( AFP / JACK GUEZ)

Non, un avion français n'a pas été intercepté par l'armée malienne début octobre

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Des publications partagées près de 2.600 fois depuis le 3 octobre prétendent qu'un avion français aurait été intercepté à Farabougou (centre du Mali) par l'armée malienne grâce au "renseignement russe". Cette rumeur circule dans un contexte de tensions entre Paris et Bamako depuis la fin programmée de l'opération antijihadiste Barkhane au Sahel, entre accusations maliennes d’abandon par la France, critiques de la junte par Paris et possible partenariat entre Bamako et un groupe russe de mercenaires aux agissements décriés.

"Urgent!!", alertent plusieurs internautes: "Un avion français intercepté vers Farabougou et renvoyé à Tombouctou par l'armée malienne" grâce au "renseignement russe", affirment-ils, accompagnant cette rumeur d'une photo d'un avion de chasse en plein décollage. 

Ces publications cumulent près de 2.600 partages depuis le 3 octobre (1, 2, 3, 4, 5...) et circulent principalement sur Facebook au Mali et au Burkina Faso, dans un contexte de vives tensions franco-maliennes. 

Les relations entre les deux pays se sont sérieusement envenimées le 25 septembre: le Premier ministre de transition malien Choguel Kokalla Maïga a alors accusé à l'ONU la France d'un "abandon en plein vol" en raison de la réorganisation de sa présence militaire au Sahel. Et il a ainsi défendu la décision de Bamako d'engager des discussions avec la société paramilitaire privée russe Wagner. L'éventualité d'un appel à cette société a déjà attiré au Mali les foudres d'une dizaine de pays européens. 

Le dirigeant malien évoquait la décision française de réduire l'engagement de ses forces nationales et de quitter les positions de Kidal, Tessalit et Tombouctou, dans le nord du Mali, pour recentrer les effectifs autour de Gao et Ménaka, plus près de la zone dite "des trois frontières", aux confins du Niger et du Burkina Faso.

Les propos du Premier ministre de transition ont provoqué de très vives réactions françaises, y compris de la part du président Emmanuel Macron, qui a parlé de "honte".

Démentis maliens et français

Malgré ce contexte particulièrement tendu, les affirmations relayées par ces publications virales sont dénuées de tout fondement. Côté malien comme côté français, on dément en effet qu'un quelconque avion tricolore ait été intercepté par l'armée malienne.

"C'est complètement faux", déclare ainsi à l'AFP le colonel Pascal Ianni, porte-parole de l'état-major des armées françaises. Interrogé sur les origines éventuelles de cette affirmation, il a répondu  : "Je ne commente pas les rumeurs". Sollicité par l'AFP, un responsable du ministère malien de la Défense abonde : "aucun avion français [n'a été] dérouté sur renseignement russe", assène-t-il. 

Aucune mention d'une telle interception n'apparaît dans la presse malienne consultable en ligne. 

Par ailleurs, l'image utilisée pour illustrer cette rumeur ne montre pas un appareil français dans l'espace aérien malien: une recherche d'image inversée sur le moteur de recherches Google permet de la retrouver dans cet article de la radio française RTL. Il s'agit d'une photo prise par Jack Guez pour l'AFP le 8 novembre 2017. Elle montre un Mirage 2000D au décollage lors d'un exercice aérien de défense appelé "Drapeau bleu" sur la base aérienne d'Ovda, au nord d'Eilat (sud-est d'Israël). 

Capture d'écran du site AFPForum, réalisée le 6 octobre 2021

Les Mirage 2000D, des  chasseurs-bombardiers conçus par la société française Dassault Aviation, sont des aéronefs cruciaux pour l'armée de l'Air française: ils "participe[nt] à toutes les opérations extérieures : de l’ex-Yougoslavie au Kosovo en passant par l’Afghanistan, la Libye et aujourd’hui au Levant et dans la bande sahélo-saharienne", précise le site du ministère de la Défense français, et plusieurs d'entre eux "sont actuellement déployés au profit de Barkhane".

Future "étroite collaboration" avec l'armée malienne

Après l'embrasement des relations le 25 septembre, le ministre malien de la Défense, le colonel Sadio Camara, a reçu le 5 octobre le commandant de la force antijihadiste française au Sahel, le général Laurent Michon. Les discussions entre ces deux délégations française et malienne se sont "bien passées, dans une bonne atmosphère", a déclaré à l'AFP un haut responsable du ministère malien de la Défense s'exprimant sous le couvert de l'anonymat compte tenu de la sensibilité du sujet.

Interrogé sur le vide que Barkhane laisserait après son départ de Kidal, Tessalit et Tombouctou, le général Michon a assuré que "la réarticulation du dispositif militaire dans le nord se fait en étroite collaboration avec les FAMAs", les forces armées maliennes. "Cette coordination a démarré sur le terrain et en planification. Nous avons commencé à aider la relève des FAMAs à Tessalit et depuis un mois, il y a un nouveau contingent FAMAs à Tessalit", a-t-il dit. Cette coordination associe aussi la force de l'ONU, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), a-t-il ajouté en soulignant que la présence militaire française était réduite et qu'à Kidal par exemple, les positions françaises se trouvaient dans le camp de la Minusma.

Questionné sur la réaction de Barkhane si Tessalit par exemple était attaquée par les jihadistes, le général Laurent Michon a répondu que, "si vraiment la menace est forte nous avons la possibilité - qui sera inchangée complétement, maintenue en volume, en délais - d'envoyer des chasseurs ou un appui aérien pour réagir et appuyer ces forces Minusma et FAMAs à Tessalit".

Carte de la région dite des "trois frontières" au Sahel ( AFP / Valentina BRESCHI, Laurence SAUBADU, Anne-Sophie THILL)

Le sujet de Wagner, source de sévères crispations, n'a pas été abordé, a-t-on assuré dans l'entourage des deux officiels. Les Français voient leur influence contestée au Mali, notamment par la Russie. La présence de "mercenaires" de la société privée russe Wagner, auxquels la junte malienne au pouvoir envisage de recourir, serait "incompatible" avec le maintien de la présence militaire française au Mali, ne cesse d'avertir Paris.

Les tensions restent vives entre les deux pays. Le 5 octobre, soit le même jour que la rencontre du colonel Sadio Camara et du général Laurent Michon mentionnée précédemment, le président Emmanuel Macron a appelé à ce "que l'Etat revienne" au Mali. "Il faut que l'Etat revienne avec sa justice, son éducation, sa police partout, en particulier au Mali", où des pans entiers de territoire restent livrés à eux-mêmes face aux jihadistes, aux tensions intercommunautaires et aux trafics, a-t-il dit. 

Dans la foulée, Bamako a convoqué l'ambassadeur de France, jugeant ces propos "regrettables", "inamicaux et désobligeants" dans un communiqué. "Le ministre a invité les autorités françaises à la retenue, en évitant des jugements de valeur", a également déclaré le ministère malien des Affaires étrangères dans ce texte.