Photo d'une ferme d'éoliennes aux Etats-Unis prise le 22 avril 2016 dans le col de San Gorgonio (AFP / David Mcnew)

Impossible d'enterrer des pales d'éoliennes en France, mais leur recyclage pose problème

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Une photo très reprise depuis début avril montre l'enfouissement de milliers de pales d’éoliennes "non recyclables" en s’en prenant à une prétendue passivité des écologistes  face à ce phénomène. L'image impressionnante est véridique et a été prise aux Etats-Unis. Il est vrai que les pales sont la partie de l’éolienne la plus difficile à recycler mais les enterrer purement et simplement dans une décharge est impossible en France et dans le reste de l'Europe, qui est la région la plus exigeante au monde en termes de recyclage.

La publication partagée plus de 5.000 fois en France à partir du 6 avril reprend une photo montrant un "site d'enfouissement de pales d'éoliennes en matières composites non recyclables !" L’auteur ne donne aucune indication sur sa provenance, mais dans les commentaires, des internautes se demandent si le cliché a été pris en France ou ailleurs en Europe. "Merci les écolos à la con", conclut l'auteur du post. 

Capture d'écran d'une publication Facebook du 6 avril 2021

Les internautes sont également nombreux à commenter ce cliché, en se scandalisant d'un tel procédé, ou en s'inquiétant de la possibilité, à l'avenir, d'un enfouissement sauvage des vieilles pales d'éoliennes sur le sol français ou européen.

Capture d'écran d'une publication Facebook du 6 avril 2021

En faisant une recherche avec le lien de la photo dans lextension InVID/We Verify, co-développée par l’AFP, on retrouve facilement l’origine de cette photo. Elle a été prise aux Etats-Unis par un photographe de l'agence américaine Getty.

Il s’agit d’une série d'images, visibles ici, datant du 9 janvier 2020 de la décharge régionale de Casper, dans le Wyoming, dans l’ouest des Etats-Unis, où des centaines de pales étaient enterrées ce jour-là dans des excavations d’une dizaine de mètres de profondeur.

L’agence d’informations financières américaine Bloomberg l'a publiée en mai 2020 pour illustrer un article consacré au grave problème qu’affrontent les Etats-Unis, où 8.000 éoliennes devront être démontées tous les ans dans les quatre années à venir, et où leurs pales s’entassent souvent dans des décharges.

Des pales enterrées en France ou Allemagne ? pratiquement impossible

La même photo avait été reproduite en octobre 2020 dans le tweet ci-dessous qui dénonçait l’existence d’un "cimetière d’éoliennes en Allemagne", en reprenant l’argumentaire des écologistes anti-nucléaires sur la question des déchets non recyclables pour le retourner contre eux.

"Il n’y a pas de cimetière d’éoliennes en Allemagne", a indiqué le 12 avril à l’AFP Factuel en Allemagne, Philip Matthiessen, porte-parole de l’Association allemande de l’énergie éolienne (BWE), en renvoyant à des documents disposant que "si l'éolienne n'est plus utilisée pour produire de l'électricité, elle est démantelée, éliminée et le site est remis dans son état initial".

La BWE a souligné que, dans la perspective d'une augmentation du nombre d'éoliennes en fin de vie dans les années à venir, "l'industrie travaille intensivement sur des concepts de recyclage". 

De son côté, le ministère allemand de l’Environnement a confirmé l’existence d’une législation mettant à la charge de l’exploitant le démontage et recyclage des éoliennes, comme l’indique ce document.

En Allemagne, il n'est en outre plus possible depuis 2005 de mettre en décharge des plastiques renforcés en fibre de verre, base de la fabrication des pales, "en raison de (leur) composition particulière et de (leur) contenu énergétique thermique élevé", a indiqué à l'AFP Factuel en Allemagne, l'association de l'industrie éolienne BWE en se référant à un rapport publié en 2019.

La France a une législation similaire. S’il n’est pas formellement interdit d’enfouir des pales d’éoliennes , cela ne pourrait être qu'en dernière extrémité -- comme "déchets ultimes" -- et les exploitants devraient "démontrer au préalable qu’ils n’ont pas trouvé d’autres solutions", a expliqué à l'AFP une experte du ministère de la Transition écologique, interrogée le 12 avril.

Les pales d’éoliennes doivent en effet suivre le code de l’environnement sur la gestion des déchets qui prévoit d’abord une réutilisation, puis le recyclage, à défaut leur valorisation y compris énergétique (par incinération) et en dernier lieu, l’élimination par la mise en décharge.

