesquet le 25 mai dans le fil du tweet original. "En effet, nous avons l'habitude de publier des biens d'exception", répond @AppartDesign.

(Capture d'écran twitter du 28 mai 2019)

Un "bien d'exception" certes... mais en Suède

Une recherche d'image inversée de l'une des 4 photos de l'appartement sur le moteur de recherche TinEye affiche 231 résultats, datés pour les plus vieux de décembre 2013.

Parmi ces publications, de nombreux blogs de déco d'intérieur en diverses langues qui situent souvent l'appartement dans la ville de Göteborg, en Suède.

Un site roumain, "Jurnal de design interior", a eu la bonne idée de fournir une source pour les photos et d'intégrer à son article un plan de l'appartement, sur lequel on retrouve le nom d'une agence immobilière basée à Göteborg : Alvhem.

Capture d'écran du site jurnaldedesigninterio le 28 mai 2019

Contactée par l'AFP, l'agence Alvhem casse le mythe... "C'est un studio que nous avons vendu en décembre 2013, situé dans le district de Linnéstaden à Göteborg", explique Ida Karlsson, responsable du marketing de l'agence. Il a été vendu 2.325.000 couronnes suédoises, soit, à l'époque, environ 260.000€.

"Il fait 44 m² et appartenait à un jeune couple" a-t-elle ajouté. "Selon toute vraisemblance", un tel appartement, "dans le top 3 des quartiers les plus huppés de Göteborg", ne pourrait être acheté ou loué par un étudiant "sauf s'il était aidé financièrement", a estimé M. Karlsson.

"Notre intention était de faire parler un peu (du) compte sur Twitter en publiant un poste finement ironique", a expliqué @AppartDesign, contacté via Twitter par l'AFP. "Nous ne nous attendions évidemment pas à ce que (le tweet) prenne une telle ampleur (...) Les images ont été prises, on doit le dire, légèrement au hasard", a-t-il ajouté.

(Capture d'écran twitter du 29 mai 2019)

L'agence Alvhem nous a transmis les photos originales du lieu, "prises par le photographe Fredrik J. Karlsson". En exploitant leurs métadonnées nous avons pu déterminer qu'elles ont été prises le 20 novembre 2013, aux environs de 14h30.

Avec son autorisation, nous vous proposons donc d'autres prises de vue de l'"'appartement d'étudiant sous les toits de Paris"... sous les toits de Göteborg.

Les difficultés du logement étudiant à Paris

Mème en devenir, les réactions humoristiques et hallucinées des internautes se justifient surtout par l'écart abyssal entre le budget locatif moyen d'un étudiant et l'argent qu'il faudrait débourser chaque mois pour une location de ce "standing" à Paris.

Le site d'annonces ParuVendu a publié le 28 mai un sondage réalisé auprès de 1.175 étudiants âgés de 18 à 24 ans en France sur la question du logement. À la question "Quel budget comptez-vous consacrer au loyer ?", ils étaient 20% à répondre moins de 300 €, 60% à répondre entre 300 et 500 €, 14% à prévoir une enveloppe qui va de 500 à 700 €, et 6% à prévoir plus de 700 €...

Selon le site internet de mise en relation entre locataires et propriétaires Locservice, les prix à la location à Paris oscillent actuellement entre 31,13€/m² dans le 19e arrondissement (soit, par exemple, 25m² pour 800 €) à 43,52€/m² dans le 6e, charges incluses.

(Capture d'écran Locservice)

Un rapport du syndicat étudiant Unef, publié en août dernier, plaçait le loyer étudiant mensuel moyen à 830 € pour la rentrée 2018/2019 à Paris, comme l'indique cette dépêche de l'AFP.

Un autre rapport sur le coût de la rentrée 2018, de la Fédération des Associations Générales Etudiantes (Fage), avançait le chiffre de 640,75 € par mois pour les étudiants en Île-de-France, pour un budget total moyen mensuel de 1.264,24 €.

Difficile d'imaginer beaucoup d'étudiants pouvoir emménager seul dans un studio de 44m², dont le loyer à Paris dépasserait très vraisemblablement les 1.000€ par mois.

"Et sans parler du coût exorbitant des loyers à Paris, la question de l'accès au logement pose un problème majeur", a expliqué à l'AFP Orlane François, présidente de la Fage.

Il n'y a un déficit de place dans les résidences étudiantes (par rapport à la demande, NDLR) et quand on se tourne vers le parc privé, c'est très compliqué d'être accepté", a-t-elle ajouté.

Frais d'agences et d'arrivée "très lourds à assumer", garants acceptés "difficile à fournir", Orlane François estime q'un dossier "marqué étudiant à de grandes chances de passer directement à la trappe".

"Amusée" par les réponses au tweet de @AppartDesign, elle a aussi été "un peu froissée" par l'affirmation initiale, "vu les conditions de vie dans lequel les étudiants se trouvent à Paris". Car faute de trouver un logement correct à louer, "on a beaucoup d'étudiants qui dorment dans des endroits qui ne sont pas décents, cela peut notamment avoir un impact sur leur santé et sur leurs études", a-t-elle regretté.

*Le 29/05/2019 à 22h11 : ajout des explications du compte Twitter @AppartDesign
François D'Astier