
Cette vidéo ne montre pas des "entrepreneurs turcs" fusillés après le séisme en Turquie, mais un massacre en Syrie en 2013
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 22 mars 2023 à 18:56
- Lecture : 5 min
- Par : AFP Mexique
- Traduction et adaptation : Marin LEFEVRE
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"La Turquie donne l'exemple aux autres pays du monde", affirment les internautes qui font circuler ces terribles images montrant l'exécution de plusieurs hommes par d'autres, vêtus de treillis. Leurs corps enchevêtrés s'empilent dans une fosse, sur des pneus.
Les victimes de ce massacre seraient des "entrepreneurs turcs fusillés pour avoir mis des pneus en dessous des immeubles à la place des amortisseurs sismiques", selon les publications qui circulent sur Facebook depuis la mi-mars. Cette séquence a aussi été partagée dans de nombreux groupes WhatsApp avec cette affirmation.
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Le 6 février, une secousse de magnitude 7,8, suivie d'une autre neuf heures plus tard de magnitude 7,6, a fait en Turquie plus de 50.000 morts, selon le dernier bilan des autorités. En outre, près de 6.000 personnes ont aussi perdu la vie en Syrie, selon une compilation effectuée par l'AFP.
Des millions de personnes ont vu leurs logements détruits dans la zone affectée par le séisme dans le sud-est de la Turquie et le nord de la Syrie, où vit une importante population réfugiée ou déplacée par le conflit syrien.
Dans la foulée de cette catastrophe, les autorités turques ont lancé 564 enquêtes visant des promoteurs et des entrepreneurs dont les immeubles se sont effondrés comme des châteaux de cartes.
La responsabilité de certains constructeurs, qui ont utilisé des matériaux de mauvaise qualité ou qui n'ont pas respecté les normes, est dénoncée dans les médias turcs et par des ingénieurs et architectes. Plusieurs promoteurs ont été arrêtés dès les premiers jours qui ont suivi le séisme et le gouvernement affiche sa diligence pour traiter le dossier.
Un massacre en 2013 en Syrie
Mais les images virales n'ont rien à voir avec le séisme meurtrier ; elles datent de 2013 et montrent un massacre attribué aux forces armées syriennes à Tadamon, dans la banlieue sud de Damas, en Syrie.
Une recherche d'image inversée sur Google permet de retrouver des captures d'écran tirées de la même séquence dans un tweet publié en janvier 2023 et évoquant un "massacre commis par les forces d'Assad à Damas qui a fait 288 morts civils". Avec les mots-clefs "exécution assad 288 civils", on retombe sur un article intitulé "How a Massacre of Nearly 300 in Syria Was Revealed" ("Révélations sur le massacre de près de 300 personnes en Syrie") paru en avril 2022 dans le New Lines Magazine et signé par deux chercheurs, Annsar Shahhoud et Uğur Ümit Üngör.
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Ils y révèlent l'existence de ce massacre commis en 2013 à Tadamon dans la banlieue sud de la capitale syrienne, au cours duquel les forces armées auraient tué 288 civils, dont sept femmes et 12 enfants. Leur papier inclut des captures d'écran de la vidéo que nous vérifions. D'autres sont également visibles dans l'article du quotidien britannique The Guardian sur ce sujet, publié le même jour, qui retrace la fuite puis l'analyse et la publication de la trentaine de vidéos obtenues par les deux chercheurs - dont celle qui circule sur les réseaux sociaux.
Dans l'une d'entre elles, on repère par exemple exactement la même situation : un militaire (en rouge) conduisant un homme (en bleu) vers la fosse où il va être exécuté. Derrière lui, on aperçoit le même tas de gravats (en rose) et les mêmes parois en béton (en vert).
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Selon le Guardian, une nouvelle recrue d'une milice syrienne loyale au gouvernement a récupéré en 2019 un ordinateur appartenant à l'un des membres du personnel de sécurité du président Bachar el-Assad sur lequel la vidéo a été trouvée. Choqué par ces images, l'homme a alors décidé de les envoyer à un opposant syrien en France, puis aux auteurs de l'enquête publiée par le New Lines Magazine, raconte le quotidien britannique. A date de publication de ce récit, le journal assurait que l'homme était "en sécurité hors de Syrie".
En août 2022, la justice française a commencé à examiner des photographies et vidéos de ces exactions, qui lui ont été transmises par le ministère français des Affaires étrangères. Selon le Quai d'Orsay à l'époque, "les faits allégués sont susceptibles d'être constitutifs de crimes internationaux les plus graves, notamment de crimes contre l'humanité et crimes de guerre", crimes pour lesquels la justice française dispose d'une compétence universelle.
Plusieurs enquêtes préliminaires et informations judiciaires sur des accusations d'exactions, attribuées au régime syrien ou à des groupes rebelles, étaient alors en cours au pôle crimes contre l'humanité du tribunal judiciaire de Paris.