Non, ce discours expliquant comment "conquérir" l’Afrique n’a jamais été prononcé au Parlement britannique

L’extrait d’un discours appelant, en 1835, le Parlement britannique à "conquérir" l’Afrique en brisant "sa spiritualité et son héritage culturel", circule sur les réseaux sociaux depuis plusieurs années. Il a été partagé à nouveau des centaines de fois sur Facebook depuis le 20 février. Ce discours n’a jamais été présenté devant le Parlement britannique selon ses archives numérisées. Son auteur existe vraiment, et prône en réalité l'anglicisation de l'Inde, dans un essai archivé consulté par l'AFP.

Ce visuel présentant un discours daté de 1835 et attribué à l’écrivain et homme politique Lord Macaulay a été partagé plus de 200 fois en 6 jours sur Facebook. Celui-ci prône, devant le Parlement britannique, l’acculturation de l’Afrique pour mieux la "conquérir" et en faire "une véritable nation dominée".

Capture d'écran Facebook prise le 25 février 2020

Un deuxième version virale circule en anglais, ainsi qu'une troisième, où le mot "Africa" est remplacé par "India".

Capture d'écran prise le 25 février 2020
Capture d'écran prise le 25 février 2020

On retrouve également ce faux verbatim dans des contenus officiels, notamment dans un rapport du gouvernement indien daté de 2002 ou dans un discours du président du Niger Mahamadou Issoufou en 2017 publié l’Agence nigérienne de presse.

Captures d'écran du rapport "India Vision 2020" du gouvernement indien en 2002 et du discours d'Issoufou Mahamadou en 2017, prises le 26 février 2020

Au cours du XIXe siècle et jusqu'à à la deuxième moitié du XXe, l'Empire britannique a exercé sa souveraineté sur une grande partie de l'Afrique et du sous-continent indien.

Ce discours n'existe dans aucunes archives

Ce faux discours a déjà fait l'objet d'articles de vérifications d'Africa Check et du média indien The Wire mais continue de circuler en français, en anglais, sur Facebook, Twitter, ou dans des livres publiés récemment.

"J’ai voyagé à travers l’Afrique, je n’ai pas vu de mendiants ni de voleurs; j’ai vu des personnes avec des hautes valeurs morales" raconte Thomas Babington Macaulay aux parlementaires britanniques le 2 février 1835 selon ce visuel.

Pour mieux "conquérir" l’Afrique, l'homme politique propose de briser "la colonne vertébrale (...) qui est sa spiritualité et son héritage culturel" et de remplacer "son ancien système éducatif et culturel". Son but : que "les Africains" perdent "l’estime de soi" pour transformer l’Afrique en "une véritable nation dominée".

Ces différentes citations sont introuvables dans les archives du site web Hansard qui compile tout ce "qui est dit" dans les deux chambres du Parlement britannique depuis le début du XIXe siècle.

Ces archives répertorient 789 fois le nom de Macaulay de 1800 à 1859, soit la période de sa vie, mais jamais les termes évoqués dans la publication Facebook.

Ce discours est également totalement absent des archives de l'Université américaine de Columbia listant toute l'oeuvre publique de Macaulay qui fût à la fois politicien, poète, historien et homme d'État.

Aucun terme similaire à ceux présentés dans la publication Facebook n'est présent dans sa correspondance de l'époque, compilée dans un ouvrage en 6 tomes accessibles en ligne.

Le 2 février 1835 : le Parlement fermé, Macaulay en Inde

Selon les services de presse de Westminster contactés par l'AFP, le Parlement britannique "était suspendu du 15 août 1834 au 19 février 1835". Macaulay n'a donc pas pu y prononcer de discours le 2 février 1835, comme le suggère la publication.

"Il n'a pas pu faire (ce discours, ndlr), il était clairement à Calcutta à cette époque" explique Dr. Zareer Masani, historien et auteur de la biographie  "Macaulay: Britain's Liberal Imperialist", à l'AFP.

Macaulay a servi dans la haute administration britannique en Inde de 1834 à 1838. Il était en Inde le 2 février 1835 . Ses archives font mention d'un essai publié ce jour-là, intitulé "Minute on Education" dans lequel il prône l'anglicisation des élites indiennes.

"Nous avons la charge d’instruire un peuple qui ne peut pas, pour l’heure, être instruit à partir de ses langues maternelles (...) nous devons former une classe d’individus, Indiens par le sang et par la couleur, mais Anglais par le goût, les opinions, les mœurs, et l’intellect" écrit en réalité Macaulay à cette époque, selon les archives de Columbia.

À l'inverse de ce qu'affirme la publication virale depuis des années, l'administrateur britannique regarde plutôt "avec condescendance les savoirs indiens" selon un historien français, auteur d'une traduction de "Minute on Education" disponible en ligne.

EDIT : mise à jour le 28 février avec ajout de la citation de l'historien Dr. Zareer Masani,
et date de la mort de Macaulay corrigée (1859 et non 1851 comme écrit précédemment)
Thomas Saint-Cricq