Bibliothèque, stade, pont : les images d'infrastructures que le président congolais Tshisekedi n'a jamais bâties

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  • Publié le 31 octobre 2023 à 13:19
  • Mis à jour le 23 novembre 2023 à 12:43
  • Lecture : 12 min
  • Par : Emilie BERAUD, AFP Afrique
A l'approche de l'élection présidentielle prévue en décembre 2023 en République démocratique du Congo, l'actuel président et candidat à sa réélection Félix Tshisekedi poursuit sa tournée dans le pays, au cours de laquelle il a récemment inauguré divers chantiers et infrastructures. Dans ce contexte électoral, des partisans du surnommé "Fatshi Béton" prétendent diffuser des images de ses réalisations sur les réseaux sociaux : un pont, une bibliothèque spectaculaire, un stade de sport flambant neuf ou encore une usine de traitement des eaux. Cependant, ces ouvrages ont tous été bâtis dans d'autres pays et n'ont rien à voir avec les projets de réhabilitation et de construction lancés par Tshisekedi au cours de son mandat. Par ailleurs, le bilan en matière d'infrastructures du président congolais fait l'objet de vives critiques, ont expliqué à l'AFP un politologue et un chercheur en finances publiques et développement local.

Pont, bibliothèque, stade de sport, usine... Sur les réseaux sociaux, de nombreuses publications prétendent montrer des images d'infrastructures réalisées sous l'impulsion de Félix Tshisekedi, actuel président de la RDC et candidat à sa succession à l'élection présidentielle de décembre 2023.

Une page Facebook, suivie par 14.000 personnes, est même consacrée aux "œuvres de Fatshi Béton" (lien archivé ici). Plusieurs de ces photos sont toutefois trompeuses car décontextualisées : en réalité, elles illustrent des ouvrages bâtis bien loin de la RDC, en Côte d'Ivoire, en Chine ou encore en Italie.

A l'approche du scrutin, le militantisme politique se joue aussi en ligne pour les partisans de "Fatshi Béton", appelé ainsi pour signifier "qu'il a fait de 'grandes choses', mais aussi pour le présenter comme un homme politique 'indéboulonnable' et 'inattaquable'", a expliqué à l'AFP Christian Moleka, politologue et coordonnateur national de la Dynamique des politologues de la RDC (Dypol), le 26 octobre 2023.

Félix Tshisekedi a en effet lancé plusieurs projets d'envergure au cours de son mandat : le programme des "100 jours" en 2020 (lien archivé ici), le projet routier "Tshilejelu" en 2021 (lien archivé ici) ou encore le programme des "145 territoires" en 2022 (lien archivé ici), chacun visant à déployer des travaux d'aménagement routiers ou urbanistiques à travers le pays.

Cependant, le bilan en matière d'infrastructures de l'actuel président fait l'objet de vives critiques ciblant notamment la lenteur de l'exécution, ont expliqué à l'AFP un politologue et un chercheur en finances publiques et développement local.

Un pont en RDC ? Non, c'est en Côte d'Ivoire

Parmi les images diffusées en ligne, celle d'un pont est particulièrement virale sur Facebook, où elle a été relayée des centaines de fois depuis le 20 octobre 2023 (lien archivé ici).

On y aperçoit des ouvriers du bâtiment et une pelleteuse aux abords d'une route bordée par une douzaine de lampadaires.

"Ns sommes à mbuji mayi sur Rond point Tshikila [sic]", prétend un message en légende de cette image, faisant référence à la ville de Mbuji-Mayi, chef-lieu de la province du Kasaï oriental situé au centre de la République démocratique du Congo.

"Fatshi béton", ajoute l'auteur de la publication, pour attribuer la réalisation de ces travaux à l'actuel président congolais.

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Capture d'écran prise sur Facebook le 26 octobre 2023 / Croix rouge ajoutée par la rédaction de l'AFP

Le média congolais Globalinfos (lien archivé ici) rapporte dans un article publié sur son site le 8 septembre la concrétisation d'un projet de "modernisation des infrastructures routières à Mbuji-Mayi" : "plusieurs avenues de la ville de Mbuji-Mayi (Kasaï-Oriental) ont été asphaltées", peut-on y lire.

Mais la photographie diffusée ces derniers jours sur les réseaux sociaux n'a aucun lien avec ces travaux. A l'aide d'une recherche d'image inversée sur Google Lens, nous l'avons retrouvée dans plusieurs articles datant d'août 2022, notamment dans un papier du média ivoirien Abidjan News (lien archivé ici).

Publié le 22 août 2022, il titre : "Pont de Bouaflé : une infrastructure de haute portée socio-économique pour la région de la Marahoué". L'ouvrage dont il est question, "construit sur le fleuve Marahoué, a été inauguré le 13 janvier 2015 par le Président Alassane Ouattara", précise l'article, mentionnant le président ivoirien.

La même photo a été publiée, avec un cadrage différent, sur le site de l'agence de gestion des routes ivoiriennes (lien archivé ici) :

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Capture d'écran prise sur le site de l'agence de gestion des routes ivoiriennes le 26 octobre 2023

Bouaflé, localité où ce pont a été construit, se trouve au centre de la Côte d'Ivoire et à des milliers de kilomètres de la RDC. Cette image n'a donc aucun lien avec les projets routiers lancés par "Fatshi Béton".

