
Attention, cette vidéo d'Alassane Ouattara louant l'action de la Russie en Afrique date de 2019
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 04 mai 2023 à 14:30
- Lecture : 8 min
- Par : Marin LEFEVRE
Copyright AFP 2017-2025. Toute réutilisation commerciale du contenu est sujet à un abonnement. Cliquez ici pour en savoir plus.
Dans cet extrait de près de quatre minutes, Alassane Ouattara, assis et concentré sur ses notes, chante les louanges de la Russie et plus précisément de son président, Vladimir Poutine.
Sur le plan sécuritaire, il fait l'éloge de son "action déterminée contre le terrorisme et [l'encourage] à la poursuivre en Afrique", avant de saluer le poids des échanges économiques entre le continent et Moscou. Et de conclure en louant la qualité de la relation russo-ivoirienne et leur "parfaite collaboration" diplomatique sur la scène internationale.
"Les Pro Gbagbo meme [sic] devant Poutine, yeux dans yeux, le Prado [président Alassane Dramane Ouattara, NDLR] a parlé fort !" s'émerveille l'internaute qui met en ligne cette séquence.

L'internaute à l'origine de la séquence très virale - près de 800.000 vues en quelques jours - milite visiblement en faveur du parti au pouvoir, le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), comme le clament ses photos de profil successives.
En creux, il lance ainsi une pique au Parti des peuples africains - Côte d'Ivoire (PPA-CI), créé par l'ex-président Laurent Gbagbo peu après son retour à Abidjan en juin 2021. Cette vidéo circule à quelques mois des prochaines élections régionales et municipales en Côte d'Ivoire le 2 septembre. Pour le PPA-CI, les scrutins du 2 septembre constitueront le premier passage par les urnes. Côté RHDP, onze membres du gouvernement seront candidats.
Les propos tenus par Alassane Ouattara dans cette vidéo peuvent surprendre, alors que la Côte d'Ivoire ne s'est pas ouvertement tournée vers la Russie depuis son invasion de l'Ukraine en février 2022, contrairement à certains de ses voisins comme le Mali.
Et pour cause : la vidéo est en réalité extraite de l'allocution d'Alassane Ouattara à l'occasion du premier sommet Russie-Afrique à Sotchi (Russie), en 2019.
Sommet Russie-Afrique de 2019
En écoutant attentivement les propos du président ivoirien, on peut repérer quelques indices nous mettant sur la piste d'une vidéo plus ancienne que sous-entendu par la page Facebook qui la met en ligne.
Tout d'abord, la manière dont il salue le chef d'Etat égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, qu'il présente comme "président de la conférence des chefs d'Etats de l'Union africaine". Or le militaire n'a occupé ce poste que de février 2019 à février 2020, la présidence de cette organisation tournante changeant tous les ans.
A date de publication de cet article, et ce depuis février, c'est le président comorien Azali Assoumani qui occupe cette fonction (archive).
Second indice : vers la fin de l'extrait, le président ivoirien salue la "parfaite collaboration" de Moscou et Abidjan, notamment au Conseil de sécurité des Nations unies "où la Côte d'Ivoire siège en tant que membre non permanent jusqu'en décembre 2019".
Les membres non permanents au sein de cette instance sont élus par l'Assemblée générale pour un mandat de deux ans : la Côte d'Ivoire l'a été jusqu'à fin 2019, ce que montre une version archivée du site de l'ONU et ne l'est plus en 2023, comme le prouve cette même page aujourd'hui (archive).
Enfin, en cherchant les mots-clefs "discours alassane ouattara russie" sur Google, on retrouve sans peine le texte de l'allocution du chef d'Etat ivoirien sur le site de la présidence de Côte d'Ivoire (archive). Elle a été prononcée le 24 octobre 2019 lors du premier sommet Russie-Afrique, à Sotchi (Russie). Ce texte correspond mot pour mot à l'extrait que nous vérifions.

La même séquence vidéo se retrouve d'ailleurs sur la chaîne YouTube de la présidence ivoirienne, publiée le 25 octobre 2019 (archive).
Ce premier sommet Russie-Afrique avait réuni les représentants des 54 pays africains, dont 43 chefs d'Etat, à la station balnéaire de Sotchi (sud de la Russie). La déclaration commune adoptée à son issue dénonçait notamment les "diktats politiques et le chantage monétaire" et appelait à une réforme du Conseil de sécurité des Nations unies "pour lui donner une plus grande représentativité" (archive).
A son issue, Vladimir Poutine s'était félicité d'avoir "ouvert une nouvelle page" des relations avec l'Afrique, un continent d'où la Russie s'était largement retirée après la chute de l'URSS. Le chef de l'Etat avait ajouté qu'il fallait "intensifier la coopération" pour remplir les objectifs de Moscou.
Un second sommet Russie-Afrique se tiendra du 26 au 29 juillet à Saint-Pétersbourg (archive).
La Côte d'Ivoire condamne Moscou à l'ONU
Contrairement à ce qu'induisent les internautes qui partagent cette séquence, la Côte d'Ivoire ne fait pas partie des pays africains qui se sont de Moscou, ouvertement ou non, dans les derniers mois et notamment depuis l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022.