Un autre expert du ministère a souligné à l'AFP qu'enfouir ou mettre en décharge des pales d'éolienne deviendra même impossible à compter du 1er janvier 2022, dans le cadre de l'application de la loi antigaspillage dont on trouve ici les grandes lignes et ici les décrets d'application.

"Toute benne contenant plus de 30% de déchets plastiques ne pourra pas entrer en décharge" ni en site d'incinération, a-t-il souligné, ce qui signifie que les pales d'éoliennes formées pour moitié de résines sont concernées. Des contrôles avec caméras vidéos sont prévus pour éviter tout dérapage.

Recyclage obligatoire 

Un arrêté pris le 22 juin 2020 (qui remplace le précédent datant de 2011) fixe en outre des objectifs "avec des exigences croissantes en terme de recyclabilité des matériaux" afin de pousser les exploitants d’éoliennes à "se mettre en ordre de bataille pour développer une filière capable d’accueillir les pales pour les recycler", a souligné l'experte du ministère, en se référant à ce rapport.

Photo prise le 25 février 2021 en Vendée dans l'ouest de la France où neuf éoliennes vont être installées sur un site qui en compte déjà une trentaine (AFP / Jean-francois Monier)

Cette législation impose pour les éoliennes démantelées à partir du 1er juillet 2022, un recyclage obligatoire d’au moins 90% de la masse totale de chaque machine ainsi qu’un minimum de 35% pour les rotors, dont les pales forment la partie la moins facilement recyclable. A partir de 2024, la masse de l’éolienne à recycler grimpera à 95% tandis que pour la nacelle et les pales, le pourcentage progressera jusqu’à un minimum de 55% à l’horizon 2025.

"L'arrêté fixe des objectifs minimaux mais le principe c'est que s'ils (les exploitants) peuvent faire mieux en terme de recyclage, ils doivent faire mieux", a ajouté l'experte, en soulignant qu'"il n'y a pas encore pour le moment de gros volumes de pales à recycler, ni de parcs à démanteler en France, on est plutôt sur du repowering", le remplacement des éoliennes existantes par des plus puissantes.

Qui financera le démantèlement des éoliennes ? 

Outre la question des pales, les opposants aux éoliennes s'inquiètent de plus en plus du financement du démantèlement des parcs en fin de vie et d'un risque d'abandon des sites par leurs exploitants.

"A un moment donné, il va falloir démonter 1.500 à 2.000 éoliennes par an", affirme Jean-Louis Butré, président de la Fédération Environnement Durable. Selon lui, "les exploitants sont astucieux et créent des sociétés avec un capital de quelques dizaines d’euros, et en bout de course, elles fermeront boutique, et l’éolienne dans son champ qui s’en occupera ? "

La FED, qui fédère 1.600 associations de France opposées à l’éolien, a déposé en septembre 2020 un recours au Conseil d’Etat pour attaquer l'arrêté ministériel  jugeant "trop laxistes le suivi environnemental des installations, les règles de démantèlement des sites (sujettes à des dérogations), la gestion des déchets (avec par exemple une tolérance pour l’abandon dans le sol des câbles électriques de l’éolienne) et le niveau des garanties financières exigées". 

L’Etat oblige en effet les exploitants à souscrire des garanties pour financer le démantèlement et le recyclage des éoliennes en bout de cycle: 50.000 euros par machine de 2 MW, avec un ajout de 10.000 euros par MW de puissance depuis l’arrêté de 2020.

Mais "toutes les études montrent que le coût réel c’est au moins 4 fois plus que ça", a indiqué à l’AFP M. Butré, dans un entretien le 8 avril. "Cela reste dérisoire: uniquement pour l’enlèvement de l’éolienne et de ses fondations, il faut prévoir entre 100.000 et 120.000 euros. En y intégrant le coût industriel (du démantèlement et recyclage), cela représente 400.000 euros", a abondé auprès de l’AFP l’avocat qui suit le dossier, soulignant qu’en cas de faillite de l’exploitant, "c’est l’Etat et donc le contribuable qui se retrouvera avec ces éoliennes sur les bras".

L’objectif de ce recours auquel s’ajoute une plainte au tribunal administratif de Paris pour "carence fautive" (comme dans le procès surnommé "l’Affaire du siècle" dont l'AFP parlait ici) c’est "de pousser le secteur de l’éolien à mettre en place une filière de recyclage comme cela existe pour les producteurs d’emballage", a expliqué à l'AFP l’avocat qui n’attend pas de décisions judiciaires avant début 2022 au plus tôt. 

