Un arbre "déplacé" au Japon parce qu'il gênait la construction d'une route ? C'est trompeur

  • Cet article date de plus d'un an
  • Publié le 31 août 2023 à 18:04
  • Mis à jour le 27 octobre 2023 à 10:50
  • Lecture : 9 min
  • Par : Alexis ORSINI, AFP France
Depuis plusieurs années, des internautes partagent la photo d'un arbre colossal, suspendu au-dessus d'un trou creusé dans la terre, pour illustrer le "respect de la nature" en vigueur au Japon. A en croire la légende accompagnant ce cliché, lorsqu'un arbre y fait obstacle à une construction - telle qu'une "route" -, il n'est "pas coupé" mais "déplacé" ailleurs, sous-entendant qu'il s'agit là d'une pratique généralisée. Si cette photo montre bien un arbre déplacé selon la méthode traditionnelle du tatebiki, qui assure sa préservation, elle a été prise dans un cimetière de Tokyo, et non sur une route. De plus, cette technique de déplacement, très lente et mobilisant d'importantes ressources, n'est pas généralisée: elle reste réservée à des chantiers particuliers. Des arbres sont régulièrement abattus lors de travaux de construction au Japon, comme en attestent des exemples récents à Tokyo.

"Au Japon si un arbre gêne la construction d'une route par exemple, et bien ils ne le coupent pas, ils creusent autour, attachent ses racines et le déplacent ailleurs", s'émerveille la légende d'une publication Facebook partagée plus de 19.000 fois depuis le 19 août 2023.

Elle montre, en guise d'illustration de ce "respect de la Nature par excellence", la photo d'un arbre volumineux, dont les racines sont enveloppées dans un dispositif cylindrique installé en équilibre sur des pilotis, au sein d'un vaste trou creusé dans la terre.

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Captures d'écran prises sur Facebook (à gauche) et X (ex-Twitter ; à droite) le 30 août 2023.

Cette publication très virale est loin d'être la seule à vanter ce prétendu rapport particulier du Japon à la nature lors de travaux de construction : on trouve, au fil des années, sur Facebook comme sur X (ex-Twitter) de nombreuses occurrences de cette photo et de sa légende, en français (1, 2), comme en anglais (3, 4, 5), en espagnol (6) et en italien (7).

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Captures d'écran prises sur Facebook (à gauche) et X (ex-Twitter ; à droite) le 30 août 2023.

Dans certaines publications, la photo apparaît parfois retournée, comme on peut le voir ci-dessous.

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Capture d'écran prise sur Facebook le 30 août 2023.

Une transplantation d'arbre au cimetière de Yanaka, à Tokyo

Comme le révèle une recherche inversée d'images, ce cliché circule en ligne au moins depuis 2016.

Il figure notamment dans un article de juin 2017 du média vietnamien Kenh14 (lien archivé), expliquant qu'elle aurait été prise dans la capitale nippone à l'été 2013 : "Le Japon est un pays qui a pour tradition de protéger les arbres, car il utilise depuis longtemps des méthodes de déplacement des arbres plutôt que de les abattre pour construire et développer des villes. Sur une photo largement partagée sur les réseaux sociaux ces derniers jours, on peut voir des Japonais en train de retirer un arbre centenaire. On sait que cet arbre ancien a 165 ans et a été déplacé en juillet 2013 à Yanaka, Tokyo."

Une recherche à partir de ces mots-clés permet de remonter à un article de blog en japonais publié le 19 juin 2014 (lien archivé) dans lequel l'autrice détaille, photos à l'appui, sa visite du "cimetière de Yanaka [à Tokyo]" pour y observer le déplacement d'un arbre selon la "méthode tatebiki" - une technique "traditionnelle transmise depuis l’époque d’Edo" qui "consiste à déplacer un arbre en le gardant droit, sans le coucher, manuellement avec une poulie", comme le détaille un article (lien archivé) de la revue scientifique "Projets de paysage" paru en 2020, rédigé par Yuji Hoshino, professeur associé en ingénierie du paysage à l'université de Kumamoto (lien archivé).

A défaut de retrouver la photo exacte sur l'article de blog de juin 2014, on reconnaît, sur les différents clichés de cet impressionnant chantier, plusieurs éléments identiques à ceux de la photo circulant depuis des années, tels que la forme de l'arbre en question, le muret visible en arrière-plan ou encore la couleur verte des casques portés par les ouvriers.

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On retrouve en outre, sur Google Street View (lien archivé), le même arbre au sein du cimetière Yanaka de Tokyo, photographié en mars 2015 : s'il était de nouveau planté dans le sol à cette date, il restait entouré de piquets et de plots de chantier.

Sur la photographie la plus récente de cet emplacement prise par Google Street View (lien archivé), en date de juillet 2022, l'arbre est en revanche entouré de verdure et de nouveau accessible au public.

On distingue par ailleurs, sur l'enclos qui l'entoure, un panneau retraçant les différentes étapes de sa transplantation selon la méthode tatebiki.

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( Alexis ORSINI)

Comme l'indique le contrat de travaux publics publié en avril 2014 (lien archivé), cette transplantation d'arbre au sein du cimetière de Yanaka a été confiée à l'entreprise de BTP Fuji Ueki (lien archivé) et consistait à "transplanter" un tabunoki (un arbre à feuillages de la famille des lauriers) d'une "hauteur de 15 mètres" selon "la méthode tatebiki" afin de "préserver" cet espace vert.