Une bibliothèque en RDC ? Non, c'est en Chine

"Voici la bibliothèque dénommée 'Bibliothèque Tshilombo', construite en 2022 par le Président congolais Fatshi Beton au Kasaï. Une œuvre aussi grandiose parmi les réalisations de Félix Tshisekedi. Aujourd’hui cette bibliothèque figure parmi les meilleures du monde entier", avance l'auteur d'un autre post Facebook publié le 12 octobre (lien archivé ici), accompagné de la photo d'une bibliothèque dont les rayons s'étendent sur de nombreux étages.

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Capture d'écran prise sur Facebook le 26 octobre 2023 / Croix rouge ajoutée par la rédaction de l'AFP

Pour retrouver l'origine de cette image, nous avons réalisé une nouvelle recherche d'image inversée avec Google Lens. Résultat : la photographie figure dans plusieurs articles de presse francophone et anglophone, par exemple sur le site du média américain CNN (lien archivé ici) ou encore de Paris Match (lien archivé ici) où elle a été publiée le 24 septembre 2020.

"La Chine confirme son audace architecturale. Lors de son ouverture en 2017, la bibliothèque de Tianjin Binhai (15 millions d'habitants, au sud de Pékin) avait fait sensation. Conçue par le cabinet d'architecture néerlandais MVRDV, son design en a fait un lieu de pèlerinage pour les amateurs de réseaux sociaux", peut-on lire dès les premiers mots de l'article, consacré à la bibliothèque de Tianjin Binhai, située au sud de la capitale chinoise Pékin.

L'AFP a d'ailleurs documenté, en images, l'architecture spectaculaire de cet édifice :

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Cette photo prise le 14 novembre 2017 montre des visiteurs à la bibliothèque Tianjin Binhai ( AFP / FRED DUFOUR)

Ce bâtiment n'a donc rien à voir non plus avec les projets de construction portés par le président congolais.

Un stade de sport en RDC ? Non, c'est en Italie

Une autre publication diffusée sur les réseaux sociaux depuis le mois de juin prétend montrer des images du "Stade tata Raphael" : "Merci Fatshi béton", écrit son auteur en légende (lien archivé ici). Ces messages sont accompagnés de trois photos dévoilant un centre sportif flambant neuf :

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Capture d'écran prise sur Facebook le 26 octobre 2023 / Croix rouge ajoutée par la rédaction de l'AFP

Le stade Tata Raphaël, vieux complexe sportif de la capitale Kinshasa, existe bel et bien : il était à l'abandon depuis des années, loin de son heure de gloire en 1974, lorsqu'il avait accueilli le légendaire match de boxe entre Mohamed Ali et George Foreman.

Avec les Jeux de la Francophonie, événement sportif organisé en RDC en juillet 2023, le stade a fait l'objet de travaux de réhabilitation ambitionnant d'en faire un "village sportif" aux normes internationales (lien archivé ici).

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Des ouvriers se reposent à côté du chantier de construction du stade Tata Raphaël à Kinshasa, en République démocratique du Congo, le 20 juillet 2023 ( AFP / ALEXIS HUGUET)

Pour autant, les photos partagées sur les réseaux sociaux n'ont aucun rapport avec ce stade. En effectuant une recherche d'image inversée avec Google Lens, nous avons retrouvé les trois visuels en question sur la page Facebook du joueur de football international suédois Zlatan Ibrahimović :

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Capture d'écran prise sur Facebook le 26 octobre 2023

Sur l'une des images, l'inscription "Padel Zenter" apposée sur la façade d'un bâtiment nous a mis sur la piste de ce site (lien archivé ici), où l'on apprend que Zlatan Ibrahimović a co-fondé une entreprise chapeautant plusieurs centres de padel - sport de raquette qui se joue sur un court.

"Il existe actuellement cinq établissements", indique le site, précisant que quatre d'entre eux se trouvent en Suède et le dernier, à Milan, en Italie. En effectuant une recherche sur Google Maps avec les mots-clés "padel Zenter" et "Milano", on retrouve ainsi, en illustration, le même bâtiment que celui visible dans les posts diffusés sur les réseaux sociaux :

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Capture d'écran prise sur Google Maps (à gauche) et sur Facebook (à droite) le 26 octobre 2023

Ces images montrent donc un centre de padel à Milan et non pas le stade Tata Raphaël de Kinshasa.

Une usine de traitement des eaux en RDC ? Non

En septembre 2022, un peu plus d'un an avant l'élection présidentielle en RDC, l'AFP avait déjà vérifié dans un article les images d'une usine présentée comme l'une des "oeuvres de Fatshi Béton". Les mêmes photos circulent à nouveau sur les réseaux sociaux depuis le 18 octobre :

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Capture d'écran prise sur Facebook le 26 octobre 2023 / Croix rouge ajoutée par la rédaction de l'AFP

Elles montrent cependant des sites industriels basés au Maroc, en Algérie, au Canada ou encore en France.

