Non, cette photo ne montre pas une Yazidie vendue comme esclave sexuelle en Arabie Saoudite

Une publication Facebook partagée 1.600 fois depuis sa mise en ligne le 27 août 2019 affirme montrer la photo d'une femme yazidie vendue en tant qu'esclave sexuelle en Arabie Saoudite. Il s'agit en réalité d'une représentation théâtrale qui a eu lieu le 6 avril 2016, dans le Kurdistan irakien. La pièce parle du suicide d'une jeune Yazidie, dont la famille a été persécutée par le groupe Etat islamique. 

"Elle n'est pas en méditation, elle est yézidie, nous sommes dans une vente en Arabie", affirme cette publication Facebook, partagée plus de 1.600 fois depuis le 27 août 2019.

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 02/09/2019

Cette photo avait déjà été utilisée dès 2016 par des médias anglophones, comme le tabloïd britannique The Sun ou sur le site d'extrême droite American Herald Tribune, qui avaient utilisé le cliché pour parler d'une vente d'esclaves sexuels yazidis. Le 3 septembre, ces publications de septembre 2016, étaient toujours en ligne, a constaté l'AFP.

Capture d'écran réalisée le 02/09/2019
Capture d'écran réalisée le 02/09/2019

 

En 2014, des milliers de femmes yazidies ont été kidnappées par le groupe jihadiste EI et emmenées loin de Sinjar, foyer historique de cette minorité kurdophone adepte d'une religion monothéiste ésotérique. Réduites en esclavage, violées, mariées de force, certaines ont recouvré la liberté après les défaites subies par l'organisation jihadiste.

 

Toujours en août 2014, les jihadistes du "califat" autoproclamé avaient tué des centaines d'hommes de la communauté et enrôlé de force des enfants-soldats. 

 

En réalisant une recherche d'image inversée grâce au moteur de recherche Google images, on tombe rapidement sur un blog de théâtre en arabe, sur lequel est publié une série de photos dont celle partagée sur Facebook. Sur les autres photos, on reconnaît la même jeune femme, ainsi que le décor de la première photo (mur en briques blanches, moquette beige, etc.). Sur l'une d'entre elles, on peut aussi apercevoir des spectateurs. 

 

 

Capture d'écran d'un blog en arabe, traduit en français par le moteur de recherche, le 02/09/2019
Capture d'écran d'un blog en arabe, traduit en français par le moteur de recherche, le 02/09/2019

 

 

Toujours selon ce blog, les photos montrent une représentation théâtrale et la pièce, dirigée par le metteur en scène Mosaddegh Yusuf, a été jouée par des lycéens le 6 avril 2016, dans le camp de la ville de Zakho (Kurdistan irakien), où sont accueillis des Yazidis.

 

En réalisant des recherches d'images inversées à partir des autres photos, on retombe sur plusieurs articles de presse parlant de cette représentation, comme ici sur le site de l'Arab Theatre Institute ou encore celui de la chaîne égyptienne Alghad TV

 

Ces deux sites font état des mêmes informations publiées sur le blog de théâtre au sujet de la représentation. Ils précisent que la pièce est basée sur l'histoire vraie d'une jeune fille yazidie, Jilan Barjass. Après avoir perdu son père, ses frères et ses oncles, tués par des soldats du groupe Etat islamique, la jeune fille s'était suicidée en se coupant les veines, de peur d'être violée, comme rapporté dans cette dépêche AFP (article en anglais uniquement). 

 

Nous avons également retrouvé deux vidéos du spectacle (partie I et partie II), confirmant la date de réprésentation pour la pièce (6 avril 2016) et expliquant qu'elle a été montée par les élèves du camp de Zakho. 

 

Capture d'écran Youtube réalisée le 02/09/2019
 

Dans les deux captations, on retrouve les mêmes murs en brique blanche, la même moquette marron et un matelas gris.

On y voit aussi, à certains moments, un photographe qui pourrait être l'auteur des photos diffusées (la personne ici au centre de l'image est une autre actrice que celle visible sur plusieurs clichés). 

La diction et la présence de musique sur scène vont dans le sens d'une pièce de théâtre. A la fin de la seconde vidéo, un homme en costume déclare : "Voici la réalité du groupe Etat islamique. L'EI a tué au nom de la religion", semblant assumer ainsi le rôle du choeur comme dans le théâtre antique grec.  

 

A ce jour, près de 3.000 Yazidis sont toujours portés disparus, en majorité des femmes et des enfants, peut-être toujours captifs de l'EI. Sur les 550.000 Yazidis d'Irak avant 2014 - soit un tiers des Yazidis du monde -, 100.000 ont pris le chemin de l'exil depuis 2014, principalement en Allemagne, et 360.000 sont toujours déplacés, notamment dans des camps où ils sont aidés par les autorités et ONG.

Selon le ministère de l'Intérieur, 75 familles yazidies ont trouvé refuge en France depuis décembre 2018. Le 8 août 2019, 31 femmes yazidies et leurs enfants - soit 151 personnes - ont été pris en charge à Toulouse dans le cadre d'un programme d'accueil des réfugiés. 

Photo de réfugiées Yazidies irakiennes, dans le camp de Khanke (province irakienne de Dohuk), le 24 juin 2019
Edit : mis à jour le 06/09/2019 avec correction du nombre des femmes yazidies kidnappées par l'EI
Charlotte Durand