Non, cette vidéo ne montre pas des blindés russes qui "débarquent au Mali"

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Alors que des rumeurs d’une coopération militaire entre le Mali et la Russie prolifèrent sur les réseaux sociaux, une vidéo partagée près de 15.000 fois sur Facebook prétend montrer des militaires russes ayant "commencé à débarquer au Mali". Attention à ce message mensonger : les véhicules visibles sur cette vidéo sont en réalité des blindés espagnols envoyés à Bamako dans le cadre de la Mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM Mali), lancée en 2013 pour épauler l’armée malienne dans sa lutte contre le terrorisme. 

Après les soldats français, des soldats russes à leur tour sur le sol malien ? Depuis l’annonce le 17 juin par le président français Emmanuel Macron de la fin de l’opération Barkhane au Sahel, des rumeurs faisant état d’une coopération militaire entre la Russie et le Mali prolifèrent sur les réseaux sociaux. 

Selon certains internautes, cette coopération serait même d’ores et déjà entrée dans une phase opérationnelle. "Les Russes ont commencé à débarquer au Mali", prétend ainsi une publication Facebook partagée près de 12.000 fois depuis le 12 juin, vidéo à l’appui.

Capture d’écran d'un post viral, réalisée le 22 juin 2021

Cette vidéo, qui totalise près d’un million de vues, montre une dizaine de véhicules blindés chargés sur des semi-remorques, eux-mêmes stationnés en file indienne sur une route poussiéreuse. On retrouve cette séquence dans de nombreuses autres publications (123), abondamment partagées et commentées.

C’est "le début de la délivrance de l'Afrique", écrit ainsi un internaute, qui dit se réjouir de "l'arrivée des Russes". "Est-ce que l’Afrique va s’en sortir elle-même un jour? Tous ceux-là sont les mêmes", regrette un deuxième, qui dit "se méfier" des interventions étrangères.

Des blindés venus d’Espagne 

Pourtant, les véhicules visibles sur ces images n’ont rien à voir avec la Russie et son armée.

Dans un commentaire, un internaute attentif assure que des drapeaux espagnols (de couleur rouge-jaune-rouge) figurent sur les blindés de la vidéo. Ces drapeaux - visibles sur certains véhicules, comme le montre la capture d’écran ci-dessous - invalident l’hypothèse selon laquelle ces derniers appartiendraient à l’armée russe. 

Capture d’écran d'un post viral, réalisée le 22 juin 2021

Dans les commentaires également, plusieurs internautes évoquent l’arrivée récente sur le territoire malien d’un contingent de la Mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM Mali), lancée en 2013 par plusieurs pays européens pour épauler l’armée malienne dans sa lutte contre le terrorisme.

Un autre internaute, qui se présente comme un "transitaire" professionnel chargé de l’organisation du transport de marchandise, ndlr), assure avoir lui-même "déclaré" ces véhicules lors de leur passage à la frontière entre le Mali et le Sénégal, dans la localité de Diboli.

Nous avons contacté cet internaute pour en savoir davantage, sans obtenir de réponse de sa part. Mais des éléments visibles sur la vidéo semblent lui donner raison : l’un des semi-remorques stationnés en file indienne est ainsi immatriculé "DK", comme les véhicules qui circulent à Dakar, la capitale du Sénégal.

Capture d'écran d'un post viral sur Facebook, réalisée le 22 juin 2021

Sollicité par l’AFP, le porte-parole de la Mission européenne de formation de l’armée malienne (EUTM-Mali) a pour sa part confirmé les éléments avancés par cet internaute et authentifié ces véhicules militaires.

Les blindés visibles sur cette vidéo "sont des véhicules espagnols arrivés récemment à Dakar, et transportés au Mali", a dit à l'AFP José Ramon Pardo Gimenez, chef du bureau Affaires publiques de l’EUTM Mali, contacté le 18 juin 2021. "Ce ne sont pas des Russes", a-t-il insisté. 

Extension du djihadisme 

La mission EUTM Mali, lancée après le coup d’Etat qui a renversé l’ex-président malien Amadou Toumani Touré en mars 2012, compte près de 700 soldats de 25 pays d’Europe, dont la France, l’Espagne, la Belgique et l’Italie. Ses troupes sont sous le commandement du général tchèque František Ridzák depuis le 12 juin 2020.

Toutes ces opérations militaires visent à contrer la montée du djihadisme dans le Sahel. Présents dans le nord du Mali depuis 2012, les groupes djihadistes ont depuis étendu leur champ d’action dans le sud et le centre du pays, ainsi que dans les zones frontalières avec le Burkina Faso et le Niger.

Ces défis sécuritaires se sont accentués ces dernières semaines au Mali, dans un contexte de tensions depuis le coup d’Etat mené le 24 mai par l'armée, avec à sa tête le colonel Assimi Goïta . Ce coup d’Etat, le deuxième en neuf mois, a mis sur la touche le président de transition Bah N’Daw et son Premier ministre Moctar Ouane.

Ce coup de force, condamné par l’Union africaine et par l’Union européenne, a conduit la France à suspendre le 3 juin ses opérations conjointes avec l'armée malienne, après des années de coopération contre les jihadistes. Dans la foulée, Emmanuel Macron a annoncé le 10 juin la fin de l’opération Barkhane.

Cette annonce a fait naître des interrogations sur l’avenir de la lutte anti-djihadiste au Mali, et sur le rôle que pourrait jouer aux côtés des autorités maliennes la Russie - en rivalité avec la France dans un autre pays africain, la Centrafrique. 

Des manifestations dénonçant la présence militaire française et réclamant une plus forte présence russe ont eu lieu sporadiquement ces dernières années à Bamako. Fin mai, un rassemblement pro-Russie a mobilisé plusieurs centaines de personnes dans la capitale malienne.

Selon le chercheur malien et enseignant à l'Université de Ségou Boubacar Haidara, "on est dans une situation où les militaires (qui ont pris le pouvoir, ndlr) ont besoin de soutien".  "Donc ils parlent de la Russie contre la France pour éveiller un certain nationalisme chez les Maliens", analyse-t-il.

Ce n’est pas la première fois que des rumeurs annonçant l’arrivée de soldats russes au Mali circulent sur les réseaux sociaux. En septembre 2020, l’AFP avait vérifié une fausse information de ce type, apparue après le premier coup d’Etat mené par le colonel Assimi Goïta.