Une photo prise le 2 mai 2013 de la cathédrale Sainte-Cécile à Albi avec le Vieux-Pont au-dessus du Tarn - AFP / PASCAL PAVANI (AFP / Pascal Pavani)

Pas crédible, la supposée démolition à venir de 2800 églises françaises

Plusieurs sites l'affirment, 2.800 "églises vont être démolies en France ces prochaines années". D'ailleurs, cette information viendrait d'un "rapport sénatorial". Mais c'est peu dire que l'assertion initiale a beaucoup dérivé en dix ans. 

Sur Facebook ou ailleurs, l'information tourne, tourne, tourne. Des milliers d'églises, élément structurant de l'identité paysagère de la France, n'attendraient que le premier coup de pioche pour voir leur démolition entamée.

LesObservateurs-screenshot (Capture d'écran AFP)

Le site suisse "lesobservateurs.ch", qui dit vouloir présenter une "vision de l'actualité suisse libérée de la pensée unique", affirme par exemple en octobre 2016 qu'"en France, 2800 églises seront démolies ces prochaines années, car leur restauration coûterait trop cher. Elles seront remplacées par des centres commerciaux, des immeubles locatifs ou des parkings."

Le site poursuit : "Pendant ce temps, les mosquées fleurissent, souvent aux frais du contribuable". Puis bascule en anglais pour évoquer sa supposée source, "un rapport du Sénat français".

 

S'ensuivent plusieurs paragraphes, toujours en anglais, qui mettent en balance ces supposées démolitions avec l'"immigration musulmane" en France et les "centaines de nouvelles mosquées construites chaque années", "souvent avec l'argent du contribuable" (ce qui n'est pas vrai, comme l'expliquait en 2014 le journaliste en charge des religions à l'AFP, Benoît Fauchet). 

L'info, sensationnaliste, fait florès. La page Facebook pro-FN "Soutien national en Bleu marine", suivie par 80.000 personnes, la reprend par exemple très rapidement, et suscite "likes" et commentaires par centaines, avant de la republier six jours plus tard, un post encore visible contrairement au premier.

Rien ne permet pourtant d'affirmer que 2.800 églises des 42.000 églises et chapelles paroissiales recensées par la Conférence des évêques de France --dont une immense majorité non classées-- seront démolies ces prochaines années.

Sur le nombre, d'abord: selon le blog patrimoine-en-péril, "38 églises et chapelles" ont été démolies depuis l'an 2000. Un rapport d'information sénatorial du centriste Hervé Maurey publié en 2015 évoquait lui le chiffre de "19 églises" (ce qui ne comprend pas les chapelles) démolies en France depuis le 1er janvier 2000, sur la foi d'informations fournies par "l'Observatoire du patrimoine religieux" (OPR) et sa présidente Béatrice de Andia. La Conférence des évêques de France, dans un document de septembre 2016, recense elle 255 églises "désaffectées ou vendues" depuis... 1905.

On voit bien qu'imaginer "2.800 églises démolies" dans les "prochaines années" paraît démesuré quand seules 255 ont été "désaffectées ou vendues" --c'est-à-dire pas forcément démolies-- depuis 1905. 

Mais c'est surtout la source qui pose problème: les divers sites internet disent s'appuyer sur un "rapport sénatorial". Il n'y a pourtant rien qui ressemble à ce chiffre dans le rapport 2015 du sénateur Maurey, même si, citant l'OPR, il relève "200 églises menacées de vente ou de destruction en France métropolitaine". Ce même organisme "redoute la disparition de 5 000 à 10 000 édifices religieux d’ici 2030" dans "un contexte de budgets contraints pour les mairies et de baisse de la pratique religieuse, de nombreuses municipalités doivent faire face à de lourdes dépenses excédant leurs capacités pour assumer l'entretien des lieux de culte, principalement les églises."

Il faut donc remonter plus loin: en octobre 2006, le sénateur LR Philippe Nachbar délivre un rapport venant conclure une mission d'information "chargée d'étudier l'entretien la sauvegarde du patrimoine architectural".

Dans celui-ci, il écrit notamment ceci:

C'est la seule trace, dans un rapport sénatorial, de ce chiffre de 2.800. Le document précise encore que ces édifices "en grande difficulté appartiennent, dans leur grande majorité, à des communes de moins de 2.000 habitants". 

On le voit pourtant: il ne concerne pas les seules églises mais l'ensemble des "monuments historiques", religieux ou pas. 

Capture d'écran de l'article du figaroCapture d'écran du Figaro (Capture d'écran du Figaro)

En dix ans, cette phrase a pourtant connu deux postérités. La première est médiatique, et commence par un article du Figaro de mai 2007. L'accent y est mis sur ces données du rapport sénatorial. Mais les 2.800 monuments historiques "en péril", pas forcément religieux, sont devenus "2.800 des 15.000 églises rurales protégées" dans le corps de l'article puis "2.800 des 15.000 églises rurales" dans le chapô de l'article, ses premières lignes qui sont souvent les plus lues par le lecteur.

L'influent blogueur catholique Erwan Le Moherdec (Koz), immédiatement, puis quelques années plus tard Ouest France ou France 3 Pays-de-la-Loire reprennent aussi à leur compte ce chiffre de 2.800 églises rurales en "péril" ou qui "pourraient disparaître".

Ironie de l'histoire, le député UMP Pierre Morel-à-l'Huissier s'intéresse lui aussi, via une question au gouvernement fin 2013 , à ce supposé  "rapport du Sénat (qui) a dénombré 2 800 églises rurales qui pourraient disparaître" pour demander à l'exécutif, alors socialiste "comment il entend soutenir les petites communes pour préserver et restaurer les églises."

 

 

L'histoire aurait pourtant pu s'arrêter pourtant bien plus tôt: dès juin 2007, l'auteur du blog "clochers.org", visant à recenser photographiquement les clochers de France, s'inquiétait d'un amalgame médiatique entre "monuments historiques" en "péril" au sens large, d'une part, et églises qui le seraient, d'autre part.

Mais l'histoire prend aussi vite un autre tour, à l'extrême droite. Dès le jour de la parution de l'article du Figaro, l'influent blog catholique d'extrême droite Le Salon Beige en retire qu'"une église rurale sur cinq sera détruite en France, soit 2.800".

Dans les années qui suivent, l'info rejaillit à intervalles réguliers, comme par exemple dans ce tweet de 2015. Avant d'atterrir, en octobre 2016 et à quelques mois de la présidentielle, sur la page des "Observateurs" suisses.

EDIT 25/09 Changement de légendes et ajout google claim check
Guillaume Daudin