Capture d'écran d'une publication Facebook du National Geographic, prise le 12 juillet 2019.

Non, cette étude ne démontre pas que 90% du plastique présent dans les océans provient de 10 fleuves

Deux publications Facebook du magazine National Geographic, partagées depuis début juin plusieurs centaines de fois, affirmaient avant correction le 16 juillet que "huit fleuves d’Asie et deux fleuves d’Afrique déversent environ 90% du plastique qui se retrouve dans les océans", en citant une étude allemande de 2017. C’est faux : ces résultats ont été mal interprétés. Si l’étude estime bien que dix fleuves sont responsables du rejet de 90% des déchets plastiques fluviaux dans la mer, elle ne conclut en rien sur l'origine de la totalité de la pollution plastique dans les océans.

L’image qui illustre les deux publications Facebook (le 2 juin puis le 9 juillet) du National Geographic, représente une femme penchée sur des débris plastiques sur les rives de la Buriganga, un fleuve à Dacca (Bangladesh). Au-dessus, une citation tirée de l'article avant correction : "huit fleuves d’Asie et deux fleuves d’Afrique déversent environ 90% du plastique qui se retrouve dans les océans".

La rédaction du National Geographic a fait une correction le 16 juillet dans ses publications sur les réseaux sociaux et dans son article, suite à notre vérification sur le blog. Le nouveau sous-titre est le suivant : "4 millions de tonnes de déchets présents dans les océans proviennent des rivières et 88 % à 95 % de ce volume est issu de seulement dix fleuves, les plus pollués au monde". 

Capture d'écran de l'article mis à jour du National Geographic, prise le 16 juillet 2019.

La correction est également signalée au bas de l'article. 

Capture d'écran de l'article mis à jour du National Geographic, prise le 16 juillet 2019.

Dans la première version de l'article, les résultats de l’étude allemande du centre de recherche environnementale allemand Helmholtz, intitulée "Exports of Plastic Debris by Rivers into the Sea" ("Déversements des déchets plastiques des rivières à la mer") et publiée en 2017, ont été mal interprétés.

Capture d'écran du site de National Geographic, prise le 12 juillet 2019.

Or, c'est faux : les résultats de l’étude allemande du centre de recherche environnementale allemand Helmholtz, intitulée "Exports of Plastic Debris by Rivers into the Sea" ("Déversements des déchets plastiques des rivières à la mer") et publiée en 2017, ont été mal interprétés.

Ses trois auteurs - Christian Schmidt, Tobias Krauth et Stephan Wagner - estiment que sur l'ensemble du plastique transporté vers la mer par les fleuves, 88 à 95% est en réalité transporté par seulement dix cours d’eau, situés en Afrique et en Asie.

"Il s’agit juste des déchets fluviaux. (L’étude) ne prend pas en compte toutes les autres sources," a déclaré le chercheur allemand à l’AFP le 19 juin. 

Des habitants passent à côté d'une bouteille en plastique abandonnée sur la plage de Mount Lavinia, dans la banlieue de Colombo, au Sri Lanka, le 19 juin 2019.

Dans son article, le National Geographic écrivait que "ces dix fleuves seraient responsables de 88 à 95% de la déverse océanique mondiale de déchets en plastique de toutes les tailles", une affirmation qui colle davantage aux résultats de l’étude mais qui n’est pas mise en avant, ni dans le début de l’article, ni sur les réseaux sociaux. 

Le National Geographic n'a pas été le seul média à mal interpréter ces résultats. D'autres publications en anglais ont commis la même erreur, dont The Sun, Sky News et The Times.

La confusion pourrait venir du communiqué de presse posté sur le site du centre de recherches allemand le 17 octobre 2017. Il y est dit que les scientifiques ont calculé que "les dix zones fluviales les plus polluées par le plastique (huit en Asie, deux en Afrique) (...) sont la source de 90% de la quantité totale de plastique dans la mer".

M. Schmidt reconnaît qu'un passage de l'étude, selon lequel "les dix rivières les plus polluées transportent 88% à 95% de la quantité totale de plastique dans la mer", a pu également porter à confusion. 

Il a confié à l'AFP regretter l'interprétation erronée des résultats : "On voit souvent écrit que 90% de la pollution plastique produite dans les terres et présente dans les océans viennent de dix fleuves. Et ce n'est pas vrai !".

Le chercheur a précisé que le centre de recherches l'avait contacté récemment après avoir réalisé que le communiqué de presse pouvait induire en erreur. "Nous sommes en train d'essayer de régler ça, parce que cela ne devrait pas être ambigu", a-t-il affirmé. 

Que dit en réalité l'étude ? 

L’étude de M. Schmidt a pour but d’estimer la quantité de plastique présente dans 1.350 rivières du monde entier, à partir de diverses études antérieures. Elle porte sur des cours d’eau de tailles variées, depuis "de tous petits ruisseaux à de grands fleuves se jetant dans la mer".

M. Schmidt et ses collègues ont analysé comment ces cours d’eau pollués contribuaient à la pollution plastique présente dans les océans, utilisant pour cela deux modèles mathématiques. 

Dans leurs conclusions, ils estiment qu’entre 0,41 et 4 millions de tonnes de déchets présents dans les océans proviennent des rivières. L’étude souligne par ailleurs que 88% à 95% de ce volume est issu de seulement dix fleuves, les plus pollués au monde. Et non pas que 88% à 95% du plastique des océans proviendrait de 10 fleuves. 

Des gens marchent parmi les pneus, les déchets plastiques et des cadavres de poissons dans la baie de Hann, au Sénégal, le 1er juin 2019.

La différence de sept points entre 88% et 95% est due à l’utilisation de deux modèles mathématiques différents : le premier prend en compte les études mesurant uniquement le micro-plastique (particules de moins de 5 mm), quand le deuxième inclut micros et macroplastiques (morceau de plus de 5 mm). 

Les rivières, voies d'accès majeures de la pollution plastique

Dans une étude de 2017 citée par celle de M. Schmidt, Laurent Lebreton, un chercheur spécialisé dans la pollution marine, avait expliqué que la pollution plastique des océans était aussi due en grande partie aux déchets provenant des plages et aux rejets des industries du transport maritime et de la pêche. 

Cependant, M. Lebreton conclut dans son étude la plus récente, parue en 2019, que "les rivières sont des voies d'accès majeures des déchets plastiques à l'océan".

Calculer le pourcentage exact du plastique présent dans les océans qui serait issu des fleuves est cependant très complexe, selon M. Schmidt. "Les déchets se sont accumulés dans les océans depuis tellement d’années, c’est très difficile de quantifier la participation des fleuves à ce phénomène". 

Traduit par Charlotte Durand et Marion Lefèvre.
Edit 16/07/2019 : Mise à jour avec les corrections effectuées par le National Geographic dans 
ses publications Facebook et dans son article.