Joint par l'AFP le 29 août 2023, Fuji Ueki indique qu'il "ne fait aucun doute" que la photo virale de l'arbre relayée sur les réseaux sociaux est "celle du chantier de [son] entreprise".

"La transplantation a été réalisée au printemps 2014 et le processus de transplantation lui-même dure entre une semaine et 10 jours", indiquait par ailleurs Fuji Ueki à l'AFP, tout en soulignant que "dans le cas de greffes d'arbres" imposants, il est "indispensable d'effectuer des travaux préparatoires, appelés 'travaux d'enracinement', environ un an avant la transplantation, afin de favoriser le développement de jeunes racines et d'augmenter le taux de plantation vivante."

Comme le souligne Yuji Hoshino dans son article paru dans "Projets de paysage", "pour que l’arbre transplanté ne meure pas, il faut tailler très court toutes ses branches [avant la transplantation] afin qu’il résiste au manque nutritionnel lié à la quasi-absence de racines."

Une photo illustrant un document PDF consultable sur le site de Fuji Ueki permet de constater la largeur du trou creusé par l'entreprise au cimetière de Yanaka pour y transplanter le tabunoki et l'ampleur des moyens requis lors du recours à la méthode tatebiki.

Une technique "manuelle" et "lente" pour un "acte symbolique" collectif

Comme l'explique Yuji Hoshino dans son article, en relatant sa propre participation, à la "transplantation de deux camphriers centenaires pesant plus de cent tonnes" via la méthode tatebiki, sur une berge de la rivière Shirakawa, à Kumamoto - un chantier détaillé étape par étape en photo sur le site de l'entreprise de paysagisme Ise (lien archivé) -, cette technique avait ici été choisie pour trois raisons principales : "En premier lieu, déplacer un arbre en position droite n’abîme pas son écorce. Sa santé est donc assurée. En deuxième lieu, cela permet de transmettre cette technique traditionnelle aux générations suivantes."

"En dernier lieu, le déplacement manuel, lent et ne nécessitant pas de gros moyens techniques mais plutôt de la force humaine, permet à un grand nombre de citoyens de participer à cet acte symbolique", poursuivait-il.

Dans ce cas précis, les élèves de l'école primaire située à proximité du chantier ont ainsi contribué à cette opération, ce qui permet, selon le chercheur, "un attachement encore plus fort des citoyens à la zone verte."

Des vidéos de chantiers tatebiki mises en ligne sur YouTube en 2012 (ici ou encore ) témoignent pour leur part autant de l'envergure et de la lenteur de cette méthode que de son caractère collectif, nombre de citoyens pouvant y apporter leur contribution.

Plus de 1.500 arbres récemment abattus à Tokyo

"Cette technique existe [...] mais il ne faut pas penser que les Japonais ne coupent jamais les arbres et il y a évidemment de nombreux arbres qui sont coupés tous les jours lorsqu'ils gênent des projets de construction. Un arbre est déplacé lorsqu'il est reconnu comme patrimoine, sinon on le coupe", a expliqué à l'AFP, le 29 août 2023, Benoît Jacquet, architecte et théoricien de l'architecture résidant au Japon.

Un paysagiste interrogé par l'Institut japonais d'architecture paysagiste (JILA) souligne quant à lui : "La méthode est tatebiki est employée pour déplacer des arbres commémoratifs, célèbres ou importants lors de la construction de nouveaux bâtiments, par exemple, lorsque le terrain ne permet pas d'utiliser des grues tout-terrain ou des travaux mécanisés. Comme elle est très coûteuse, il est très rare de voir cette technique employée, même au Japon."

De fait, comme le relatait l'AFP en février 2023 (lien archivé), la mairie de Tokyo a approuvé un projet très controversé de réaménagement d'un quartier central, impliquant la destruction d'installations sportives historiques et l'arrachage d'arbres offerts il y a plus d'un siècle par des citoyens en l'honneur de l'empereur Meiji.

Le stade de baseball Meiji Jingu, le plus ancien de Tokyo dédié à ce sport extrêmement populaire au Japon, et d'autres sites sportifs voisins, dont le Chichibunomiya Rugby stadium, coeur historique du rugby japonais, doivent être rasés et remplacés par de nouvelles enceintes.

Une avenue du quartier Jingu Gaien bordée de vénérables ginkgo, très prisée des Tokyoïtes pour le magnifique feuillage jaune-doré de ces arbres en automne, sera quant à elle épargnée.

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Manifestation pour la préservation de Jingu Gaien, le 12 février 2023 à Tokyo. ( AFP / YUICHI YAMAZAKI)

Mais des défenseurs de l'environnement estiment que les constructions prévues par le projet, qui comprennent des gratte-ciel, risquent de tuer les ginkgo en endommageant leurs racines. Et environ 900 autres arbres devraient être abattus selon eux, dont certains offerts par des citoyens et plantés il y a plus d'un siècle, quand cette oasis de verdure avait été créée en hommage à l'empereur Meiji.

En mai 2023, l'Associated Press rappelait quant à elle (lien archivé), dans une dépêche à propos de ce même projet, que "près de 1.500 arbres avaient été abattus" pour construire le coûteux stade national des Jeux Olympiques de Tokyo.

27 octobre 2023 Ajoute la vidéo associée au fact-check

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