Les enfants juifs ont-ils déserté l’école publique en Seine-Saint-Denis? Décryptage

"Est-ce qu’il y a encore un enfant juif dans une école publique de Seine-Saint-Denis ?", s’interrogeait le 13 février le député LR Eric Ciotti. Si des départs d'enfants de confession juive vers le privé sont avérés, il est exagéré d'affirmer que les écoles publiques du département ne comptent plus aucun écolier. Par ailleurs, ce phénomène est difficile à mesurer et repose sur de multiples facteurs.

Un phénomène difficilement quantifiable

Les enfants juifs ont-ils déserté les écoles publiques de Seine-Saint-Denis ? "Les assertions que font actuellement Ciotti, Zemmour et à l'époque Brice Hortefeux sont fausses", rétorque Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE, la première fédération de parents d'élèves, qui  assure que "des parents à la FCPE du 93 sont de confession juive".

"Sur quel chiffre se base-t-il [Eric Ciotti] ?", s’interroge le rectorat de Seine-Saint-Denis, rappelant l’interdiction des "statistiques basées sur la religion ou l'ethnie" en France.

Jérôme Fourquet, directeur du département Opinions chez Ifop et co-auteur de "L'an prochain à Jérusalem ? Les Juifs de France face à l'antisémitisme", estime lui aussi que ces déclarations sont "sans doute exagérées". Il note toutefois que des familles de confession ou de culture juive ont retiré leurs enfants du public au profit d'établissements privés catholiques ou d'établissements privés juifs pour des raisons de "sécurité" depuis le début des années 2000.

L’école juive Chné-Or d'Aubervilliers, qui dit compter 715 élèves, observe depuis plusieurs années un afflux d’enfants provenant du public. Depuis 2014, ses effectifs ont augmenté d'environ 35%, selon sa direction. 

Professeur d’histoire-géographie en collège à Saint-Denis depuis 1999, Iannis Roder a vu la situation évoluer : "Au début des années 2000, il pouvait m'arriver d'avoir des élèves juifs, quelques-uns par-ci par-là. Mais ce que je crois voir, c'est que je n'ai plus d'élèves juifs. Ca fait huit ans à peu près", confie-t-il à l’AFP.

"Il n'y a plus grand-monde en Seine-Saint-Denis", assure de son côté Moché Lewin, rabbin du Raincy et conseiller spécial du Grand rabbin de France, au sujet des écoliers juifs inscrits dans le public. "Ca a commencé vraiment dans les années 2000 avec la deuxième intifada. Avant, les enfants qui allaient dans le privé étaient des enfants de familles pratiquantes. Aujourd'hui, les parents les mettent dans le privé pour qu'ils ne se fassent pas insulter ou frapper", affirme-t-il.

Comment observe-t-il cette tendance ? "Le dimanche, il y a de moins en moins de jeunes aux cours de Talmud-Torah, or ceux qui viennent le dimanche sont ceux qui sont dans le public, car les jeunes qui sont dans le privé ont ce cours pendant la semaine", explique-t-il.

Pour autant, des familles juives de Seine-Saint-Denis continuent de scolariser leurs enfants du public. Hanna*, 17 ans, est en terminale dans un lycée général du département. "On est 4 ou 5 élèves juifs sur 400 à peu près", explique-t-elle à l’AFP. Son petit frère, âgé de 6 ans, et ses trois cousins de confession juive sont "tous dans le public dans le 93".

 

Des départs aux causes multiples

Si certaines cours d’écoles de Seine-Saint-Denis comptent moins d’enfants juifs qu’autrefois, c’est aussi parce que des familles juives ont quitté le département, affirme Jérôme Fourquet : "On constate un mouvement de départ très marqué depuis une quinzaine ou une vingtaine d'années. L’argument qui revient sans cesse c'est la montée de l'insécurité ressentie par ces populations-là, et notamment vis-à-vis de leurs enfants, dans la rue ou à proximité des établissements scolaires ou sportifs", explique-t-il.

"Une enquête qu'on avait menée montrait  que (les parents) les plus inquiets mettaient (leurs enfants) dans le confessionnel juif, ceux qui étaient moyennement inquiets les mettaient dans le confessionnel catholique, et ceux qui étaient les moins inquiets continuaient majoritairement de les mettre dans le public", poursuit-il. 

D’autres facteurs peuvent toutefois jouer : "Les personnes que je fréquente et qui sont juives sont plutôt dans le privé, soit pour être dans de meilleurs établissements, soit pour avoir la cantine cacher, ou aussi pour se sentir en sécurité", détaille Hanna.

"Ce qui est vrai c'est qu'il y a une recrudescence d'inscriptions d'enfants dans des écoles privées, confessionnelles ou pas. C'est une réalité qui n'est pas le propre de la communauté juive - parce qu'il y a une inquiétude vis à vis de l'offre éducative publique", souligne Rodrigo Arenas (FCPE). "Qu'on soit juif ou pas, l'inscription dans le privé est une tendance nationale."

 

L’antisémitisme, un fléau dans les établissements scolaires ?

"Il y a des préjugés antisémites qui sont bien ancrés. Ce matin, je faisais un cours sur la Shoah et un gamin me dit ‘Monsieur c'est vrai que tous les juifs sont riches?’ Et ça c'est tout le temps", observe Iannis Roder, qui enseigne à des classes de troisième et de quatrième.

"Mais en même temps, le gamin demande ça de manière très naïve. Ce sont des préjugés, des idées reçues, mais ce sont des gamins qui ne sont pas empreints d'idéologie politique. Ce n'est pas un discours politique, c'est un discours culturel. Et ils écoutent la réponse du prof", tempère-t-il.

"Il y a des enfants qui peuvent être menacés dans les cours d'école ou dans la société, c'est une réalité", admet Rodrigo Arenas. "Des actes antisémites, il y en a, mais comme il en existe sur d'autres caractères raciaux (...) On siège dans les commissions d'appel des conseils de discipline : on a rarement à gérer des cas qui seraient liés à des actes antisémites", souligne pour sa part Myriam Menez, vice-présidente de la Peep (deuxième fédération de parents d'élèves) de l'académie de Créteil, dont dépend la Seine-Saint-Denis.

Le rabbin Moché Lewin affirme être intervenu personnellement "quatre ou cinq fois en vingt ans" pour aider des parents juifs à faire passer leurs enfants dans le privé en cours d'année scolaire à la suite de violences antisémites. "Il y a trois semaines ou un mois, j'ai eu le cas d'un lycéen de Noisy-le-Grand. D'autres élèves ont su sur un groupe Facebook qu'il était allé en Israël. Ils lui ont dit que c'était un Etat qui ne devait pas exister. Il a fini par se faire tabasser".

Hanna, elle, est catégorique : sa scolarité dans le public n’a jamais été un "enfer". "Je n'ai jamais caché que j'étais juive et je n'ai jamais eu de problèmes", assure-t-elle. Elle ne se souvient que d’une fois, au collège, où "on m'a dit 'rentre à Jérusalem'". "Mais au collège, les gens sont immatures, on était des enfants."

*Le prénom a été changé.

Edit 24/02 : corrige coquille au 3e paragraphe

Edit 25/02 : chapô reformulé