Une vidéo d'Emmanuel Macron "prêt à la guerre" contre Trump ou Poutine ? C'est un montage
- Publié le 26 janvier 2026 à 16:52
- Lecture : 6 min
- Par : Monique NGO MAYAG, AFP Afrique
Les menaces américaines visant la prise de contrôle du Groenland, territoire autonome du Danemark, ont récemment refroidi les relations diplomatiques entre Washington et Paris. Dans ce contexte, une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux d'Afrique francophone montre le président français Emmanuel Macron déclarer ne pas "avoir peur" du chef d’Etat américain Donald Trump, ni de son homologue russe Vladimir Poutine, car il serait "prêt" à la guerre grâce au soutien de pays africains. Mais cette vidéo est en réalité un "deepfake", a dénoncé la diplomatie française. Elle reprend les images d’un véritable discours tenu par le président français, le 15 janvier 2026, dont le son d'origine a été modifié au montage.
Depuis le début de l’année, le président américain Donald Trump affiche publiquement sa volonté de prendre le contrôle du Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark.
Traditionnel allié des Américains au sein de l'Otan, le Danemark a ainsi annoncé renforcer sa présence militaire au Groenland, en réponse aux critiques américaines sur son manque d'engagement dans l'île arctique mais également en réaction aux velléités du dirigeant américain.
Dans la foulée, la France, la Suède, l'Allemagne et la Norvège, rejoints par les Pays-Bas, la Finlande et le Royaume-Uni, ont annoncé l'envoi de personnel militaire pour une mission de reconnaissance s'inscrivant dans le cadre de l'exercice danois "Arctic Endurance" organisé avec des alliés de l'Otan (lien archivé ici).
C'est dans ce climat de tension et de joutes politiques entre Washington et les pays de de l’Union européenne que circule une vidéo d’une dizaine de secondes attribuée au président français Emmanuel Macron.
Sur ces images d'assez mauvaise qualité, mises en ligne le 17 janvier par différents comptes Facebook et X, on voit bel et bien le chef d'Etat s'exprimer derrière un pupitre. On entend aussi une voix tout à fait semblable à celle de M. Macron déclarer : "Moi j’ai pas peur ni de Vladimir Poutine ni de Trump. S’ils veulent la guerre, je suis prêt à le faire, car la France a déjà d’autres pays africains qui aideront la France en cas de guerre."
Ces images sont aussi accompagnées d'un texte, en légende. "Emmanuel Macron affirme n’avoir peur ni de Trump ni de Poutine et se dit prêt à la guerre, convaincu que certains pays africains soutiendraient la France. Une déclaration révélatrice : Paris continue de considérer l’Afrique comme un levier stratégique dans ses aventures militaires", peut-on par exemple lire ici.
Ce message a notamment circulé au Cameroun et en République démocratique du Congo (RDC), où il a suscité de nombreux commentaires hostiles aux autorités françaises (liens archivés ici et ici).
"Paris continue de considérer l’Afrique comme un levier stratégique dans ses aventures militaires", est-il par exemple écrit en commentaire d'une publication sur le réseau social X.
Cependant, la vidéo que nous vérifions a été manipulée : si les images du discours sont bien réelles, le son d'origine a été modifié. En réalité, Emmanuel Macron n'a jamais tenu ces propos.
Discours aux Armées
En observant plus précisément la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, on remarque le carton sur le pupitre du président, qui précise la date et le contexte de sa prise de parole : "Vœux aux forces armées. Istres. Jeudi 15 janvier 2026."
On retrouve facilement une archive complète de ce discours, disponible sur le site de l’Elysée, ainsi que sur la chaîne Youtube officielle de la présidence française (lien archivés ici et ici).
Il ne contient à aucun moment la phrase mise en avant sur X et Facebook, a constaté une journaliste AFP, après l'avoir écouté en intégralité. Ce que confirme aussi la transcription écrite de l’allocution. Le président français n'a pas non plus fait référence à un prétendu "soutien" accordé à la France, en cas de guerre, par certains pays du continent africain.
Autre indice visuel : les images et la voix ne sont pas synchronisées dans la vidéo diffusée en ligne. De plus, des erreurs d'accord ("je suis prêt à le faire" au lieu de "je suis prêt à la faire" en référence à la guerre) renforcent l'hypothèse d'une manipulation audio.
