Le maire de Clichy, Rémi Muzeau, le vendredi 10 novembre sur LCI (Capture d'écran AFP / LCI)

Prières de rue à Clichy: le tract appelant à "tuer des juifs" n'émanait pas de musulmans

A Clichy (Hauts-de-Seine), le maire LR Rémi Muzeau a laissé entendre à tort que des tracts émanant de musulmans et appelant à "tuer des juifs" ont été diffusés le 13 octobre en marge de prières de rue pour protester contre le déplacement d'une mosquée.

Le contexte

Vendredi 10 novembre au matin, M. Muzeau, en duplex sur un plateau télévisé, redit avant une manifestation d'une centaine d'élus son opposition à des prières de rue de musulmans dans sa ville, qui protestent depuis des mois contre la fermeture de leur lieu de culte en centre-ville.

Des élus manifestant le 10 novembre (Alain Jocard / AFP)

"Les gens qui manifestent ne sont pas des Clichois dans leur majorité (...). La République est bafouée", tonne M. Muzeau sur LCI. Il y a des meneurs pour ces prières ? "Oui tout à fait, il y a des meneurs et on l'a vu sur les réseaux (...) Il y a eu des prêches qui étaient donc en arabe, des prêches qui étaient avec des appels au meurtre, c'a été mis sur les réseaux, il y a eu aussi des documents qui ont été mis dans la rue, qu'on a récupérés, avec des phrases qui étaient terribles, où on disait +si vous rencontrez un juif, tuez-le+, je les ai, j'ai les documents, et ça en tant que maire, je ne peux pas laisser faire. On stigmatise toute une population qui n'est pas responsable de l'agissement de ces individus qui viennent en métro provoquer et qui repartent en métro, ce ne sont pas des Clichois et c'est là toute l'ambiguïté."

Rapidement, la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) l'appelle à "produire les documents et de les transmettre à la justice".

"Pourquoi le maire n'a rien dit lors du Conseil municipal du 19 octobre [ndlr: six jours après la distribution du tract] ? Pourquoi il n'a pas porté plainte, et n'a pas fait comme la loi l'exigeait un article 40 ?", en référence au code de procédure pénale qui oblige tout fonctionnaire à signaler un crime ou un délit dont il aurait connaissance, demande aussi Samia Idri-Bayol, conseillère municipale d'opposition.

Capture écran du tract (DR / AFP)

Le tract

En cause, donc, un document de quatre pages, que la mairie ne veut ni publier ni commenter, explique Céline Agniel, journaliste de l'AFP dans les Hauts-de-Seine. 

La première partie concerne des "morceaux choisis" du "très saint CORAN, le meilleur des livres" qui "se rapportent à quatre thèmes: mécrants, châtiments, esclaves et femmes". 

On y lit notamment ces deux paragraphes : "S9, V29 : +faites la guerre à ceux qui ne croient pas en Dieu ; à ceux des Ecritures [chrétiens et juifs] qui ne professent pas la vraie religion ; combattez-les jusqu'à ce qu'ils paient le tribu (sic) et soient humiliés."

Puis: "S33, V59: [les hypocrites] ils seront couverts de malédictions ; on les tuera partout où on les trouvera".

La seconde est "La SÎRA, la VIE du Prophète Mahomet, le meilleur des hommes. La BIOGRAPHIE vraie et sacrée de IBN HICHÂM : MORCEAUX CHOISIS", avec des passages "relatifs à Mahomet, chef de guerre".

On y lit notamment un passage sur "L'EXPEDITION CONTRE LES JUIFS DE LA TRIBU DES BANU QURAYDHA (627) (Sîra, II, 233-296). Gîbril vint voir le Prophète: +Dieu t'ordonne, Muhammad, d'aller combattre le clan juif des Banû Quraydha+...+Le Prophète cria aux Quraydha : +frères de singes, vous n'avez pas encore connu, je le vois, l'humiliation et la vengeance de Dieu. Vous allez les connaître.+ Le Prophète recommanda à ses compagnons : +Tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le+".

Dans l'ensemble, ces quatre pages compilent des extraits particulièrement violents ou virulents (envers les Juifs, les Chrétiens, les femmes...) imputés au texte sacré de l'Islam mais aussi à une biographie du prophète Mahomet par Ibn Hichâm traduite et annotée dans une version de 2004 chez Fayard par Wahib Atallah, professeur honoraire à l'université de Nancy. Elément troublant: le "tract" fait référence à Wahib Atalla (sans le h) en le désignant comme "mahométan", une sémantique vieillie et péjorative à l'égard des musulmans.

Fidèles priant à Clichy, le 10 novembre (Alain Jocard / AFP)

Les doutes

Si plusieurs sources dans la communauté musulmane sur internet avaient déjà mis en doute la véracité même du tract, sans toutefois avoir pu le consulter, comme le blogueur Fateh Kimouche, fondateur du site musulman Al-Kanz, pour qui M. Muzeau a assurément produit un "fake", le tract a bien été distribué, comme l'a confirmé à l'AFP Hamid Kazed, président de l'UAMC.

Le tract a été évoqué pour la première fois le week-end du 11-12 novembre par M. Muzeau, soit un mois après sa diffusion.

Au bas de deux des quatre pages figure le supposé auteur du tract, "MRAP (Mouvement pour le Respect et l'Adoration du Prophète)", un mail, "aunomducoran5@orange.fr" et une date, septembre 2017.

Ce MRAP (qui porte le même acronyme que le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) est inconnu, pas référencé sur Google hormis dans les articles faisant référence aux déclarations de M. Muzeau.

 
Capture d'écran du mail (AFP)

La fin de la rumeur

Plusieurs médias ont contesté que ce tract venait de la communauté musulmane, dont Désintox et Le Figaro, qui est parvenu à joindre l'auteur du tract.

Celui-ci, contacté via l'adresse mail, a finalement transmis le document à l'AFP et expliqué ses motivations: "Dénoncer, en le dévoilant, le caractère multi-criminel du Coran et de la vie de Mahomet. C'est là une activité militante anti-fasciste (au sens contemporain du mot), car l'idéologie de Mahomet et de ses fidèles est fasciste"

Il n'est donc pas issu de la communauté musulmane, ce qu'avait déjà assuré mercredi 15 novembre devant l'Assemblée nationale, le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb: "Il apparaît que la personne qui avait distribué ces tracts visait à discréditer la communauté musulmane et ne faisait pas partie de cette communauté".

L'Union des associations musulmanes de Clichy-la-Garenne (UAMC) a elle décidé de porter plainte contre M. Muzeau, pour diffamation et incitation à la haine raciale suite à ses déclarations sur LCI: le maire de Clichy aurait éveillé "un sentiment de haine et de crainte envers la communauté musulmane", détaille la plainte.

Hamid Kazed, président de l'UAMC, s'insurge auprès de l'AFP :

Depuis, la mairie de Clichy assure que par ses déclarations, M. Muzeau ne voulait "pas accuser quelqu'un mais dénoncer la présence de tels propos sur la place publique." 

Au Parisien, le maire s'était déjà fait plus prudent: "Je n’accuse personne. Je dis seulement que les prières de rue sont des tribunes pouvant attirer des personnes malveillantes susceptibles de diffuser des messages de haine. Et qu’il y a bien trouble à l’ordre public".

Guillaume Daudin