Adolf Hitler et Benito Mussolini à Rome en mai 1938. ( AGENCE FRANCE-PRESSE / )

Nazisme et fascisme issus de la "gauche"? Les affirmations contestables d'Eric Zemmour

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Eric Zemmour soutient que le fascisme italien et le nazisme, incarnations traditionnelles de l'extrême-droite, seraient en réalité des mouvements issus de la gauche. Cette affirmation est toutefois dénuée de tout fondement, selon quatre historiens interrogés par l'AFP: elle occulte notamment le fait que Mussolini avait rompu depuis longtemps avec le socialisme quand il a créé son parti et qu'Hitler a toujours fait de la gauche son ennemi.

Grand amateur de controverses et de relectures de l'Histoire, Eric Zemmour a livré, mardi 22 juin sur le plateau de CNews, une vision très personnelle des fondements du fascisme italien et du nazisme. Selon le polémiste, qui entretient le flou sur une éventuelle candidature à l'Elysée, ces deux mouvements, incarnation de l'extrême-droite la plus meurtrière au XXe siècle, seraient en réalité issus de "la gauche".

"Les fascistes sont des gens de gauche", a ainsi asséné M. Zemmour. "Le mouvement fasciste, il naît à gauche, en Italie. Mussolini est un socialiste, Mussolini appartient au Parti socialiste. Simplement, il s'est coupé d'une partie des socialistes italiens parce qu'il voulait que l'Italie rentre dans la guerre de 1914 alors que d'autres ne voulaient pas rentrer dans la guerre de 1914. C'est tout, mais sinon l'inventeur du fascisme est un socialiste".

Le substrat idéologique du nazisme serait lui aussi marqué à gauche. "Le nom du parti nazi, qu'est-ce que c'est?  C'est national-socialiste! Socialiste! Ce sont des gens de gauche, les SA sont des gens de gauche, ils veulent détruire le capitalisme. Et d'ailleurs, poussons l'ironie jusqu'au bout, Hitler va instaurer beaucoup de lois sociales, beaucoup de lois sociales dès son arrivée au pouvoir pour les ouvriers allemands", assure l'éditorialiste, condamné deux fois pour provocation à la haine raciale. 

Comme il le dit lui-même, Eric Zemmour entend ainsi dénoncer ceux qui, notamment dans les rangs de La France insoumise, qualifieraient de "fascistes" leurs adversaires politiques de droite ou d'extrême-droite. "Si vous voulez, c'est bien de traiter tout le monde d'extrême-droite et de traiter tout le monde de fascistes, mais c'est bien de voir les origines de ces partis".

Partagées plusieurs milliers de fois sur le compte Twitter d'Eric Zemmour ou sur Facebook, ces affirmations relèvent toutefois d'un contresens et sont dénuées de tout fondement historique, selon quatre spécialistes de ces mouvements interrogés le 24 juin par l'AFP.

"Zemmour reprend une antienne qui vient toujours des mêmes personnes - les héritiers des mouvements collaborationnistes et fascistes - qui cherchent à disculper les droites nationalistes du désastre fasciste et nazi. Mais ça n'a aucun fond", résume Christian Ingrao, directeur de recherches au CNRS et spécialiste du nazisme. 

Mussolini, un "socialiste" ?

Quand il fonde le parti national fasciste en novembre 1921, Benito Mussolini a, depuis plusieurs années, rompu avec le parti socialiste italien (PSI) auquel il avait adhéré au début du XXe siècle mais dont il a été exclu en 1914, indique Marie-Anne Matard-Bonucci, chercheuse associée à Sciences Po et spécialiste du fascisme transalpin.

Le schisme s'est noué pendant la Première Guerre mondiale: Mussolini campe alors sur des positions ultranationalistes et s'oppose frontalement à la direction du Parti socialiste qui défend une ligne pacifiste et s'oppose à l'entrée dans la guerre de l'Italie, qui finira par s'engager dans le conflit en 1915 aux côtés des pays de la Triple Entente (France, Russie et Royaume-Uni).

Mussolini a donc bien été militant socialiste mais, contrairement à ce qu'affirme M. Zemmour, il ne l'est plus quand il pose les premières bases du mouvement fasciste en 1919 en créant "Les Faisceaux italiens de combat", qui deviennent "très rapidement une force réactionnaire qui va durement réprimer le mouvement ouvrier", selon Mme Matard-Bonucci.

"On ne peut pas dire que l'inventeur du fascisme est un socialiste, on peut dire que c'est un ancien socialiste qui ne l'est plus du tout quand il crée le mouvement fasciste", explique-t-elle, assurant que, dès 1915, les socialistes sont considérés par Mussolini comme des "ennemis". 

"Mussolini vient de la gauche mais il a été retourné par la Première Guerre mondiale", confirme Johann Chapoutot, professeur à Sorbonne Universités et spécialiste de l'Allemagne nazie. "Le fascisme qu'il porte sur les fonts baptismaux en 1919 est résolument opposé à tout ce que représente la gauche. Selon lui, la gauche doit être détruite parce que c'est le mal, l'antithèse de la nation".

Le fascisme qu'il installe au pouvoir en octobre 1922 se situe, de fait, aux antipodes des valeurs de la gauche et du socialisme: l'internationalisme - incarné par l'appel "prolétaires de tous les pays, unissez-vous" - est remplacé par une exaltation de la nation italienne ; l'idée de coopération internationale - incarnée par l'éphémère Société des nations (SDN) - est rejetée et le pacifisme cède la place à un impérialisme belliciste qui va notamment conduire à la guerre avec l'Ethiopie en 1935.

