Non, Didier Raoult n'a pas incité les Africains à ne pas prendre un vaccin contre le coronavirus

Une publication virale affirme que le Pr Didier Raoult a appelé les Africains à "ne pas prendre le vaccin de Bill Gates" contre le coronavirus car il contiendrait "du poison". C'est faux: l’IHU de Marseille a démenti que son directeur ait tenu de tels propos, et il n'existe à l'heure actuelle ni vaccin, ni traitement homologué. Si des recherches scientifiques sont en cours, aucun vaccin ne devrait voir le jour avant au moins l’année prochaine.

“Urgent. Didier Raoult appelle les africains à ne pas prendre le vaccin de Bill Gates pour lutter contre le Corono Virus” (sic). Ce message alarmiste a inondé les réseaux sociaux en Afrique, partagé sur d'innombrables publications dont certaines récoltent plusieurs dizaines de milliers de partages sur Facebook.

Ce message dit reprendre des propos du professeur Didier Raoult, infectiologue français très médiatisé qui préconise un traitement à base d'un dérivé de la chloroquine pour soigner les malades atteints du coronavirus.

Capture d'écran Facebook du 31 mars 2020

Ce texte confus, truffé de fautes d'orthographe et à la tonalité complotiste appelle les Africains à “ne pas prendre le vaccin qui sera bientôt mis en vente contre le Corono Virus, ce vaccin contient du poison et les occidentaux veulent anéantie l'Afrique sous prétexte que c'est le Corono Virus qui a détruit l'Afrique” (sic).

“Pourquoi ils ne commencent pas leur vaccin en Italie, en Espagne et en France là où il y'a beaucoup des cas ?” lit-on également. “Pourquoi ils veulent commencés en Afrique là où il y'a moins des cas ?. J'appelle les dirigeants africains à la prudence, l'unique vaccin et Antidote pour lutter contre le Corono Virus est la chloroquine”.

Avec plus de 3.300 cas et plus de 90 décès, selon un bilan établi par l'AFP, l'Afrique est pour l’instant largement épargnée par le nouveau coronavirus, quand l’Europe est frappée de plein fouet par la pandémie avec, au 31 mars, plus de 11.000 décès en Italie, plus de 8.000 en Espagne et plus de 3.000 en France.

Mais la propagation du virus suit une "évolution dramatique", a alerté le 27 mars la directrice régionale pour l'Afrique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Matshidiso Rebecca Moeti.

Ce message viral se conclut sur un appel à être partagé par les internautes, qui semblent être nombreux à l’avoir pris au sérieux au regard des nombreux remerciements qui jalonnent les commentaires.

“Merci infiniment professeur merci et faites gaffe à vous le peuple est avec vous”, lit-on par exemple, au milieu de quelques messages d’internautes s’interrogeant sur la provenance de cette citation. 

Des propos démentis 

L'IHU Infection Méditerranée, centre de recherche basé à Marseille et dirigé par le professeur Raoult, a démenti ces propos.

"Le professeur Didier Raoult n'est pas à l'origine de cette citation, c'est une fausse citation", a déclaré à l'AFP un porte-parole de l'établissement.

Le médecin, au centre de controverses scientifiques ces dernières semaines, a publié le 28 mars les résultats d'une deuxième étude sur l’efficacité d’un traitement à base d’un dérivé de la chloroquine, l’hydroxychloroquine, habituellement utilisée dans les traitements contre le paludisme.

Cette étude porte sur 80 patients dont 80% ont connu une "évolution favorable", selon le scientifique français et son équipe. Elle fait suite à une première étude menée sur une vingtaine de patients.

Elle a rencontré les mêmes critiques sur la méthodologie employée, en raison notamment de l’absence de groupe-contrôle, ou groupe-témoin, c’est-à-dire des patients à qui l’on n’administre pas le traitement étudié.

L'Agence du médicament en France a par ailleurs mis en garde contre de possibles effets indésirables graves des traitements testés contre le Covid-19 (chloroquine, hydroxychloroquine,…) et appelé à ne les utiliser "en aucun cas" en automédication. 

Les résultats contestés autour de cette molécule trouvent un écho un peu partout dans le monde.

Ainsi aux Etats-Unis, où la pandémie avait fait plus de 3.000 morts au 31 mars, le président Donald Trump fonde de grands espoirs sur ce médicament. "Il y a de bonnes chances que cela puisse avoir un énorme impact. Ce serait un don du ciel si ça marchait", a-t-il déclaré le 24 mars.

