
Ce pont qui s’écroule lors de son inauguration a été filmé en RDC et non au Cameroun
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 06 décembre 2023 à 12:22
- Mis à jour le 11 décembre 2023 à 14:58
- Lecture : 9 min
- Par : SUY Kahofi, AFP Côte d'Ivoire, AFP Congo
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Ciseau à la main face à un ruban rouge, une femme et un homme en costume se tiennent côte à côte sur un pont qu'ils s'apprêtent à inaugurer. Derrière eux, une dizaine de personnes ont pris place sur l'infrastructure. Mais au moment symbolique de la coupure de ruban, le pont s'effondre dans un concert de cris.
Depuis octobre, cette vidéo de neuf secondes a été largement partagée sur les réseaux sociaux, comme sur X (ici) et sur Facebook (ici, ici) avec une légende trompeuse.
"Ce pays [emoji drapeau du Cameroun Ndlr] ne cessera jamais de m'étonner. Bienvenue au continent (Cameroun)" ont pour légende certaines de ces publications, qui situent toutes l'incident au Cameroun.

Mais dans les commentaires, de nombreux internautes contestent cette information et affirment que la scène s'est déroulée en République Démocratique du Congo (RDC).
Pour retrouver l'origine de ces images, l'AFP a effectué une recherche d'image inversée à l'aide du logiciel InVID-WeVerify. Les résultats suggérés par le moteur de recherche Google nous conduisent à une série d’articles (1, 2, 3) publiés en anglais et en français qui indiquent tous que la vidéo a été filmée en RDC.

En utilisant les mots clés en anglais "bridge collapse DRC" puis "bridge collapses DRC ribbon cutting ceremony", nous retrouvons certains articles, comme celui de la VOA (Voice of America) ou The Guardian qui donnent des détails sur les circonstances de l’évènement. Les articles publiés entre le 6 et le 7 septembre 2022 sont accompagnés d’une version plus longue de la vidéo (42 secondes).
Les informations recoupées dans ces différents articles indiquent toutes que le pont a été construit par une fondation privée dans une commune du sud de Kinshasa, la capitale de la RDC. Des "dignitaires en costume d’apparat se sont réunis pour inaugurer une passerelle dans la capitale congolaise (...) au moment où une organisatrice coupait le ruban lors de la cérémonie dans le quartier de Mont-Ngafula à Kinshasa, la passerelle s’est déformée, les deux parapets se sont détachés et la partie centrale s’est effondrée dans le cours d’eau quelques mètres plus bas" indique par exemple le journal britannique The Guardian sur son site.
Une dépêche de l’Agence congolaise de presse (agence de presse du gouvernement de la RDC) donne plus de précisions: Le pont qui s'est écroulé est un don "de la fondation Débout la jeunesse congolaise, élevons notre pays (DJCEP)" construit dans "le quartier Saya vers Zamba télécom de la commune de Mont Ngafula" (article archivé ici).
Le chef du quartier Saya Gaston Ekwi indique que l'écroulement a occasionné "d’important dégâts matériels", mais "qu'aucune perte en vie humaine" n'est à déplorer.
La dépêche explique qu'"un défaut de construction serait à la base de ce drame" et que la fondation et le chef de quartier ont "porté plainte contre l’équipe chargée de la construction de cet ouvrage d’intérêt public, financée sur fond propre."
Si les faits relayés par les médias sur les circonstances du drame sont corrects, la date de l’effondrement semble être erronée: AFP Factuel a pu le confirmer grâce à une recherche poussée en ligne sur la base d’un communiqué publié par la fondation à l'origine du pont à la suite de l'incident. Alors que la majorité des médias situent l’incident autour du 5 ou 6 septembre, la Fondation DJCEP évoque dans son communiqué daté du 6 septembre un incident qui a eu lieu "il y a de cela 1 mois".