Mussolini et des miliciens des "Chemises noires" lors de la marche sur Rome le 28 octobre 1922. ( PUBLIFOTO / -)

"Le fascisme italien est fondamentalement nationaliste. Tout ce qui est pacifiste, internationaliste, toutes les utopies de gauche qui tournent autour de la Société des nations et d'un ordre international pacifique sont combattues par les fascistes qui font l'apologie de la guerre", souligne Mme Matard-Bonucci.

Dans le même temps, dès 1921, les milices fascistes s'en prennent manu militari aux partis de gauche et répriment durement le mouvement social tandis que les syndicats sont peu à peu remplacés par des "corporations" où se côtoient producteurs et travailleurs, affirment les spécialistes interrogés par l'AFP.

Le nazisme, un mouvement de "gauche"? 

Les racines supposément de gauche du nazisme allemand sont encore plus contestables, selon les historiens interrogés par l'AFP.

"Hitler n'a jamais été de gauche, c'était quelque chose qui l'horrifiait", tranche Johann Chapoutot. Il est convaincu que la gauche comme les juifs incarnent l'internationalisme alors que la seule réalité qui soit, c'est la nation, une nation définie en des termes biologiques qui exclut tout ce que la gauche représente: l'universalisme - parce qu'il n'y a même pas d'humanité universelle pour les nazis  – et l'humanisme. On est aux antipodes absolus de ce que la gauche représente depuis le XVIIIe siècle".  

Pour appuyer ses dires, Eric Zemmour avait simplement noté que la dénomination complète du parti nazi incluait l'épithète "socialiste". En 1920, le parti ouvrier allemand (DAP) devient effectivement le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) mais cela ne change en rien l'idéologie d'extrême-droite qui l'anime.

Selon les historiens interrogés par l'AFP, il s'agit simplement d'un "leurre" destiné à récupérer l'agitation qui secoue le monde ouvrier depuis la révolution bolchévique en Russie en 1917.

"Hitler fait référence au socialisme parce qu'il pense que la clé du projet de refondation de l'Allemagne passe par le fait d'arracher les suffrages des masses au marxisme et donc aux socialismes de gauche et qu'il faut mettre en place un socialisme d'essence nationale et raciale. Mais ça n'a absolument rien d'un mouvement de gauche, c'est un simple combat tactique", analyse Christian Ingrao.  

Soldats bolchéviques à Pétrograd, en Russie, en novembre 1917, un mois après la révolution soviétique. ( TASS / -)

  

Le parti nazi ne saurait par ailleurs être qualifié de "socialiste" simplement en raison de sa dénomination officielle, relève Tal Bruttmann, historien associé à la la Fondation pour la mémoire de la Shoah.   

"Selon cette logique, quelqu'un qui voudrait défendre la Chine pourrait vous expliquer que c'est la +République populaire de Chine+ et donc qu'elle est populaire et vraiment souhaitée par le peuple, ou que la +République populaire démocratique de Corée+ (la Corée du Nord, ndlr) est démocratique", ironise M. Bruttmann.  "Ce sont des mots utilisés par des dictatures et auxquels on confère une réalité qui n’existe pas".

Comme pour Mussolini, rien dans le programme du parti nazi ne pointe ainsi vers une quelconque adhésion aux idées socialistes ou aux combats de gauche. 

"Hitler veut faire naître une société non-capitaliste et qui mette fin à la lutte des classes, c'est le cœur du projet de la +Volksgemeinschaft+, la société idéale que les nazis voulaient créer. Ce n'est absolument pas une société socialiste: le socialisme, c'est la socialisation des moyens de production, jamais les nazis n'ont porté atteinte à la propriété privée sauf pour spolier les biens des Juifs", analyse Christian Ingrao.

"Il y a un discours ouvriériste mais qui reste au stade du discours: quand il s'agit de prendre position dans les conflits sociaux, le parti nazi sera toujours du côté de la répression", note également Johann Chapoutot.

A rebours de l'universalisme de gauche, les mesures sociales d'Hitler, évoquées par Eric Zemmour, sont par ailleurs exclusivement mises en place pour le peuple allemand tel qu'il est "racialement défini" par Hitler : "On retire les juifs et tous ceux qui ne sont pas considérés comme dignes d'appartenir au peuple allemand", indique Tal Bruttmann.

Une controverse aussi américaine

Exprimées ici par Eric Zemmour, les velléités, à droite, d'établir une filiation idéologique entre la gauche et le nazisme ne se limitent pas à la France.

En février 2020, dans les colonnes du Washington Post, l'historien Ronald Granieri avait déploré qu'une partie de la droite conservatrice américaine tente d'établir ce parallèle pour présenter les élus les plus à gauche du Parti démocrate comme de "dangereux héritiers du nazisme" et dédouaner ainsi de "toute idée nazi" ceux qui les critiquent.

"La droite doit arrêter d'affirmer de manière erronée que les nazis étaient des socialistes", avait exhorté ce spécialiste de l'Allemagne.

Son appel n'a pas été totalement entendu. Fin mai 2021, la parlementaire trumpiste Marjorie Taylor Greene, élue à la Chambre des représentants et adepte des thèses conspirationnistes, avait assuré que "les nazis étaient le parti national-socialiste tout comme les démocrates sont maintenant un parti national-socialiste". 

29 juin 2021 édit au 29/6/2021 à 16h57 : ajoute un "pas" manquant au 16e paragraphe
 
Jérémy Tordjman