L'usine de Lemba Imbu, qui doit desservir 15 quartiers des communes de l'est de la capitale, a effectivement été inaugurée par Félix Tshisekedi en août dernier. Mais "la distribution d’eau n’est pas encore effective", observe Valéry Madianga, chercheur au Centre de recherche en finances publiques et développement local (Crefdl) contacté par l'AFP le 27 octobre 2023.

En RDC, le défi des infrastructures publiques et de la connexion routière

Depuis le début de son mandat entamé en janvier 2019, le président Tshisekedi met l’accent sur d’énormes chantiers routiers et d’infrastructures, prévoyant notamment la construction d’hôpitaux, d’écoles, de bâtiments publics, de routes…

"De ce point de vue-là, il y a une grande continuité dans sa politique, mais un écart certain entre la volonté et les réalisations concrètes", observe auprès de l'AFP Christian Moleka, politologue et coordonnateur national de la la Dynamique des politologues de la RDC (Dypol), le 26 octobre 2023. "Beaucoup de critiques ont été portées sur la manière dont les projets ont été attribués", poursuit-il, "avec des soupçons de corruption et de détournements de fonds, mais aussi sur la lenteur de l’exécution."

Dans un article (réservé aux abonnés) publié le 8 janvier 2022 sur son site (lien archivé ici), le média français Jeune Afrique faisait par exemple état des "raisons du fiasco de 'Tshilejelu', le projet routier de Félix Tshisekedi". Il mentionne le "retard pris par les chantiers" et une note datée de novembre 2021 "rédigée par le patron de l’Inspection générale des finances".

Selon l’IGF, "il existe 'un décalage entre le niveau de financement effectif et les travaux réalisés'. En effet, le rapport assure qu’un financement de 13 000 000 de dollars a été mis à disposition entre février et juin 2021 par la banque UBA et garanti par le Fonds national d’entretien routier (FONER). Pourtant, au moment de la rédaction de ce document, l’utilisation de ce financement ne s’élevait qu’à 4 061 583 dollars, laissant ainsi plus des deux tiers du montant (8 938 417 dollars) non utilisés", explique Jeune Afrique.

"Depuis l’arrivée de Tshisekedi à la présidence du Congo, il y a un budget prévu pour les infrastructures et en particulier pour les routes, qui concentrent plus de 60% du budget, les infrastructures scolaires, les centres de santé, les bâtiments publics, les infrastructures énergétiques…", note par ailleurs Valéry Madianga, chercheur au Centre de recherche en finances publiques et développement local (Crefdl).

"On programme, mais les moyens ne suivent pas", pointe le chercheur. "Dans le cadre du programme des '100 jours' lancé en 2019, sur une prévision de 3.385 km de route, 374,42 km seulement ont été réhabilités."

"Il y a quelques infrastructures qui sont néanmoins visibles comme les écoles. On peut dire qu’il y a eu au moins une centaine d’écoles construites entre 2019 et 2020 dans le cadre du programme des '100 jours' et 567 écoles sont déjà en cours de construction avec le programme de développement local des '145 territoires'", note-t-il.

L’enjeu de la connexion routière est un défi de taille en RDC, pays étalé sur plus de 2 millions de km carrés, qui enregistre plus de 20 ans de guerre derrière lui. "Le Congo est un grand chantier logistique : on ne peut pas assurer son développement sans relier les grandes villes entre elles et les zones de productions (rurales) aux zones de consommation (plutôt urbaines)", avance ainsi Christian Moleka.

"Pour le moment, comme les routes ne sont pas en très bon état, c’est l’avion qui est utilisé pour faire du transport de marchandises ou relier les territoires entre eux ; mais cela coûte très cher", ajoute-t-il.

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Deux garçons se tiennent près de la route principale à l'entrée du centre de Masisi, dans la province du Nord-Kivu, à l'est de la République démocratique du Congo, le 29 mars 2022. ( AFP / ALEXIS HUGUET)

Pour Valéry Madianga, la responsabilité revient aux gouvernements qui se succèdent à la tête de la RDC : "Chaque pouvoir met beaucoup de moyens pour financer ces infrastructures routières… mais on n’exécute pas. Ça ne date pas seulement de Tshisekedi, ce sont des problèmes qui datent de nombreuses années, qui reviennent dans la loi de finance mais qu’on n’exécute pas", conclut-il.

Ces défis se retrouvent ainsi au cœur de la campagne pour l'élection présidentielle congolaise, qui compte une liste déjà longue de candidats, dont des poids-lourds de l'opposition comme Martin Fayulu ou Moïse Katumbi, qui comptent affronter le chef de l’Etat sortant, Félix Tshisekedi, au pouvoir depuis cinq ans.

Le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, a également déposé sa candidature à la présidentielle le 3 octobre dernier. Le scrutin étant à un seul tour, l'éparpillement des candidatures augmente les chances de l'emporter du président sortant, notent de nombreux observateurs de la vie politique congolaise, en s'interrogeant sur les éventuels alliances et regroupements qui pourraient s'opérer d'ici les élections.

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