Le candidat à l'élection présidentielle tunisienne, Kaïs Saied, à Tunis le 17 septembre 2019. (AFP / Anis Mili)

Le candidat à la présidentielle tunisienne, Kaïs Saied, un "islamiste intégriste" ? 

Le candidat indépendant à la présidentielle tunisienne, Kaïs Saied, arrivé en tête à l’issue du premier tour avec 18,40% des suffrages, a été qualifié d’"islamiste intégriste" et "salafiste" sur les chaînes Cnews et France 24. Ces propos lourds de sens ne sont toutefois pas étayés, même si M. Saied est connu pour ses positions conservatrices sur certains sujets de société et la place de la religion.

“Le premier tour de la présidentielle en Tunisie met face à face Nabil Karoui, incarcéré depuis le mois d’août et Kaïs Saied, islamiste intégriste, proche des salafistes”, a déclaré ce lundi le journaliste Jean-Pierre Elkabbach dans son émission sur Cnews. “Est-ce qu’on est pas en train de découvrir que la soi-disant révolution démocratique du jasmin, le printemps arabe en Tunisie, n’était qu’une imposture, une fiction ?”, a-t-il ajouté.

Des propos alarmistes 

Face à son invité du jour, Valérie Rabault, présidente du groupe socialiste à l’assemblée nationale française, il a renchéri : “M. Kais Saied, on dit professeur, universitaire… si on vérifie, quand on se renseigne, il est pour la peine de mort, il est pour la charia, contre l’égalité hommes-femmes, contre l’Occident, contre le fait de parler une autre langue que l’arabe littéraire. C’est à ce moment-là un changement total, la deuxième mort de (Habib) Bourguiba et de (Béji) Caïd Essebsi. Et avec des conséquences pour le Maghreb et pour nous !”.

Capture d'écran de l'émission de Jean-Pierre Elkabbach sur Cnews.

En Tunisie également, les commentaires sont nombreux sur le juriste à la retraite, néophyte en politique, sorti favori du premier tour. Le 15 septembre, la députée tunisienne et présidente de la Commission des libertés individuelles et de l'égalité (Colibe) à l’origine de la proposition de loi sur l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage, Bochra Belhaj Hmida, affirmait sur France 24 que Kaïs Saied est “plus qu'islamiste, c’est un salafiste parce qu’il parle de l’application de la charia (loi islamique), ce que même Ennahdha n’ose plus dire”.

Capture d'écran d'une interview sur France 24.

Sur les réseaux sociaux, la même information est largement relayée, à l’instar de cette vidéo visionnée 25.000 fois, où le candidat indépendant est qualifié de partisan de “Daech” (acronyme arabe du groupe Etat islamique), de candidat des “salafistes” et de “Hizb ut-Tahrir”, parti islamiste tunisien interdit depuis 2016.

Capture d'écran d'une vidéo circulant sur les réseaux sociaux.

Sans preuve à l’appui

Jusque-là, Kaïs Saied, ne s’est jamais réclamé du mouvement salafiste, qui prône la mise en place d’un califat et de la charia. Toutefois, une photo de lui en train de prendre le café avec Ridha Belhaj, un ex-cadre du parti islamiste Hizb ut-Tahrir, a récemment circulé sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran de la photo de Kaïs Saied et de Ridha Belhaj circulant sur les réseaux sociaux.

Sommé de s’expliquer sur cette rencontre le 12 septembre sur la chaîne El Hiwar Ettounsi, le candidat a indiqué qu’il avait le droit de rencontrer tout le monde. "Est-ce que je dois demander l'autorisation pour rencontrer quelqu'un ? Après tout, je n'ai pas rencontré un hors-la-loi", s’est-il justifié auparavant sur radio Shems FM.

Interrogé sur le même sujet, Lassaad Laajili, chargé de la communication à Hizb ut-Tahrir, a déclaré à l’AFP : “nous n’avons pas participé aux élections et nous n’avons appuyé aucun candidat. Nous rejetons les élections et le système de gouvernement à l’occidental et voulons appliquer l’islam à l’intérieur d’un califat islamique qui va au-delà des frontières imposées par la colonisation”.  Quand bien même des partisans de Hizb ut-Tahrir pourraient se ranger à titre personnel derrière le candidat, le parti quant à lui rejette en bloc le caractère civil de l’Etat et toute logique républicaine. 

Capture d'écran d'une publication sur la page Facebook de Ridha Belhaj.

De son côté, Ridha Belhaj a indiqué sur sa page Facebook, mercredi 18 septembre, n’avoir "absolument aucune relation avec Hizb ut-Tahrir", et se revendique dans d’autres publications du courant islamique révolutionnaire.

Par ailleurs, dans une vidéo publiée sur sa page Facebook en mars, et et désormais épinglée en haut de celle-ci, il s’exprime sur sa relation avec Kaïs Saied, qui à l'époque n'était pas encore candidat à la présidentielle. Il y affirme que celle-ci est est pour lui un “honneur”.

Un juriste respecté 

“Ceux qui l’ont connu sont étonnés par ces propos [ndlr : qui le qualifient de salafiste] étant donné que c’est un constitutionnaliste et qu’il est pour l’Etat de droit”, dit Chafik Sarsar, juriste et ancien président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), qui l’a côtoyé dans un contexte professionnel. “Ce n’est pas du tout honnête de dire qu’il est de Hizb ut-Tahrir. Ses écrits prouvent le contraire. Ils se rapportent aux dispositions constitutionnelles et sont loin d’une appartenance ou même d’un référentiel salafiste”, a-t-il ajouté. 