Sur le fond, lors des vœux aux Armées, le chef de l’État a appelé la France et ses armées à consentir "des efforts à la mesure de notre rude époque" et annoncé, face aux revendications de Donald Trump, l'envoi de "moyens terrestres, aériens et maritimes" au Groenland. "Pour être puissant dans ce monde si brutal, il faut faire plus vite et faire plus fort", a-t-il martelé.
"Deepfake"
Le ministère français des Affaires étrangères a par ailleurs publié le 20 janvier un démenti sur son compte X "French Response", chargé de répondre aux diverses accusations numériques visant la France (archivé ici).
"Diplomatie fondée sur les deepfakes", avance le compte, qui dénonce aussi des propos dénigrants à l’égard de l’Afrique.
Pour aller plus loin, l’AFP a procédé à une analyse de la vidéo qui circule en ligne à l’aide du détecteur de deepfake (image, vidéo ou séquence audio qui a été modifiée ou fabriquée au moyen d'une technique de synthèse multimédia reposant sur l'intelligence artificielle) de l’outil InVID, pour retrouver d’éventuelles traces de manipulation. Les résultats indiquent qu’il y a 36% de chances que la vidéo ait été modifiée grâce à l’IA.
Testée avec un autre outil de détection d’intelligence artificielle, Hiya, la piste audio n’affiche également qu’une faible probabilité d’avoir été générée par IA.
Pour autant, cela ne signifie pas que l’enregistrement soit authentique, souligne Denis Teyssou, responsable éditorial du Medialab de l’AFP : "Hiya est conçu pour détecter le clonage de voix par synthèse vocale à partir d’un prompt (texte initial fourni au modèle de langage, ndlr). Cette piste audio est probablement manipulée à l’aide d’autres techniques, telles qu’un montage de plusieurs discours d’Emmanuel Macron."
L'AFP n'a toutefois trouvé aucune trace des propos attribués à Emmanuel Macron dans la vidéo que nous vérifions, ni dans la presse nationale, ni dans les titres couvrant l'actualité internationale.
Ambitions territoriales
La menace d’une tentative de prise de contrôle américaine du Groenland apparaît, elle, bien réelle, tant le président américain Donald Trump ne cache pas ses ambitions territoriales sur cette vaste île arctique rattachée au Danemark depuis plusieurs siècles.
Depuis son retour au pouvoir, le président américain répète vouloir "acquérir" le Groenland afin de freiner, selon lui, les avancées russes et chinoises dans l’Arctique (lien archivé ici).
Si la Russie et la Chine démentent toute volonté de s’emparer du Groenland, les deux puissances considèrent néanmoins l’Arctique comme une région stratégique. L’exploitation accrue, depuis les années 2010, de la Route maritime du Nord par la Russie et la Chine, favorisée par le changement climatique, ainsi que le renforcement des capacités militaires russes dans l’Arctique, constituent des faits établis.
Les convoitises de Donald Trump ont amené les dirigeants danois et groenlandais à afficher un front uni sur la scène internationale, reléguant momentanément au second plan le travail mémoriel douloureux entrepris par la puissance de tutelle et l'île arctique.
Au plus fort du tumulte, le Premier ministre du Groenland Jens-Frederik Nielsen a souligné qu'à choisir entre les Etats-Unis et le Danemark, son gouvernement choisirait le Danemark. La Première ministre danoise Mette Frederiksen s'est rendue d'ailleurs au Groenland le 23 janvier pour exprimer son soutien à ses habitants après une semaine mouvementée qui a vu Donald Trump renoncer à ses menaces de s'emparer du territoire autonome danois et accepter de négocier.
Elle avait préalablement rencontré à Bruxelles le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte. Un protocole d'accord aux contours encore flous a été conclu entre M. Rutte et le président américain qui a assuré que les États-Unis avaient obtenu "tout ce (qu'ils) voulaient" et "pour toujours". Le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Lokke Rasmussen, a estimé au contraire qu'il avait été simplement convenu d'un cadre pour reprendre des discussions (lien archivé ici).
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