Non, le Burkina Faso ne "vend" pas sa société nationale d'électricité à une entreprise privée russe
- Publié le 13 février 2026 à 14:44
- Lecture : 5 min
- Par : Emilie BERAUD, AFP Afrique
La junte à la tête du Burkina Faso, pays d'Afrique de l'Ouest peu électrifié, a conclu avec la Russie en 2023 un accord pour la construction d'une centrale nucléaire. Alors que ce projet n'a pas encore concrètement abouti, une rumeur prétend sur les réseaux sociaux que le gouvernement burkinabè vendrait sa société nationale d'électricité à une entreprise privée russe, reportage à l'appui. Cependant, le son de cette vidéo a été manipulé : le sujet original évoque en réalité une simple visite ministérielle sur des sites de production d'électricité du pays. Le ministère burkinabè de l'Energie a, lui, démenti avoir vendu la Sonabel et dénoncé une "information fausse" de "nature malveillante".
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger - qui forment la confédération de l'AES - sont dirigés par des juntes autoritaires arrivées au pouvoir par des putschs entre 2020 et 2023.
Ils revendiquent une politique souverainiste, ont notamment tourné le dos à l'ancienne puissance coloniale française et se sont rapprochés d'autres partenaires, comme la Russie.
En août 2024, une délégation du géant russe du nucléaire Rosatom avait ainsi entamé une visite de quatre jours au Burkina Faso, pour évaluer un projet de construction d'une centrale avec le gouvernement de ce pays peu électrifié. Les autorités burkinabè et la Russie avaient déjà signé un accord en octobre 2023 pour la construction d'une centrale nucléaire (dépêche AFP archivée ici).
Et pour cause : seuls 22,5% des Burkinabè (67,4% en zone urbaine, 5,3% en milieu rural) avaient accès à l'électricité fin 2020, selon la Banque africaine de développement (BAD). Cet Etat d'Afrique de l'Ouest importe une grande partie de son électricité de la Côte d'Ivoire et du Ghana voisins et en produit une autre partie localement, principalement par énergie hydroélectrique ou solaire.
Dans ce contexte, une rumeur diffusée sur X, Facebook et Instagram prétend depuis le 8 février 2026 que "le gouvernement Burkinabè vend sa société nationale d'électricité à une entreprise privée russe", images de reportage à l'appui (1, 2, 3).
Dans cette séquence vidéo de 46 secondes, on reconnaît le ministre burkinabè de l'Energie Yacouba Zabré Gouba en visite sur un chantier, où l'on aperçoit notamment une installation de panneaux photovoltaïques. La voix off qui l'accompagne indique : "Le gouvernement a annoncé la signature d'un mémorandum qui prévoit la cession de la société nationale d'électricité du Burkina, Sonabel, à une entreprise privée russe".
Assurant fonder ses propos sur des informations communiquées par le "gouvernement burkinabè", elle soutient encore que "cette initiative s'inscrit dans une dynamique de réforme du secteur énergétique national" et vise à "améliorer l'accès à l'électricité pour les populations".
Cependant, la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux a fait l'objet d'un montage : dans la version d'origine, on apprend que le ministre était simplement en visite sur des chantiers de la Sonabel, la Société d'électricité du Burkina Faso. Par ailleurs, le ministère de l'Energie a dénoncé une "information fausse" et "de nature malveillante".
Reportage truqué
Pour retrouver l'origine de ces images, nous avons mené une recherche sur la chaîne YouTube de la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB), dont le logo apparaît en haut à droite de l'écran.
La séquence a bel et bien été diffusée par la société burkinabè, le 5 février 2026 (lien archivé ici). Mais la version relayée en ligne est à la fois tronquée et falsifiée.
En effet, dans le lancement qui précède la diffusion du reportage, la présentatrice en plateau n'évoque à aucun moment la signature d'un accord commercial avec la Russie. Elle annonce plutôt une "visite" du ministre de l'Energie sur "plusieurs sites" de la société nationale d'électricité, afin d'"encourager les agents, constater les travaux en cours et la maintenance des équipes".
Le commentaire du journaliste de la chaîne d'Etat accompagnant le sujet TV, lui, ne rapporte pas non plus la cession de la Sonabel à une entreprise privée russe. Il liste simplement le nom des différents sites où le ministre s'est rendu, de la centrale thermique de Ouaga 2 à la centrale photovoltaïque de Donsin, où il aurait passé "au peigne fin les difficultés de production".
La voix off diffusée dans la version virale ne correspond pas au commentaire original de la RTB et a été ajoutée au montage.
Le Burkina Faso dément
Par ailleurs, la Direction de la Communication et des Relations presse du ministère burkinabè de l'Energie, des Mines et des Carrières a dénoncé ces allégations via sa page Facebook, le 8 février 2026 (lien archivé ici).
Dans un message publié sur Facebook, la Direction de la communication du ministère affirme qu’une vidéo attribuée au média "La Dépêche africaine", évoquant la vente de la Société nationale burkinabè d’électricité (SONABEL) à une entreprise privée russe, est "fausse et de nature malveillante". Selon le ministère, les images utilisées proviennent en réalité d’une récente tournée du ministre de l’Énergie, des Mines et des Carrières, Yacouba Zabré Gouba, sur des chantiers électriques du pays.
Ces allégations pourraient-elles précéder une privatisation à venir ? En général, la privatisation d'une entreprise publique de ce type est "proposée en amont par le gouvernement", pointe Aroni Chaudhuri, économiste spécialiste de la zone Afrique et analyste pour l'assureur-crédit Coface (lien archivé ici).
"Sur quelque chose d'aussi important, que ce soit juste annoncé comme ça par une rumeur, (...) ça paraît quand même improbable", observe-t-il.
Par ailleurs, le Burkina Faso est un pays "qui est dans un programme FMI" et qui entretient, "malgré la junte", des "liens avec les institutions internationales qui restent relativement solides", indique-t-il. S'"il y a des liens commerciaux qui existent entre la Russie et le Burkina Faso et les autres pays de l'AES, pour l'instant, la Russie n'est pas encore un partenaire commercial majeur de ces pays", souligne-t-il.
D'après les données du commerce extérieur publiées par l'ONU, les cinq premiers partenaires commerciaux du Burkina Faso en 2024 étaient la Suisse, les Emirats arabes unis, l'Ouganda, la Côte d'Ivoire et le Mali (lien archivé ici).
Il est vrai, toutefois, que les entreprises publiques représentent généralement "une grosse pression financière" sur les comptes publics de plusieurs d'Etats africains, souligne l'économiste. "Privatiser une entreprise publique, même partiellement sur certaines branches d'activité, peut être vu comme une solution pour donner un peu plus de marge de manœuvre au niveau des comptes publics", explique Aroni Chaudhuri.
Mais dans le cas d'une entreprise d'électricité, le choix de la privatisation serait un "signe politique fort", estime-t-il, "parce qu'on parle d'un secteur qui fait partie de la souveraineté nationale."
Et même si le Burkina Faso traverse des difficultés de taille en matière de production et d'approvisionnement en électricité, son économie est d'un point de vue global celle "qui tient le mieux" parmi les pays membres de l'AES, ajoute M. Chaudhuri.
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