Représentation d'une double hélice d'ADN. ( AFP / HO)

Vaccins et "thérapie génique": les affirmations contestées du maire de Montfermeil

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Dans un message à ses administrés, le maire divers droite de Montfermeil en Seine-Saint-Denis met en garde contre les risques supposés des vaccins anti-Covid en affirmant notamment qu'il ne s'agirait pas de vaccins mais de "thérapie génique". Cette affirmation est récusée en bloc par les scientifiques joints par l'AFP, qui relèvent que vaccins et thérapies géniques diffèrent dans leur finalité comme dans leur interaction avec le génome.

Le message de rentrée du maire de Montfermeil, Xavier Lemoine, avait cette année une tonalité très particulière. Publié d'abord sur la page Facebook de la ville avant de figurer en ouverture du magazine municipal de septembre, l'édito de ce proche de Christine Boutin met en garde contre les risques supposés de la vaccination contre le Covid-19, que l'édile, à la tête de la ville depuis 2002, assimile à une "thérapie génique".

"Soyons précis, il ne s'agit en aucun cas de vaccins, tout au moins à ce jour pour les différents produits proposés en France, mais de thérapies géniques", affirme le maire divers droite de cette commune de 25.000 habitants en Seine-Saint-Denis, qui appelle également les parents à bien réfléchir avant de faire vacciner leurs enfants, évoquant la portée "irréversible" qu'aurait une telle décision.    

Salué comme un acte de "courage" par des internautes sur la page Facebook de la ville, cet édito a circulé dans la sphère "covido-sceptique" tout en provoquant, en parallèle, un tollé dans un département où les services hospitaliers sont saturés par l'afflux de patients Covid.

Sur le fond, cette analogie entre vaccination et thérapie génique - fréquemment utilisée dans les cercles antivax pour instiller la crainte d'une modification de l'ADN - est contestée: plusieurs scientifiques joints par l'AFP récusent cette comparaison en mettant en avant les différences fondamentales entre ces deux produits tant dans leur finalité que dans leur interaction avec le génome.  

"On n'est pas du tout sur les mêmes mécanismes biologiques et thérapeutiques", résume Anne Galy, directrice du laboratoire public Integrare et de l’Accélérateur de recherche technologique en thérapie génomique de l'Inserm.

Des finalités différentes

Au coeur de nombreuses recherches et essais depuis les années 90, les thérapies géniques consistent généralement à remplacer directement dans l'organisme (in vivo) un gène défectueux par un gène fonctionnel ou à prélever des cellules pour les modifier génétiquement en laboratoire avant de les réinjecter au malade (ex vivo).

Conçues initialement pour soigner des maladies génétiques (myopathie, troubles de la vision, déficience immunitaire...), ces thérapies ont connu leur premier succès en 2000 avec la guérison, à Paris, de deux "enfants bulles" atteints d'un grave syndrome immunitaire. Très coûteux et très compliqués à concevoir, ces bio-traitements en pleine expansion sont aujourd'hui porteurs d'espoirs dans le traitement d'autres pathologies comme le cancer.

Leur finalité diffère donc totalement des vaccins contre le Covid qui ne sont, eux, pas conçus pour soigner la maladie mais pour prévenir sa survenue ou éviter ses formes graves. 

"La thérapie génique s'applique à une maladie qui est déjà là alors que le vaccin est là pour protéger contre quelque chose dans l'éventualité qu'elle arrive. Le vaccin est là pour apporter un signal au système immunitaire, pour faire en sorte que les cellules qui sont là pour reconnaître l'agent infectieux soient prêtes au cas où", analyse Anne Galy, jointe par l'AFP le 30 août.

Même son de cloche chez Thierry Walzer, directeur de recherche à l'Inserm, rattaché au Centre international de recherche en infectiologie de Lyon. "La notion de thérapie génique, c'est déjà qu'on répare un gène défectueux. Dans la vaccination Covid, il n'est pas question de réparer quoi que ce soit puisqu'on est dans une injection à visée vaccinale : on fait produire à la cellule la protéine Spike (présente à la surface du nouveau coronavirus, ndlr) qui va permettre de stimuler le système immunitaire pour qu'il produise des anticorps".

Dans un document (en anglais) publié en 2015, bien avant l'épidémie de Covid, l'Agence européenne des médicaments avait acté cette différence en définissant les thérapies géniques comme des traitements ayant notamment pour but de "réguler, réparer, remplacer, ajouter ou effacer une séquence génétique". "Les produits médicaux fondés sur la thérapie génique ne sauraient inclure les vaccins contre des maladies infectieuses", concluait cette agence chargée d'homologuer les produits de santé dans l'espace européen.

