Non, cette photo n’a aucun lien avec le massacre du 14 février au Cameroun

Des publications partagées plusieurs centaines de fois sur les réseaux sociaux affirment montrer des soldats de l’armée camerounaise enterrant les victimes d’un massacre commis le 14 février à Ntumbo, dans la partie anglophone du pays déchirée par un conflit séparatiste. Cette photo est brandie par des partisans des deux camps pour s’accuser de la responsabilité de la tuerie. En réalité, elle existe sur la Toile depuis août 2018. 

Le massacre du 14 février à Ntumbo, localité du nord-ouest du Cameroun, a suscité horreur et indignation.

L’ONU a réclamé aux autorités camerounaises une enquête "indépendante, impartiale et complète" sur cette tuerie qui a fait, selon elle, 23 civils, dont 15 enfants et deux femmes enceintes. La France, allié traditionnel de Yaoundé, a également demandé que "toute la lumière soit faite sur cet événement tragique" et que "les responsables répondent de leurs actes".

Deux versions s'opposent sur ce nouveau drame dans une région en proie depuis 2017 à des combats entre armée régulière et combattants séparatistes anglophones. 

Une partie de l'opposition camerounaise, mais aussi de nombreux témoins interrogés par l’ONU et des ONG, accusent des militaires d'avoir perpétré cette tuerie. Des témoins ont rapporté à l'ONU que "40 hommes armés, dont des membres des forces de défense et de sécurité" avaient attaqué le quartier de Ngarbuh, "tirant sur les habitants et brûlant des maisons".

L'armée a rejeté ces accusations dans un communiqué le 17 février, invoquant "un malheureux accident" et un bilan de cinq victimes civiles. Elle affirme que six militaires en patrouille ont été la cible de tirs nourris de "terroristes" et que les combats ont entraîné l'explosion de réservoirs de carburant, provoquant un incendie qui a tué "une femme et quatre enfants".

"Dissimulation" de l'armée ou "preuve" contre les séparatistes ?

Sur les réseaux sociaux, une image revient régulièrement pour illustrer articles et nourrir la polémique: celle de trois soldats de l’armée camerounaise en uniforme qui rebouchent avec des pelles une tombe fraîchement creusée.

Elle accompagne notamment des articles accusant l’armée camerounaise, comme cette publication partagée plus de 500 fois sur Facebook et qui relaie un article partagé, lui, 578 fois selon l’outil de mesure CrowdTangle. On la retrouve également sur un autre article traitant du massacre. 

Capture d'écran Facebook prise le 19/02/2020

 

Sur Facebook, une internaute (ci-dessous, image de gauche) affirme que ces soldats "sont pris en plein acte de dissimulation dans une des communautés où ils ont commis un massacre de masse". "Il est temps de creuser pour plus de vérité", écrit-elle. 

Mais pour un autre (ci-dessous, image de droite), cette photo montre au contraire que "le BIR (Bataillon d’intervention rapide, une unité d'élite de l’armée camerounaise, ndlr) a aidé la population à enterrer ses morts après les combats avec les Ambaboys", nom des miliciens séparatistes qui veulent créer leur propre État, l'Ambazonie. Cette photo est, selon ce post, "une preuve suffisante pour montrer que les ambaboys ont commis ce génocide contre leur propre peuple".

Capture d'écran Facebook prise le 19/02/2020
Capture d'écran Facebook prise le 19/02/2020

 

Pourtant, cette photo érigée en preuve par les deux camps a été prise bien avant la tragédie de Ntumbo. 

Des militaires à un enterrement en 2018 

Avec l’outil de recherche Google images, l’AFP a retrouvé cette photo dans une série de clichés publiée le 1er septembre 2018 sur la page Facebook "Honneur et fidélité-Armée camerounaise". Ce compte était présenté en 2014 par l’ancien porte-parole de l’armée camerounaise comme étant à l’époque, le "seul canal officiel" de l’armée.

Sur ces clichés, les écussons aux couleurs vert-rouge-jaune, les casques et sacs siglés “BIR” confirment qu’il s’agit de soldats du Bataillon d’intervention rapide. 

Photo prise dans la série d'images montrant des soldats qui enterrent des corps
Photo prise dans la série d'images montrant des soldats qui enterrent des corps

 

La légende (en anglais) associée à cette série de photos mentionne: "Zhoa enterre l'un de ses fils décédés après les malheureux événements de Wum".

Cette même série d’images est utilisée le 3 septembre 2018 sur un site d’information évoquant la présence de l’armée à l’enterrement de trois civils retrouvés morts à Wum, dans la région du Nord-Ouest.

Cet épisode, illustré avec la même image, est également évoqué dans un article du 5 septembre 2018.

"Les éléments du Bataillon d’Intervention Rapide (BIR) qui campent dans la localité depuis quelques jours ont prêté main forte à la population attristée samedi lors des funérailles" de trois jeunes "tués entre le 24 et 25 août", explique l’auteur.

Ces "trois jeunes enterrés samedi dernier avaient été tués à Zhoa et à Wum après l'attaque des séparatistes sur une patrouille des forces de défense qui avait conduit à la mort de deux gendarmes et de douze sécessionnistes selon le porte-parole de l’armée, le Colonel Didier Badjeck", ajoute l’article.

Le 26 août 2018, l’AFP avait publié une dépêche sur une attaque contre une brigade de gendarmerie qui avait fait deux morts dans la localité de Zoa (ou Zhoa), près de la ville de Wum.

Un conflit meurtrier depuis 2017

Depuis près de trois ans, un conflit meurtrier oppose les forces de sécurité camerounaises à des groupes armés anglophones séparatistes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, peuplées principalement par la minorité anglophone camerounaise.

Les deux camps sont accusés de perpétrer des crimes et exactions contre des civils par les ONG internationales.

Ce conflit a fait plus de 3.000 morts et forcé près de 700.000 personnes à fuir leur domicile. Selon les ONG internationales, les populations sont les premières victimes de ce conflit. 

Monique Ngo Mayag