Grâce à ce détail, l’AFP à pu retrouver un article du site LeJournal.net daté du 23 août 2022 et qui indique que le pont s’est écroulé non pas en septembre mais "le dimanche 21 août 2022" lors de la "cérémonie d’inauguration officielle (…) à l’aurée des communes de Ngaliema et Mont Ngafula sur la rivière Lukunga qui sépare les deux juridictions".
L'AFP a contacté la fondation DJCEP le 22 novembre 2023 via son compte Facebook. Celle-ci a confirmé par message écrit l'authenticité de ce communiqué dans lequel elle assurait prendre toutes les mesures pour que le pont soit reconstruit afin de faciliter la circulation des riverains du quartier Saya.
"Nous avons engagé une autre équipe d'ingénieurs civils qui sont à pied d'oeuvre dans le même site afin de finaliser ledit projet de la construction d'un nouveau pont qui répondra aux normes sécuritaires", etait-il indiqué dans ce communiqué du 6 septembre 2022.
Une vidéo face-caméra de la présidente de la fondation Hurlaine Badila (la femme en veste blanche sur la vidéo de l'inauguration du pont) a également été publiée sur les réseaux sociaux autour du 8 septembre 2022.
Elle y fustige "l’attitude des médias nationaux et internationaux qui sont entrés dans le jeu de relayer de vendre négativement" l'image de l'association.
"Nous vous rassurons que dans les jours prochains nous allons réparer ce mal, nous ferons en sorte qu'un pont soit érigé ici remplissant les critères (de sécurité, ndlr)", assurait-elle.
Contacté par l'AFP le 29 novembre 2023 - soit 14 mois après ces déclarations - le secrétariat de Mme Badila (depuis candidate aux élections législatives du 20 décembre 2023 pour la circonscription de Lukunga) a assuré "qu'un nouveau pont était déjà construit" et qu'il sera "inauguré l'année prochaine".
En dépit des demandes de l'AFP, son secrétariat a refusé de donner l'adresse exacte du pont disant ne pas vouloir que les gens s'y rendent "pour éviter la curiosité".
Grâce aux différents articles de presse, l'AFP a pu localiser le lieu où le pont s'est écroulé et s'y rendre. Ce dernier devait en effet relier le quartier Buadi (dans la commune de Mont-Ngafula) à celui de Tshikapa (dans la commune de Ngaliema) séparés par la rivière Lukunga dans le sud de Kinshasa.
Un journaliste de l'AFP s'est rendu sur place et n'a pas vu de nouveau pont construit. Mais plusieurs riverains rencontrés sur place ont assuré à qu'il s'agissait bien du lieu où le pont s'était écroulé.
Cédrick Lusadisu, qui porte un tee-shirt à l'effigie de la président de la fondation (le même que l'on peut voir porté par plusieurs personnes dans la vidéo de l'inauguration), affirme avoir été témoin de l'incident. Selon lui, "aucun décès n'avait été enregistré, ni de blessés, mais du moins, certains étaient mouillés".

Il raconte que la construction de ce pont avait été réalisée à l'issue d’environ deux mois des travaux et confirme qu'il s'était bien écroulé lors de la cérémonie d'inauguration durant le mois d'août 2022.

Sur le lieu où le pont avait été construit, aucun signe de réhabilitation n'est visible. Une barre métallique rouillée, présentée comme ce qui reste du pont effondré a été ramenée au rivage "pour éviter qu'elle ne coule dans l'eau", indique M. Lusadisu.

Un autre riverain rencontré sur place, Richard, un maçon qui habite le quartier Tshikapa depuis 35 ans, affirme avoir vu le pont avant l'inauguration : "Il est bien clair que ce pont n'avait rien à voir à une construction moderne, même si l'intention de madame Hurlaine était bonne, mais le manque de suivi et des moyens conséquents ont fait que l'équipe qui l'a construit n'a pas tenu compte de l'efficacité".
S'agissant de la réhabilitation, il affirme que "plusieurs visites effectuées par des organisations et autres curieux pour construire un pont adéquat qui permettrait à la population de circuler librement entre les deux communes n'ont pas donné de suite favorable".
"Si la construction de ce pont reste importante pour permettre aux habitants d'éviter le risque de noyade en cas des pluies, il y a également la nécessité de faire appel à une entreprise qualifiée pour avoir quelque chose de solide", ajoute-t-il.
Pour traverser la rivière, les riverains - dont de nombreux écoliers - doivent se déchausser et entrer dans l'eau, a constaté le journaliste de l'AFP. La rivière n'est pas profonde mais les habitants de ce quartier sablonneux et enclavé (où on n'arrive qu'à pied) affirment que lorsqu'il pleut, la rivière prend des proportions énormes.


Mais une équipe constituée autour de Cédrick Lusadisu "s'est mise en place pour couper des bois et essayer de créer un passage pour les passants qui sont obligés d'entrer dans la rivière", explique ce dernier.
Pour l'heure, l'infrastructure en construction est sommaire, quelques branches, bois et traverses en bambou sur lesquels sont placés quelques sacs de sable à côté de la rivière.

Après notre visite, l'AFP a recontacté à plusieurs reprises le secrétariat de Mme Badila, qui a réaffirmé que le pont est en reconstruction et que "des ingénieurs sont à pied d'oeuvre". Il doit être inauguré "l'année prochaine", a affirmé son équipe lors d'un premier entretien téléphonique, puis finalement "cette année", lors d'un second échange téléphonique.
Son équipe a d'abord affirmé que le nouveau pont en construction se trouvait "au même endroit", puis lors du second échange, "à un autre endroit". Son secrétariat n'était alors pas en mesure de nous indiquer le lieu exact de ce nouveau pont en construction. L'AFP a demandé a être mis directement en contact avec Mme Badila, en vain.
Cet article a été écrit en collaboration avec Jean-Robert Monsengwo, journaliste contributeur de l'AFP en République démocratique du Congo.