Comme une éolienne a une durée de vie comprise entre 15 et 25 ans, c’est à cette période que la question du démantèlement devrait commencer à devenir impérieuse en France où les premières machines ont été établies vers 2005/2006.

Le défi du recyclage 

La photo de la publication sur l’enfouissement de pales d’éoliennes est alarmiste et hors contexte mais ces internautes soulèvent un vrai problème avec des dizaines de milliers de machines qui vont devoir être démontées et autant de pales à démanteler dans un avenir proche, en commençant par l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie puis viendront France et Portugal. 

Selon des chiffres communiqués à l'AFP par WindEurope qui promeut l'utilisation de l'éolien en Europe, on devrait passer d’un peu moins de 9.000 tonnes de pales par an à éliminer en 2020 en Europe, à 14.000 en 2023, puis 25.000 tonnes annuelles en 2025 avant un doublement à 52.000 tonnes par an à l'horizon 2030. 

Capture d'écran du site WindEurope du 14 avril 2021

Dans un communiqué en mai dernier, les industriels de WindEurope reconnaissaient le défi particulier posé par le recyclage des pales, annonçant un partenariat avec les fédérations européennes de l’industrie chimique (Cefic) et de l’industrie composite (EuCIA) pour essayer de trouver des solutions techniques viables économiquement.

Alors que dans l’éolienne, tout le reste -- le socle en béton, le mât en acier, tout comme le moteur qui contient des métaux précieux et des terres rares -- est recyclable, les pales, qui représentent 7 à 8% de la masse totale, forment un cas à part.

Une pale d'éolienne avant son installation le 20 mai 2016 dans le centre de la France (AFP / Guillaume Souvant)

Comme le dit l’internaute dans sa publication, elles sont en "matières composites non recyclables". Il s’agit d’un mélange de résine thermodurcissable et de fibres de verre et/ou carbone.  

La filière France énergie éolienne (FEE) affirme sur son site vouloir "atteindre 100% de recyclage des éoliennes le plus rapidement possible". Et des recherches sont en cours comme le projet Zebra, lancé en septembre 2020 et piloté par l'IRT Jules Verne pour produire, à terme, des pales d'éoliennes "zéro déchet".

Ce qui est possible actuellement

Selon Sven Saura, directeur du pôle recyclage du géant français de l’environnement Veolia, "pour le moment ce qui est viable économiquement c’est la valorisation énergétique des pales en cimenterie, et c’est ce que fait le groupe aux Etats-Unis pour General Electric" dans le cadre d’un contrat qui a démarré en décembre dernier. 

Sur cette base, à ce jour, Veolia North America a reçu 1.000 pales dont la moitié ont été traitées, soit un peu plus de 2.700 tonnes de matériel, a indiqué à l'AFP le service de presse du groupe.

Le traitement consiste à séparer la partie de plastique thermodurcissable (à peu près 50%) de l’autre moitié formée de fibres de verre ou carbone. "Nous faisons ensuite une préparation spéciale qui permet la valorisation en cimenterie", a expliqué M. Saura à l’AFP, en soulignant que "la fibre de verre remplace la silice, et une partie du plastique apporte l’énergie nécessaire à la production de ciment", se substituant au charbon ou d’autres énergies fossiles émettrices de CO2. 

Plus de 90% de la lame seront ainsi réutilisés : 65% comme matière première des cimenteries, et 28% transformés en énergie nécessaire à la réaction chimique dans le four, selon Veolia, qui voudrait "dupliquer" ce système en Europe, où il a aussi mis au point une technologie "tendant vers les 100%" de recyclage des pales.

Mais pour que ces solutions soient viables, elles devront trouver leur marché. Tout dépendra de la quantité d’éoliennes démantelées et de la mise en place d'une vraie filière pour le recyclage des matériaux composites qui incluent aussi les coques de bateau et le fuselage des avions.

Capture d'écran du document public sur la Programmation pluriannuelle de l'énergie datant de janvier 2020

Une chose est sûre: les turbines à vent vont se développer en France puisque le gouvernement veut faire passer la part de l'éolien dans la production d'électricité de 7% aujourd'hui à 20% en 2028.

Dans son programme pluriannuel de l'énergie (PPE), la France prévoit de pratiquement multiplier par deux le nombre d'éoliennes sur son territoire jusqu'à 14.200 voire potentiellement 15.500 mâts d'ici 2028 contre 8.000 fin 2018.