Juriste reconnu par ses pairs, Kaïs Saied a notamment enseigné à la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis. Nessim Ben Gharbia, qui a suivi ses cours entre septembre 2011 et juin 2012, garde de lui le souvenir d’un “professeur sérieux, parfois théâtral, mais toujours disponible et à l’écoute de ses étudiants”

Il se rappelle des débats suscités lors de la révolution de 2011 par son ancien professeur qui, à plusieurs reprises durant l’année, au lieu de donner un cours solennel, préférait transformer son amphithéâtre en un lieu de discussion autour d’une question de droit ou de société.

Interrogé sur les tendances extrémistes qu’on lui attribue, il dit avoir gardé le souvenir d’un homme “conservateur mais pas intégriste”. Lorsque la chaîne de télévision Nessma TV avait été prise d'assaut en octobre 2011 par des extrémistes pour avoir diffusé le film d’animation “Persepolis” où Dieu est représenté, “Kaïs Saied a condamné la violence engendrée par cette affaire et la pensée salafiste et extrémiste” durant ses cours, se rappelle l’ancien étudiant. 

Une campagne de dénigrement ?  

Dans une tribune publiée mardi 17 septembre par le magazine Leaders, Farhat Horchani, professeur de droit et ancien ministre de la Défense, a pris position en faveur du candidat. “Kaïs Saïed n’est pas salafiste. Il n’est pas intégriste. Il n’est pas islamiste. Il est conservateur (...) On peut ne pas être d’accord avec certaines de ses idées conservatrices, mais on ne peut le dénigrer”, a-t-il écrit.

Dans une interview accordée à La Croix, les déclarations du constitutionnaliste, Yadh Ben Achour, vont dans le même sens : “je connais bien Kaïs Saied, un de mes anciens étudiants. Il est effectivement ultra-conservateur, mais il n’est pas islamiste, et il ne fait pas de ses convictions personnelles des questions prioritaires”, a-t-il dit.

Tandis que d’autres voix se lèvent pour prendre sa défense comme celle de Jaouhar Ben Mbarek, professeur de droit constitutionnel et ancien opposant de gauche, la députée Bochra Belhaj Hmida a de son côté rectifié le tir sur les ondes de Diwan FM mardi. Elle a affirmé qu’elle s’était "précipitée" sur France 24 et que le candidat en question était "conservateur", sans plus.

Des valeurs conservatrices

Avec son profil atypique et une campagne low cost, Kaïs Saied est un ovni sur la scène politique. Toutefois, si le taxer de salafiste n’a aucun fondement, il défend des positions incontestablement conservatrices, sur les questions des libertés individuelles en particulier. Le candidat s’est exprimé pour l’application de la peine de mort en Tunisie (non appliquée depuis le moratoire de 1991) et contre la réforme visant l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage. 

Concernant la dépénalisation de l’homosexualité, autre mesure proposée par la  Commission des libertés individuelles (Colibe), sa position est moins claire. Il a affirmé être contre l’emprisonnement pour homosexualité, sans pour autant s’engager en faveur de la dépénalisation, comme cela nous a été confirmé par l’association de défense des droits des LGBTQI+, Mawjoudin.

Photo de Kaïs Saied et de sa femme diffusée sur les réseaux sociaux.

Sur sa position vis-à-vis de la charia, nous n’avons retrouvé aucune déclaration dans laquelle le candidat prônait son application. Lorsqu’il avait été auditionné en mars 2012 par la Commission des droits et libertés de l’assemblée constituante, ses dires allaient même dans le sens inverse. Kaïs Saied disait : “ne pas mentionner la charia permettra d’éviter les effets négatifs/rétrogrades de celle-ci. Il est préférable de se contenter de l’article premier de la Constitution de 1959”, qui dit : “La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain ; sa religion est l'Islam, sa langue l'arabe et son régime la République”.

Par ailleurs, Kaïs Saied ne paraît pas contre le fait de parler une autre langue que l’arabe classique. Bien que remarqué lors des débats pour sa très bonne maîtrise de l’arabe classique, celui qui a hérité du surnom de “Robocop” en raison de son débit saccadé, est également francophone. Il a déjà accordé plusieurs entretiens dans cette langue, dont une interview à l’AFP. “Il lui arrivait de nous dire certains termes juridiques en français et il aidait les étudiants francophones comme il le pouvait”, a précisé son ancien étudiant, Nessim Ben Gharbia.

Sondage de sortie des urnes de Sigma Conseil pour le 1er tour de la présidentielle.

Invité surprise de ce second tour de la présidentielle, Kaïs Saied rassemble des électeurs de tous bords, dont des franges conservatrices de la société. Selon un sondage de sortie des urnes publié par Sigma Conseil, 32,9% de son électorat n’avait pas voté en 2014, 20,6% avait voté Nidaa Tounes et 15% avait voté pour le parti d’inspiration islamiste Ennahdha. Pour le reste, 18,2% de son électorat vient d’autres tendances politiques, tandis que 13,3% n’était même pas enregistré lors élections de 2014.

EDIT 19/09 : modification de bannières
EDIT 23/09 : Yadh Ben Achour a été mentionné comme ancien ministre de la Défense. 
C'est en réalité Farhat Horchani, également cité, qui a occupé ce poste : article corrigé. 
Salsabil Chellali