Si on prend l'exemple des résolutions adoptées par l'Assemblée générale de l'Onu depuis le début de la guerre, elle n'avait par exemple pas suivi la vingtaine de pays du continent qui s'étaient abstenus - comme le Sénégal, l'Algérie ou le Congo-Brazzaville - ou opposés - dont l'Erythrée - au premier de ces textes qui condamnait l'invasion russe, le 2 mars 2022 (archive). Au contraire, elle s'était exprimée en faveur de cette résolution.
La Côte d'Ivoire a par la suite voté pour toutes les résolutions en lien avec le conflit en Ukraine adoptées par l'Assemblée générale (archive) à date de publication de cet article :
- le 24 mars 2022 au sujet des "conséquences humanitaires de l'agression contre l'Ukraine" (archive),
- le 7 avril 2022 en faveur de la suspension de la Russie au sein du Conseil des droits de l'homme (archive),
- le 12 octobre 2022 contre les "soi-disant référendums illégaux" russes dans les régions situées à l'intérieur des frontières reconnues de l'Ukraine (archive),
- le 14 novembre 2022 en faveur d'un mécanisme de réparations par la Russie des destructions causées par l'invasion (archive),
- et enfin le 23 février, pour redemander le retrait des forces russes du pays (archive).
Un an après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, l’ONU exige de nouveau le retrait des forces russeshttps://t.co/rFQsTuvtnwpic.twitter.com/FCbCGIA1r4
— ONU Info (@ONUinfo) February 23, 2023
Le pays, membre du Conseil des droits de l'Homme de l'Onu jusqu'en décembre 2023 (archive), s'est également exprimé en faveur des deux résolutions votées par cette instance à date de publication de cet article au sein de cet organe : le 4 mars 2022 pour le retrait "rapide et vérifiable" des troupes russes (archive) et le 12 mai 2022 pour demander l'ouverture d'une enquête sur les atrocités reprochées aux soldats du Kremlin (archive).
Des positions bien moins favorables à Moscou que celles campées par son voisin malien, l'un des six pays à avoir soutenu la Russie en votant contre la résolution de l'Assemblée générale de l'ONU exhortant Moscou à se retirer de l'Ukraine, à l'occasion de l'anniversaire de l'invasion en février.
Les derniers discours prononcés par Alassane Ouattara disponibles sur le site de la présidence ne mentionnent d'ailleurs pas la Russie. Les seules références au conflit ukrainien - le 25 avril par exemple devant le Parlement (archive) - concernent l'impact de cette crise sur l'économie ivoirienne. Le pays a en effet "eu des difficultés pour [s'approvisionner] en intrants de première nécessité" comme le blé, acheminé de Russie ou d'Ukraine (archive).
Pour autant, l'influence russe qui s'étend sur le continent africain inclut la Côte d'Ivoire : le pays est l'une des cibles de Moscou, selon cet article publié fin mars par le quotidien canadien Globe and Mail (archive). Dans un dessin animé de propagande prorusse analysé par l'AFP en janvier (archive), la Côte d'Ivoire était même présentée comme l'un des futurs terrains du groupe de paramilitaires russes Wagner, très actif sur le continent et notamment auprès de l'armée malienne selon plusieurs pays occidentaux.
En septembre 2021, Alassane Ouattara qualifiait Wagner de "milice" dans les colonnes du Financial Times (archive). "Nous savons ce qu'ils ont fait en Syrie, au Donbass (est de l'Ukraine) et en Centrafrique", affirmait-il en référence aux atrocités reprochées aux mercenaires de ce groupe. Le chef d'Etat ivoirien assurait également qu'une éventuelle décision malienne de collaborer avec celui-ci équivaudrait à un "suicide" et une "ligne" rouge pour les autres pays ouest-africains.
Bamako continue, au moment de la publication de cet article, de présenter les mercenaires comme des "instructeurs" militaires. Et ce, bien que le fondateur même de la milice Evguéni Prigojine ait récemment reconnu sur sa chaîne Telegram, comme l'a montré le quotidien français Libération, que sa société de sécurité était bel et bien présente au Mali (archive).
Election présidentielle de 2025
Les élections régionales et municipales en Côte d'Ivoire du 2 septembre constituent un tour de chauffe pour le pouvoir et l'opposition en vue de la présidentielle de 2025, les deux sujets étant déjà brûlants sur les réseaux sociaux. Ayant pour but de renouveler les 31 conseils régionaux du pays, ces premières élections permettront également de faire l'état des lieux des forces politiques du pays à deux ans du scrutin présidentiel.
Déplorant un manque de "transparence" et d'"équité", l'ex-première dame de Côte d'Ivoire Simone Gbagbo a d'ores et déjà demandé le report des élections régionales et municipales, les premières auxquelles son propre parti, créé en 2022 et distinct de celui de son ex-mari, prendra part (archive). Condamnée en 2015 en Côte d'Ivoire à 20 ans de prison pour "atteinte à la sûreté de l’État", pour des faits liés à la crise post-électorale de 2010-2011, Simone Gbagbo avait bénéficié du processus de réconciliation nationale par le biais d'une loi d'amnistie en 2018.
La victoire d'Alassane Ouattara à la présidentielle de 2010, contestée par le sortant Laurent Gbagbo, avait débouché sur cinq mois de crise et fait 3.000 morts. L'image de l'actuel chef de l'Etat de 81 ans, un économiste ayant mené une ambitieuse politique de grands travaux, a été depuis écornée par son élection en 2020 sur un score stalinien pour un troisième mandat, l'opposition l'accusant d'être un "dictateur".