L'histoire, en plus d'être exagérée, se base sur une expérience bancale (DR)

Non, ces collégiennes n’ont pas prouvé que le wifi est dangereux pour la santé

Lancée en 2013, l’histoire de ces étudiantes qui auraient prouvé la nocivité des ondes wifi grâce à une expérience avec du cresson continue d’être partagée. Il s’agit cependant d’un exposé de troisième, mené dans des conditions amateures et dont les résultats sont vraisemblablement erronés.

Des étudiants font une découverte terrible sur le wifi. Ils alertent aujourd’hui le monde entier”, c’est le titre d’un article du site santeplusmag qui a réuni ces derniers jours près de 10 000 interactions sur Facebook.

L’article explique l’expérience d’“étudiants danois” de l’“University of Southern Denmark” qui auraient décidé de “réaliser des expériences concrètes pour comprendre (enfin) quelles étaient les réelles répercussions des ondes Wifi sur notre organisme et sur notre santé”. L’expérience décrite consiste à exposer des semences de cresson, une plante qui pousse rapidement, à des ondes wifi pendant 13 jours, à l’issue desquels les semences étaient en mauvaise forme.

Selon l’auteur, le “Wifi émet des ondes d’une fréquence d’environ 2400 MHz, soit les mêmes fréquences émises par un micro-ondes. Des fréquences qui ont pour particularité d’agiter les molécules d’eau et qui nous atteignent donc directement puisque notre corps est composé plus de 70% d’eau…

Ces informations sont presque toutes fausses. Si l’expérience citée existe bel et bien, elle a en fait été menée par un groupe de 5 collégiennes, et non des étudiantes à l’université, dans le cadre d’un exposé pour leur classe de troisième (classe 9 au Danemark, la dernière avant l’entrée au lycée). Les jeunes filles n’allaient pas à l’University of Southern Denmark, mais à l’école publique de Hjallerup, une ville du nord du Jutland.

Des résultats dont on ne peut pas tirer de conclusions

Pendant 13 jours, les collégiennes ont placé des graines de cresson dans 12 assiettes, arrosées et éclairées de la même façon chaque jour. Six assiettes ont été placées dans une salle à proximité d’appareils émettant des ondes radio, les six autres étant dans une pièce à part, sans source de signal wifi. Selon santeplusmag, les résultats sont sans appel, l’article présente ces deux photos, affirmant que la première est celle du cresson exposé aux ondes wifi et la seconde est le cresson non exposé.

Cette image est utilisée à tort dans la presse pour illustrer les résultats de l'expérienceCette image est utilisée à tort dans la presse pour illustrer les résultats de l'expérience (DR)

La réalité est bien moins manichéenne. Voilà la véritable photo de comparaison entre les deux groupes de cressons, issue directement des conclusions de l’expérience rédigées par les collégiennes. Les photos de la rangée supérieure ont été exposées aux ondes wifi, celles de la rangée inférieure ne l’ont pas été.

Les assiettes de la rangée supérieure ont été exposées aux ondes wifi, celle de la rangée inférieure sont le groupe de contrôleLes assiettes de la rangée supérieure ont été exposées aux ondes wifi, celle de la rangée inférieure sont le groupe de contrôle (Lea Nielsen, Mathilde Nielsen, Rikke Berg, Signe Nielsen & Sisse Coltau / AFP)

Le groupe exposé aux radiofréquences a effectivement subi des effets négatifs, mais ils sont mineurs. Dans la partie “Résultats et conclusions” de leur expérience, les élèves estiment que le groupe exposé est toujours environ 4 grammes plus léger que le groupe non exposé - lorsque le second pèse 17,7g, le premier pèse 13,8g. L’expérience ayant été interrompue dès le 13ème jour, les données disponibles ne sont pas suffisantes pour conclure qu’il s’agit d’effets négatifs sérieux et non d’un simple retard de croissance. 

Graphique montrant la différence de développement entre les semences, le rouge représentant les assiettes exposées aux ondes wifiGraphique montrant la différence de développement entre les semences, le rouge représentant les assiettes exposées aux ondes wifi (Lea Nielsen, Mathilde Nielsen, Rikke Berg, Signe Nielsen & Sisse Coltau / AFP)

Dans les conditions de l’expérience, il est impossible d’affirmer que ce sont les ondes wifi, plutôt qu’un autre facteur, qui sont en cause.