Des modes d'action différents

Selon les spécialistes interrogés par l'AFP, les vaccins anti-Covid et les thérapies géniques diffèrent également par leur interaction avec le patrimoine génétique humain.

S'agissant de l'AstraZeneca, on retrouve certes un mécanisme commun à ces deux produits : pour transmettre ses informations génétiques aux cellules, ce vaccin a ainsi recours à un adénovirus inactivé, le même vecteur que certaines thérapies géniques vont utiliser pour véhiculer les gènes "réparateurs"

Mais, contrairement à certaines thérapies géniques, les vaccins anti-Covid n'ont pas la capacité de modifier l'ADN de leur hôte. "L'objectif des thérapies géniques est clairement de modifier l'ADN pour réparer un gène défectueux. Le vecteur, qu'il s'agisse d'un adénovirus ou d'un rétrovirus, va permettre l'intégration dans le génome d'un gène normal non muté permettant de réparer la fonction défectueuse", explique Thierry Walzer.

En 2017, comme le rapportait alors l'AFP, les Etats-Unis avaient été les premiers au monde à autoriser la mise sur le marché d'un médicament fondé sur la thérapie génique, qui consistait à modifier génétiquement le système immunitaire d'un malade pour combattre une forme agressive de leucémie.

L'ARN messager, utilisé notamment par les vaccins Moderna et Pfizer pour véhiculer le "mode d'emploi" de la création de la protéine Spike, est, lui, trop fragile pour intégrer le noyau de la cellule et modifier le génome, selon les experts interrogés par l'AFP.

"Avec ces vaccins, on amène une molécule d'ARN qui va faire produire de façon très transitoire par des cellules immunitaires la protéine Spike du virus, ce qui va inciter les lymphocytes à réagir, mais cet ARN ne persiste pas et ne reste pas dans le corps", souligne Anne Galy.

C'est également ce qu'indiquait l'Inserm dans un document consacré en décembre 2020 à l'ARN messager. "Adressée directement aux ribosomes (molécules qui servent à fabriquer les protéines en décodant l'ARN messager, NDLR), sans passer par le noyau des cellules, cette molécule ne peut en aucun cas interagir avec notre génome ni conduire à son altération : rien à voir avec une thérapie génique ou la création d’un OGM !", écrivait l'Institut de recherche. 

Affirmer que les vaccins sont des thérapies géniques "est une erreur grossière et simpliste", avait déjà déclaré à l'AFP début août le Pr. Cyril Huissoud, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français. "Les vaccins à ARNm ne modifient pas les gènes et ne sont pas (non plus) intégrés au matériel génétique du foetus", avait-il ajouté.

AFP Factuel a déjà consacré plusieurs articles de vérification aux affirmations selon lesquelles les vaccins anti-Covid pourraient modifier l'ADN (ici ou là).

Les réponses du maire

Joint le 31 août par l'AFP, Xavier Lemoine maintient ses déclarations même s'il reconnaît que l'utilisation du terme thérapie génique peut entraîner "une certaine forme de confusion".

Avec les vaccins à ARN messager, "on utilise la capacité de production de nos cellules en leur incorporant un programme génétique pour leur faire produire un corps étranger qu’un vaccin traditionnel produit en tant que tel mais qu'on lui fait, cette fois, fabriquer", affirme-t-il, assurant que l'aspect génique de ces vaccins n'était pas "contestable".  

Affirmant s'appuyer sur son expérience d'élu local et sur un réseau de professionnels de santé, l'édile soutient également qu'il serait, selon lui, "parfaitement possible" que l'ARN messager entraîne une modification génétique, notamment chez des patients immuno-déprimés.   

"Vous avez des débris d'ARN qui sont susceptibles de se promener partout et de s'acoquiner avec vos cellules et votre génome", affirme-t-il, ajoutant qu'on peut aussi, à son insu, être porteur de gènes "qui ne demandent qu'à faire une transcriptase inverse (opération par laquelle l'ARN s'intègre à l'ADN, ndlr)".

Cet argument a lui aussi été réfuté par Thierry Walzer, directeur de recherche à l'Inserm, rattaché au Centre international de recherche en infectiologie de Lyon. "Cette rétrotranscription n'intervient jamais quand on injecte de l'ARN. Il faut non seulement donner de l'ARN à une cellule mais aussi une capacité de rétro-transcrire, a-t-il souligné. L'intégration dans l’ADN est un processus extrêmement compliqué."

Avec les vaccins à ARNm ou les thérapies géniques, "technologiquement, on est sur une nouvelle forme de produits thérapeutiques, des bio-médicaments qui ont des effets spectaculaires", avance Anne Galy. "C'est peut-être ce côté innovant qui fait peur"

 
Jérémy Tordjman