
Non, cette photo ne montre toujours pas un pique-nique dans un cimetière à Calais
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 04 juin 2019 à 15:42
- Mis à jour le 05 juin 2019 à 16:08
- Lecture : 9 min
- Par : Marie BRIERE DE LA HOSSERAYE, Denis TEYSSOU
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"Pique-nique au cimetière de Calais ‘sous les yeux de la République bienveillante’ Aucune info ni à la TV…. Essayez donc de pique-niquer sur une tombe musulmane dans un pays arabe et vous verrez si vous ne serez pas égorgés. Et la police a ordre de laisser faire. LA HONTE DE LA FRANCE”. Cette publication, diffusée sur le groupe “Un Wauquiez ...sinon rien Soutien à FXBellamy” regroupant 1,593 membres a été partagée plus de 2.000 fois depuis le 29 octobre 2018.

Depuis le 5 mai 2019, elle est à nouveau diffusée dans des groupes Facebook tels que “Debout La France 47” et “Matteo Salvini Fan Gruppo”, générant des centaines de partages, et certains internautes ont de nouveau utilisé cette publication trompeuse pour appeler à aller voter aux élections européennes du 26 mai dernier.

Où et quand a été prise cette photo ?
Il s'agit en réalité d'un groupe de migrants coincés du côté croate, entre deux postes-frontières (serbe et croate) le 24 septembre 2015, comme nous a expliqué l'auteur de la photo, que nous avons retrouvé.
Contacté par l’AFP le 28 mai 2019, János Bődey, photojournaliste du média hongrois Index a confirmé en être l’auteur et a nous fourni son fichier brut, dont nous avons extrait ces informations, comme la date de prise de vue.

Il était envoyé en reportage pour le média Index, qui racontait la situation en direct, et y a publié sa photo. Il explique que la photo a en réalité été prise près de Tovarnik en Croatie, dans un “no man’s land” entre les postes-frontières croate et serbe.
"Autour de 500 migrants étaient coincés là, entre les postes-frontières. La plupart venait de Syrie, ou d'Afghanistan," raconte János Bődey.
"Certains ont du passer la nuit dans ce cimetière et attendre près de 24 heures. Ils étaient ensuite transportés en bus à la police croate, par groupe de 20," explique-t-il.
Selon lui, ce sont les forces de l'ordre qui encadraient le groupe qui ont décidé de les faire attendre là : "Les autorités les ont fait attendre dans le cimetière, ramenant systématiquement toute personne qui s'en éloignait."
Dans quel contexte a été prise cette photo ?
Comme l’indique cette dépêche AFP du 26 septembre 2015, la Croatie était à ce moment devenue un pays de transit majeur vers les pays de l'ouest de l'Europe à partir de la fermeture par Budapest de la frontière serbo-hongroise aux migrants.
Le 16 septembre, la Hongrie fermait ses frontières avec la Serbie. Des dizaines de milliers de migrants avaient alors réorienté leur route pour se diriger vers la Croatie.
Le 17 septembre, la Croatie fermait sept de ses huit postes-frontières avec la Serbie, accentuant la tension entre les deux pays, qui ont toujours été très tendues. Belgrade répliquait alors en fermant son territoire aux camions immatriculés en Croatie.
Dès le 18 septembre, Zagreb annonçait que ses centres étaient "saturés", et le Premier ministre croate appelait Belgrade "faire cesser un flux aussi intense de migrants", et inviter le pays à rediriger les migrants vers la Hongrie, voire la Roumanie.
La Croatie décidait finalement de lever le blocage de ses frontières le 25 septembre, mais la situation avait déjà ralenti considérablement le flux de migrants qui s'étaient rassemblés à la frontière. Les migrants devaient donc attendre dans une zone dépourvue d'infrastructures, comme l'illustre le cliché qui nous intéresse.
D'après cette dépèche, le point d'entrée en Croatie de Sid-Tovarnik avait rapidement été saturé, menant les migrants à emprunter d'autres points de passage, comme Bapska, au nord de Tovarnik.
Le 24 septembre, le photographe de l'AFP Andrej Isakovic se trouvait lui au poste-frontière de Batrovci-Bajakovo.