Un article du Guardian sur le sujet estime que c’est une différence de chaleur entre les deux groupes test qui à causé cette différence. Le journaliste explique que “la suggestion des scientifiques interviewés à propos de cette expérience est que les routeurs produisent de la chaleur, ce qui a probablement séché le cresson dans la pièce avec les routeurs, donc la même quantité d’eau n’était pas suffisante”.

L’idée que la chaleur cause de retards de croissance chez le cresson n’est pas nouvelle, évoquée dans cette étude de 2010 du New York Science Journal ou dans cette autre étude qui a trouvé que de très faibles changements de température (0,3°C en l'occurrence) “inhibent la croissance des racines du cresson”. 

Appliqués à l'expérience des collégiennes danoises, ces informations signifient qu’une légère différence de température de 0.3°C a pu suffire à fausser les résultats. Or les photos de l’expérience en cours montrent que des routeurs et plusieurs ordinateurs, générateurs de chaleur, sont placés à quelques centimètres des assiettes test.

Les ordinateurs et les routeurs sont très proches des assiettes, modifiant potentiellement la température autour des semencesLes ordinateurs et les routeurs sont très proches des assiettes, modifiant potentiellement la température autour des semences (Lea Nielsen, Mathilde Nielsen, Rikke Berg, Signe Nielsen & Sisse Coltau / AFP)

Une expérience qui n’a pu être reproduite

Des scientifiques, intrigués par les résultats obtenus par les jeunes filles, ont tenté de l’expérience à leur tour. Une reproduction a eu lieu en 2016 et a obtenu des résultats contraires à ceux de l’expérience originale, concluant que “la radiation provenant du routeur wifi n’a pas affecté la germination des espèces testées”. Elle a en revanche estimé que les ondes wifi ont pu affecter la croissance des racines et des feuilles, une conclusion qui n’a pas été corroborée par d’autres recherches sur le sujet. Le site de fact-checking Snopes remet cependant en doute l’objectivité de cette reproduction.

Plusieurs scientifiques se sont penchés sur l’expérience des collégiennes afin d'expliquer pourquoi elle n’est pas reproductible avec les mêmes résultats. Nima Yeganefar, enseignant-chercheur à l’université de Poitiers, s’attaque à la question sur son blog. Il y explique que les jeunes filles n’ont pas soigneusement isolé le paramètre (le wifi) qu’elles souhaitaient étudier et que, comme l’enregistrement des résultats n’a pas été réalisé à l’aveugle, ceux-ci ont été influencés par l’idée préconçue de ce que les jeunes filles pensaient trouver.

Le mathématicien Pepijn van Erp fait des remarques similaires dans un article sur le sujet. Il relève également que 9 des 15 éléments de la bibliographie des collégiennes sont issus d’un unique document écrit par Thomas Grønborg, porte-parole de Helbredsikker Telekommunikation, un "groupe de pression" cherchant à dénoncer les effets nocifs des radiofréquences et dont l’objectivité est donc discutable.

Les ondes wifi sont-elles vraiment dangereuses ?

De nombreuses études ont été menées sur la nocivité présumée des radiofréquences. L’Organisation mondiale de la santé, dans un dossier sur le sujet, écrit qu'“environ 25 000 articles scientifiques ont été publiés sur les effets biologiques et les applications médicales des rayonnements non ionisants”. “L'OMS a conclu que les données actuelles ne confirment en aucun cas l'existence d'effets sanitaires résultant d'une exposition à des champs électromagnétiques de faible intensité. Toutefois, notre connaissance des effets biologiques de ces champs comporte encore certaines lacunes et la recherche doit se poursuivre pour les combler.

L’agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), a atteint les mêmes conclusions à l’issue de la publication de plusieurs rapports d’expertise. “Les conclusions de l’évaluation des risques publiées en 2013 ne mettent pas en évidence d’effets sanitaires avérés”, peut-on lire sur le site de l’Anses. L’agence met néanmoins en garde contre de potentiels effets cancérogènes non prouvés, et appelle à un approfondissement de la recherche sur le sujet.

Note : Correction des photos.
Hugues Honoré