Le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, jeudi 3 mai 2018 sur France Inter (France Inter / Dailymotion / AFP)

Présidentielle: non, les comptes Macron n'ont pas été "les plus sincères" de tous selon la CNCCFP

Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a affirmé à tort jeudi matin que la Commission des comptes de campagne (CNCCFP) "a considéré que les comptes de la campagne d'Emmanuel Macron étaient les plus sincères de tous les comptes de campagne": la CNCCFP ne décerne pas de tel brevet et quel que soit le critère choisi, c'est faux.

Interrogé sur des accusations la veille de Jean-Luc Mélenchon sur BFM TV (cf notre article), M. Griveaux a répondu : "Ecoutez, la Commission des comptes de campagne a considéré que les comptes de la campagne d'Emmanuel Macron étaient les plus sincères de tous les comptes de campagne, puisqu'ils ont reformé, c'est-à-dire réintégré dans les comptes, 120.000 euros, soit quatre fois moins que Jean-Luc Mélenchon puisque lui a été réformé à hauteur de plus de 450.000 euros, et Marine Le Pen était elle à plus de 800.000 euros de réformation... donc ce sont les comptes les plus sincères".

En disant que la CNCCFP a "considéré" ceci, M. Griveaux l'assume: il fait une interprétation des décisions de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, qui n'a pas émis de tel jugement dans ses décisions, consultables sur internet. Mais s'il évoque dans un second temps les seuls comptes de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen à titre de comparaison, le porte-parole du gouvernement dit bien tout d'abord que la CNCCFP voit dans les comptes de M. Macron les "plus sincères de tous les comptes de campagne", soit parmi les onze soumis à son contrôle.

M. Griveaux se trompe au passage, en indiquant que réformer signifie "réintégrer" dans les comptes. Dans ces trois cas évoqués par M. Griveaux (Macron, Mélenchon, Le Pen), la CNCCFP n'a non pas majoritairement "réintégré des dépenses" dans les comptes (donc "ajouté" des dépenses qui n'y figuraient pas), mais bien majoritairement "retranché" des dépenses dont elle a estimé qu'elles n'auraient pas dû y figurer.

Sur les onze candidats à la présidentielle 2017, neuf se sont donc vus majoritairement retrancher des dépenses par la CNCCFP : Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Benoît Hamon, Nathalie Arthaud, Philippe Poutou, Jacques Cheminade, Jean Lassalle. Deux se sont vus majoritairement "réintégrer" des dépenses ou réévaluer à la hausse le montant de certaines: François Fillon et François Asselineau.

Ce qu'explique Benjamin Griveaux, c'est que les comptes de campagne d'Emmanuel Macron sont "les plus sincères de tous les comptes de campagne" parce qu'en valeur absolue, ce sont ceux qui se seraient vus corriger du montant le plus bas. Ce n'est pourtant pas le cas.

Les comptes de campagne d'Emmanuel Macron ont été corrigés d'environ 119.000 euros. C'est certes moins que Marine Le Pen (environ 874.000 euros) ou Jean-Luc Mélenchon (435.000 euros), mais c'est plus que Benoît Hamon (environ 64.000 euros), Nicolas Dupont-Aignan (environ 16.000 euros), Jean Lassalle (environ 18.000 euros), Philippe Poutou (environ 14.000 euros), François Asselineau (7.000 euros), Jacques Cheminade (environ 6.000 euros) et Nathalie Arthaud (environ 2.000 euros). C'est surtout nettement plus que François Fillon (11.000 euros), arrivé 3e au premier tour de la présidentielle et dont le cas n'a pourtant pas été mentionné par M. Griveaux.

Si l'on regarde les montants corrigés par la CNCCFP en pourcentage des dépenses totales des candidats, M. Macron n'est pas non plus arrivé en tête: il a certes vu une part moindre de ses dépenses corrigées que Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Philippe Poutou, Jacques Cheminade ou Jean Lassalle, mais une proportion plus importante que pour François Fillon, Benoît Hamon, Nathalie Arthaud ou François Asselineau.

Enfin, il est aussi possible de contester que les comptes de campagne d'Emmanuel Macron sont "les plus sincères" en notant que François Fillon et François Asselineau se sont vus corriger leurs comptes à la hausse par la CNCCFP parce qu'ils n'avaient pas assez déclaré de dépenses, là où les neuf autres candidats ont vu leurs comptes réformés parce qu'ils en avaient trop déclaré.

Ce n'est pas répréhensible par principe: les responsables des comptes de campagne expliquent régulièrement préférer trop déclarer et laisser la Commission décider si ce sont ou non des dépenses de campagnes que ne pas déclarer assez et se voir invalider les comptes en entier, un risque gravissime.

Les réformations des comptes de campagne par la CNCCFP
  Dépenses déclarées par le candidat (en milliers d'euros) Dépenses retenues par la CNCCFP (en milliers d'euros) Correction par la CNCCFP (en milliers d'euros) Correction par la CNCCFP (en pourcentage des dépenses)
Nicolas Dupont-Aignan 1823 1807 -16 -0.8%
Marine Le Pen 12417 11543 -874 -7%
Emmanuel Macron 16698 16579 -119 -0,71%
Benoît Hamon 15073 15009 -64 -0,42%
Nathalie Arthaud 958 956 -2 -0,2%
Philippe Poutou 782 768 -14 -1,8%
Jacques Cheminade 413 407 -6 -1,45%
Jean Lassalle 260 242 -18 -6,92%
Jean-Luc Mélenchon 10677 10242 -435 -4%
François Asselineau 1231 1218 +7 +0,53%
François Fillon 13784 13795 11 +0,08%

 

M. Griveaux s'exprime sur le sujet car plusieurs articles récents, de Mediapart puis de Le Monde ou L'Obs, s'interrogent suite à leur consultation des comptes de M. Macron sur des "ristournes" dont auraient bénéficié ses comptes de campagne. Toute idée de "cadeau" a été vigoureusement démentie, donc, ce matin encore, par M. Griveaux, qui a plutôt mis en avant les talents de "négociation" de l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron.

Porte-parole du groupe macroniste à l'Assemblée, Aurore Bergé a aussi défendu ces comptes dans un tweet, rappelant qu'ils ont été "validés" par la CNCCFP.

C'est en effet le cas mais ce n'est qu'une étape. La CNCCFP reçoit les comptes de campagne, les étudie, demande aux candidats des précisions sur des dépenses ou des recettes dans le cas d'une procédure contradictoire et réforme éventuellement ces comptes avant de les valider (ou non). Mais cette commission, souvent critiquée en ce que ses pouvoirs d'enquête seraient trop limités, a toutefois la possibilité, tout en validant des comptes, de saisir la justice au sujet d'éventuelles infractions au sein de ceux-ci. C'est une dénonciation de ce type qui a abouti à une enquête judiciaire sur les comptes de campagne du FN pour la présidentielle et les législatives 2012 qui pourrait valoir au parti d'extrême droite un prochain renvoi en correctionnelle. 

Guillaume Daudin