Toutefois, contrairement à ce qu’affirme cette publication, la chloroquine n’est pas envisagée comme un vaccin mais un traitement pour soigner le Covid-19, la maladie causée par le nouveau coronavirus.

“Nous sommes très loin d’un vaccin opérationnel” 

Il n’existe pas à l’heure actuelle de traitement ou de vaccin homologué contre le coronavirus. “Nous sommes malheureusement très loin d'un vaccin opérationnel”, a déclaré le 30 mars à l’AFP le Dr Richard Mihigo, coordonnateur du programme de vaccination et de développement des vaccins de l’OMS en Afrique.

L’élaboration et la certification d’un tel vaccin ne devrait pas intervenir avant au moins l’année prochaine. 

“Comme pour toute maladie nouvelle, la communauté scientifique se mobilise pour trouver un vaccin contre cette pandémie. Jusque-là, la recherche est encore à un stade préliminaire. Nous avons plusieurs candidats au vaccin au stade pré-clinique, mais développer un vaccin, le tester et l'homologuer peut prendre plusieurs années”, estime le Dr Mihigo.

“Il y a plusieurs types de candidats en phase pré-clinique, dont deux vont passer à la phase 1: le premier développé par le laboratoire Moderna, aux US, et un autre en Chine (du groupe CanSinoBIO, ndlr), a détaillé M. Mihigo. 

La compagnie pharmaceutique américaine Johnson & Johnson a également annoncé le 30 mars avoir sélectionné un vaccin-candidat, qui doit être testé sur des humains d'ici septembre et pourrait être prêt à une utilisation d'urgence d'ici le début de l'année prochaine.

Le Dr Mihigo a assuré qu’aucun test de vaccin -et encore moins de campagne de vaccination- n’était pour l’heure envisagé en Afrique.

“Nous avons vu ces affirmations fleurir sur les réseaux sociaux, elles sont sans fondement”, a affirmé le scientifique, en alertant sur le danger de ces rumeurs: “Malheureusement, nous l'avons vu dans le passé, ces informations colportées font plus de mal à la population que de bien. Notre effort commun doit être concentré sur la minimisation des effets du coronavirus sur la population, et non sur la diffusion des fausses nouvelles qui peuvent générer des frayeurs supplémentaires au niveau des populations”. 

Don de la fondation de Bill Gates 

Cette publication avance également que le milliardaire américain Bill Gates serait à l’origine d’un vaccin contre le coronavirus, qui sera "bientôt" mis en vente.  

La fondation Bill & Melinda Gates s'est engagée début février mercredi à investir 100 millions de dollars pour la lutte contre le nouveau coronavirus. Mais aucun vaccin n’a encore été créé. 

Dans une interview au site communautaire Reddit retranscrite le 19 mars sur son site internet Gatesnotes, le milliardaire affirme qu’il n’est pas certain qu’un vaccin ne voie le jour avant 18 mois.

Selon lui, “un traitement pourrait être disponible bien avant un vaccin”.  

“Nous avons besoin de milliards de vaccins pour protéger la population mondiale. Ces vaccins doivent être testés pour s’assurer de leur sécurité et de leur effectivité", souligne Bill Gates.

“Les premiers que nous élaborerons iront aux soignants et aux travailleurs exposés. Cela pourrait avoir lieu avant dix-huit mois si tout va bien, mais le Dr. (Anthony) Fauci (conseiller du président Trump sur la pandémie, ndlr) et moi-même ne voulons rien promettre tant que rien n’est sûr. Les travaux avancent à toute vitesse”, conclut le milliardaire américain. 

(Capture d’écran du site Gatesnotes réalisée le 31 mars 2020)

Depuis son apparition en Chine en décembre, la pandémie de de nouveau coronavirus a fait au moins 38.466 morts à travers le monde, selon un bilan établi par l'AFP à partir de sources officielles le 31 mars à 11h00 GMT. 

Plus de 791.000 cas d'infection ont été officiellement diagnostiqués dans 185 pays et territoires depuis le début de l'épidémie. Ce nombre de cas ne reflète toutefois qu'une fraction du nombre réel de contaminations, un grand nombre de pays ne testant désormais plus que les cas nécessitant une prise en charge hospitalière.

Parmi ces cas, au moins 163.300 sont aujourd'hui considérés comme guéris. 

Anne-Sophie Faivre Le Cadre