"La nervosité était surtout présente surtout chez les policiers croates qui étaient soumis à une grande pression. La situation ces jours-là était confuse en raison de l'énorme nombre de migrants qui affluaient vers la frontière et tentaient de la franchir", se souvient-il.
Comment nous avons procédé pour retrouver la photo
Le lieu
On commence par rechercher sur Google les mots-clés en anglais "migrants", "cimetière", "tombe", et "camping". On retrouve alors des clichés représentant des migrants dans un cimetière serbe à la frontière avec la Croatie, datant du 22 septembre, diffusés par Reuters, et d'autres photos similaires datant du 24 septembre 2015, diffusées par l'agence de presse AP.
On repère un cimetière tout près de la frontière en cherchant ‘groblje’, soit cimetière, en croate. Qui s’avère être exactement entre le poste frontière serbe et le poste croate, dans un no man’s land.

Une mesure sur Google Earth pro montre qu’il y a environ 470 mètres entre les deux postes.

En recherchant le nom du cimetière "pravoslavno groblje Tovarnik" sur Google, on tombe sur le site du média croate Jutarnji. On y retrouve une photo (la 9e), où apparaît la même stèle que celle de la photo initiale. Contactée par l’AFP, Maja Zlatevska, la photographe de l’agence croate Cropix qui a prise la photo diffusée sur Jutarnji, confirme qu’il s’agit bien du même endroit.


L'auteur de la photo qui nous intéresse
Nous avons d'abord cherché une version de bonne qualité de la photo, vierge de toute modification. Une recherche inversée sur le moteur de recherche Yandex permet d’en retrouver une.
Nous avons ensuite essayé de faire une recherche d'image inversée à partir de cette photo de meilleure qualité, cette fois en demandant à Google images de nous présenter uniquement les résultats entre les mois de septembre et octobre 2015.
On retrouvre ainsi ce billet de blog datant du 1er octobre 2015, et qui présente une série de photos de cet événement, avec notamment une version de cette fameuse photo du "pique-nique", accompagnée du crédit "Index".

Une recherche d'image inversée incluant le terme "index" sur le moteur de recherche TinEye permet de retrouver ce site qui légende une photo similaire : "Superbe photo pour Index par Janos Bodey."

Sur cette série, pas trace de la photo d’origine mais on retrouve des hommes présents sur des séries de photos similaires de Reuters et d’AP, ce qui confirme qu'il s'agit du même événement.

En se rendant sur le site d'Index, on retrouve cette page-auteur présentant le photographe Bődey János.

Index, contacté par l’AFP, nous met en lien avec leur photographe, qui confirme avoir pris la photo sur la route numéro 46, près de Tovarnik, le 24 septembre 2015. Une date corroborée par les métadonnées extraites du fichier brut qu’il nous a envoyé.
Une intox à la peau dure
La photo avait d’abord été reprise par le site d'extrême droite FdeSouche le 23 septembre 2015, qui titrait alors “Serbie : des migrants campent dans un cimetière chrétien et le souillent avec leurs ordures", sans donner plus de contexte.

Quelques jours après, l’image se retrouve sur le site "Lagauchematuer", avec le titre “voilà qui on nous oblige d’accueillir : des hommes méprisants la France et souillant ses cimetières.”

Mais toujours aucune mention de Calais.
En juillet 2016, cette fausse information connaît une nouvelle vie sur le groupe Facebook "Fidèles sarkozystes", dont la publication est partagée 3.700 fois, et mentionne cette fois-ci "Calais".

En 2016, nos confrères de BuzzFeed, franceinfo, Les Observateurs ainsi que debunkersdehoax avaient déjà expliqué que cette photo n'avait pas été prise à Calais.
EDIT 05/06/19 : le nom de la ville croate, Tovarnik, a été corrigé + ajout du lien vers debunkersdehoax