Les pelleteuses sur ce glacier autrichien, "des travaux" habituels et non "l'extension d'un domaine skiable"

De nombreux médias et journalistes français ont affirmé ces derniers jours qu'un glacier autrichien avait été "détruit pour agrandir un domaine skiable". En réalité, l'action des pelleteuses sur ce glacier visait à le préparer pour la saison skiable - "des travaux réalisés chaque année" comme le reconnaît la WWF qui s'en indigne -, mais ne l'a pas détruit pas plus qu'elle ne visait à étendre le domaine skiable, un projet qui est encore à l'étude.

Cette information a été reprise par de nombreux médias français cette semaine en s'appuyant sur un article du site spécialisé montagnes-magazine.com qui était intitulé "En Autriche, le glacier Pitztal détruit pour étendre le domaine skiable". Voici la nouvelle version, depuis corrigée, et dont le titre est "En Autriche, le glacier Pitztal détruit pour les besoins du domaine skiable".

Des médias francophones comme FranceTVInfo, BFMTV, 20minutes.ch, 7sur7.be, Sud Ouest, La Dépêche, des journalistes très suivis sur les réseaux sociaux comme Hugo Clément sur Twitter ou sur Facebook mais aussi le site Demotivateur ont repris l'information en indiquant à tort que cette "destruction" du glacier visait à "élargir" une piste de ski voire le "domaine skiable".

Ouest France20minutes.fr ou Cnews ont aussi fait des articles évoquant le sujet de manière imprécise.

La photo d'accroche de ces articles est saisissante puisqu'on voit des pelleteuses en action fin août sur le manteau neigeux du glacier Pitztal dans la région du Tyrol autrichien.

Une capture d'écran de la page Facebook du site Demotivateur, le 23 septembre 2019

Elle a choqué de nombreux internautes qui y voient l'illustration d'une forme d'aveuglement face aux défis climatiques.

L'image, prise par un photographe de l'ONG WWF, qui a publié un communiqué le 2 septembre, est censée illustrer le titre alarmiste de l'article sur "la destruction du glacier pour étendre le domaine skiable".

De quels travaux s'agit-il ?

L'AFP a interrogé le gestionnaire de la station dont fait partie le glacier de Pitztal, la société "Pitztaler Gletscherbahn". Celle-ci regrette que "l'interprétation de cette image ait donné lieu à de nombreuses perceptions différentes".

"Les travaux sur la photo n'ont rien à voir avec une extension de la station de ski. Il s'agit des travaux préparatoires annuels pour les saisons automne et hiver", puisque plusieurs pistes de ce domaine qui monte jusqu'à 3.400 mètres d'altitude ont ouvert le week-end du 20 septembre.

Parmi les quelques skieurs précoces de septembre figurent les professionnels de l'équipe de ski autrichienne.

La station justifie la nécessité de cette intervention: "Il faut remplir les crevasses de neige et de glace pilée sur les pistes du domaine skiable afin de garantir la sécurité des skieurs. Le glacier est en mouvement constant et de nouvelles crevasses se forment chaque années pendant les mois d'été. Elles doivent toujours être remplies peu de temps avant la première chute de neige. Nous effectuons ce travail sous cette forme depuis 35 ans et comme le font d'autres stations qui où se trouvent des glaciers. Le remplissage des crevasses a duré environ deux jours", à la fin du mois d'août.

La station a fourni à l'AFP une photo prise à la fin des travaux le 6 septembre.

Le glacier Pitztal, le 6 septembre 2019, selon une photo fournie par la station (Pitztaler Gletscherbahn)

Depuis un droit de réponse transmis par la station, montagnes-magazine.com a modifié son article et évoque les deux sujets différents gravitant autour de ces pelleteuses : "Les pelleteuses ont pour mission de creuser, terrasser la glace, pour façonner des pentes et combler les crevasses dans l'optique de la nouvelle saison de ski", écrit l'auteur qui poursuit : "Parallèlement, un projet global de fusion des glaciers Pitztal-Ötztal et des domaines qui y sont rattachés est en cours".

Quel est ce projet d'extension du domaine skiable ?

Il s'agit du dessein très controversé des stations voisines de Pitztal et de Sölden, dans la vallée de l'Ötztal, de relier leurs domaines skiables. Cette liaison passerait notamment par un élargissement de la surface skiable de 64 hectares, la construction de trois nouveaux téléphériques et d'un tunnel pour les skieurs, selon la description du projet.

Cependant, la réalisation de ces travaux, envisagés depuis plusieurs années, est suspendue aux résultats d'une étude d'impact sur l'environnement qui a lancé son audit en mai, comme l'ont rapporté de nombreux articles de la presse autrichienne comme celui de Der Standard, Kurier ou l'ORF (la télévision publique).

Le projet est vivement combattu par les associations de défense de l'environnement et soutenu par les professionnels du tourisme au nom du développement économique des vallées.

En tout état de cause, si "les documents pour l'approbation de l'extension ont été soumis, jusqu'à présent, aucun travaux n'ont été menés", a indiqué à l'AFP Bernhard Fürüter, chargé du marketing de la société Pitztaler Gletscherbahn.

Qu'en dit la WWF, qui a alerté sur le sujet ?

L'ONG WWF, qui a réalisé les photos des pelleteuses à l'oeuvre sur le glacier, ne conteste pas qu'il s'agisse en effet "de travaux réalisées chaque année" pour préparer les pistes.

Aux yeux de Joseph Schrank, expert du WWF, ces images ont une fonction d'alerte car "elles montrent le fonctionnement normal d'un domaine skiable existant sur un glacier".

"Notre message est de se demander si, dans le contexte actuel de crise climatique, nous voulons vraiment exploiter de nouveaux glaciers en Autriche? c'est totalement irresponsable de notre point de vue", a indiqué M. Schrank.

La WWF, contrairement aux médias français, n'a pas évoqué de "destruction" du glacier suite aux travaux en cours. "Les images actuelles du WWF du Pitztal montrent comment des excavatrices creusent la glace de glacier directement sur le glacier à une altitude de plus de 3.000 mètres. Parallèlement, les dameuses répartissent la neige des dépôts aménagés sur le glacier afin de créer des pentes pour la saison hivernale à venir" explique le communiqué.

Sophie Makris
Julia Zappei